« La volonté politique est là, mais le lobby sucrier est aussi très fort »

Interview : Patrick Assirvaden, Président du PTr & ancien président du CEB

« Si le CEB ne se réinvente pas, il mourra tôt ou tard… Le secteur énergétique en est un qui rapporte des milliards et, politiquement, c’est très sensible »
« La vérité sur les ‘contrats en béton’ des IPPs est connue de la population. Les erreurs du passé doivent être pour nous un guide pour l’avenir »

Le débat sur l’énergie à Maurice est relancé depuis que le Leader de l’Opposition a donné son opinion sur l’avenir de CT Power. Faut-il un mix énergétique et pouvons-nous nous passer du charbon comme combustible ? Et faut-il briser le monopole dans ce domaine localement en tenant compte de l’expérience du passé, des sommes engrangées par le secteur sucrier et du prix fort payé par les citoyens à cause des contrats bétons des IPPs ?

Mauritius Times : Neuf années d’attente pour un permis d’opération et des dépenses estimées à presque Rs 400 millions jusqu’ici pour les promoteurs de CT Power, alors que les projets des ‘Independent Power Producers’ (IPPs), auraient été ‘fast-tracked’ en l’espace de deux semaines. C’est l’argument avancé par ceux qui soutiennent le promoteur malaisien pour dénoncer « l’injustice » dont il ferait l’objet. Il y a un truc qui cloche dans toute cette affaire, ne pensez-vous pas ?

Patrick Assirvaden : Le Projet CT Power était initialement prévu pour entrer en opération en 2009 et maintenant, si le projet va de l’avant, il faut compter que les unités de 55 MW ne seront raccordées au réseau qu’en 2017, soit plutôt avec un retard de huit années. Pour contrer ce retard, le CEB a été contraint d’investir massivement dans les moteurs diesel à Fort-Victoria et à Saint Louis respectivement.

Le Projet CT Power ne peut être comparé – strictement – aux IPP existant qui fonctionnent depuis 1985 (FUEL), et qui hormis CTDS, utilisent le charbon et la bagasse comme combustible. Les promoteurs IPP sont des Mauriciens associés à un partenaire stratégique étranger (Albiama). Il faut aussi dire que depuis la première centrale bagasse-charbon, les exigences environnementales ont considérablement évolué, ce qui fait qu’il est maintenant beaucoup plus difficile d’avoir un permis E.I.A. des autorités compétentes pour une centrale au charbon.

Etant donné l’ampleur de l’investissement de l’ordre de Rs 10 milliards, et qu’une fois lancée, le retour en arrière est quasi impossible, il faut comprendre que le gouvernement a tout à fait raison d’exiger toutes les garanties raisonnables, d’autant plus que le CEB devra participer dans le projet à hauteur de 26%, ce qui l’engagera définitivement pour une durée de 30 années.

Il convient, à ce stade, de citer l’exemple du Projet de Gamma-Coventa qui devait se concrétiser à Bambous avec des partenaires américains, et qui a finalement été abandonné essentiellement pour des raisons de garanties environnementales, après plusieurs années de gestation.

Il faut donc éviter de faire l’amalgame de CT Power, avec d’autres projets similaires réalisés à Maurice dans le passé, mais c’est un fait que la centrale de CTDS a obtenu en deux semaines son permis E.I.A.

Ceci n’est pas qu’un slogan habilement lancé par ceux qui soutiennent le projet à tout prix. Il y a beaucoup de lobby pour empêcher que CT Power n’entre sur le marché de l’énergie. C’est une chassé gardée pour certains.

* Après toute la polémique et la propagande pour et anti-charbon (qui a duré des années), c’est la question des sources de financement de CT Power qui fait aujourd’hui débat. Même le Premier ministre s’est joint à la partie pour soutenir qu’il faut « revoir et vérifier les financements » de ce projet. C’est quand même surprenant qu’il ait pris cette position après avoir défendu le « black coal » du CT Power antérieurement…

Soyons clair. La source de financement est un élément crucial, voire primordial, pour tout projet de cette envergure et c’est avec raison que le ministère des Finances a exigé des promoteurs toute la transparence au niveau des actionnaires. C’est une formalité incontournable pour tout projet de ce type et, d’après mes renseignements, à ce jour, les promoteurs malaisiens n’ont pas encore donné satisfaction aux exigences de nos responsables aux Finances.

Cette situation est très inquiétante dans la mesure où même le ministre de tutelle ne semble pas savoir si le projet ira de l’avant ou non. Une telle incertitude est dangereuse pour le pays et constitue, à mon avis, un vrai casse-tête pour les responsables de ce dossier.

Personnellement, je n’ai jamais eu de doute que les promoteurs allaient se soumettre sans problèmes à l’exercice requis par le ministère des Finances. Je suis donc très surpris de cette nouvelle situation, et je suis bien évidemment inquiet pour l’avenir de ce projet.

La réputation de Maurice et les efforts tous azimuts pour défendre la crédibilité financière de Maurice au niveau mondial sont bien évidemment un souci constant du Premier ministre, d’où sa prise de position récente par rapport à ce dossier.

Mais attention ! Il ne faut pas croire tout ce que disent les jeunes qui prônent l’éolienne et le photovoltaïque, comme substituts à une centrale au charbon ou au diesel… Nous avons besoin de l’énergie en “base load”, donc en continue… qu’on peut avoir seulement avec le charbon ou l’huile lourde… ceux qui prétendent le contraire ont une méconnaissance totale de la réalité énergétique et électrique du pays.

* Le Premier ministre avait pourtant de bonnes raisons de soutenir que le « black coal » de CT Power est aussi bon que le « white coal » des IPPs ou de celui que va utiliser Alteo éventuellement, n’est-ce pas ? D’autant plus que CT Power s’est astreint, selon ses promoteurs, à respecter les normes européennes les plus strictes… De toute façon, en cas d’abandon du projet de CT Power, le CEB devra, nous dit-on, se tourner vers les groupes Terra et Omnicane qui vont produire l’électricité à partir des centrales au charbon. Votre opinion ?

Pour tout projet futur, les projets de CT Power, Terra ou Omnicane sont effectivement équivalents sur le plan purement environnemental. La solution « choix du charbon » est la moins chère, mais aussi la moins bonne sur le plan de la santé publique. Mais avons-nous le choix ? Il ne faut pas rêver. Il faut donc l’éviter autant que possible, mais notre bouquet énergétique n’a pas tout à fait pris forme, et la politique du CEB pour “la maîtrise de l’énergie” a été nulle. Au cas où le projet CT Power prendrait du retard, d’autres alternatives sont à considérer telles que la solution du LNG (liquéfaction du gaz naturel) qui répond favorablement aux exigences de l’environnement, à un prix raisonnable. J’espère que l’exercice entamé à ce sujet pour une étude de faisabilité par le CEB est à un stade avancé à ce jour. Cette alternative est, à mon avis, la plus plausible.

Certes, la logistique pour le LNG requiert un investissement lourd et qui pourrait prendre quelques années pour se matérialiser, mais des combustibles de substitution pour un an ou deux seulement sont disponibles et, sans nul doute, bien moins polluants que le charbon.

Dans un même temps, comment ne pas penser à la photovoltaïque à l’instar du projet de 15 MW de SARAKO à Bambous ? Sans faire de calculs savants, notre pays a un potentiel de l’ordre de 200MW dans ce créneau, d’autant plus que les prix ont considérablement baissé ces dernières années sur le marché mondial. Certains promoteurs parlent déjà de prix en-deçà de Rs5 par KWh ! Malheureusement je suis obligé de le dire, nous tardons trop… encore une fois trop de comités, trop de rapports, trop d’experts, et nous piétinons.

Pour permettre à ces projets novateurs d’émerger, et par égard à la crainte du CEB d’un éventuel déficit dans sa capacité de production, pourquoi ne pas envisager une quatrième turbine à combustion de 45MW, qui serait convertible au LNG le moment venu ? Je pense que c’est une piste de réflexion – que j’ose proposer – pour considération dans la présente conjoncture énergétique.

* Cette prise de position de Navin Ramgoolam est surprenante du fait qu’elle intervient après tout le ‘build-up’ du leader de l’opposition, ces derniers temps, concernant un supposé risque de ‘black out’ en 2015. Paul Bérenger n’a pas non plus caché son opposition au projet de CT Power. On se demande donc si CT Power constitue un des macadams dans la réalisation d’une alliance PTr-MMM… Au-delà des calculs politiques, M. Assirvaden, pour avoir présidé le CEB pendant un certain nombre d’années, existe-t-il vraiment un risque de ‘black out’ en 2015?

Je pense qu’à ce jour nos responsables politiques sont bien conscients des tenants et aboutissants de tout projet d’envergure nationale que ce soit pour le métro léger ou pour la production d’électricité. Je suis persuadé qu’une fois que les ‘notes are compared’, il y aura un consensus sur tous les grands projets. En tout cas, je ne pense pas que le projet CT Power puisse représenter une difficulté particulière pour nos leaders politiques.

En ce qui concerne le “black out”, pour être franc, je pense que les risques pour 2015, voire du premier semestre 2016, sont nuls. Dans le passé, le CEB a su prendre des mesures adéquates pour éviter toute pénurie dans la production. Ceci étant, dans l’hypothèse je dis bien dans hypothèse d’une avarie improbable des deux plus grosses unités de production simultanément, tout délestage – de toute façon – ne serait que partiel et pourrait être facilement géré géographiquement sur un principe de rotation. Avec les 4 x 15MW turbines qui seront installées à Saint Louis, on devrait donc passer sans problème à 2017.

D’autres projets comme SARAKO, le projet d’Aérowatt, ou Sulzon doivent être finalisés très vite pour encore diminuer tout risque en été.

Du côté du CEB, une planification rigoureuse des programmes d’entretien, ainsi que des entretiens concentrés sur les week-ends devraient permettre d’éviter toute situation critique et je sais qu’on peut faire confiance aux techniciens concernés pour diminuer tous les risques.

* Paul Bérenger évoque l’urgence de faire appel à une équipe conjointe d’experts de la Banque Africaine de Développement et de la Banque Mondiale pour faire un constat de la situation énergétique à Maurice et de lancer un exercice d’appel d’offres international en cas de risque de ‘black out’. On est bien parti pour un réel ‘blackout’ avec le temps que tout cela va prendre. Qu’en pensez-vous ?

En ce qui concerne une énième mission d’experts, compte tenu du temps que cela prendrait, permettez-moi d’être sceptique. Ecoutez. Maurice doit pouvoir compter sur ses fils du sol pour résoudre ses problèmes. Les responsables du CEB ont jusqu’ici pu faire rouler ce pays pendant 50 ans. Trop des ressources ont été inutilement dépensées pour des résultats quasiment nuls sur le plan pratique avec des experts en tous genres. Je préfère que des décisions soient prises quitte à les faire valider par un expert sur une base ad-hoc comme c’était le cas dans le passé. Ce serait, à mon avis, une approche bien plus efficace et moins onéreuse pour le pays.

Nous connaissons tous les failles de notre système, ses limites et les mesures correctives à prendre pour une meilleure efficacité énergétique. Notre politique de “la maîtrise de l’énergie” et l’application d’un « smart grid » ou la stratégie de la “négawat” ont pris trop de temps et du retard. Nous sommes à blâmer pour cela.

Il suffit maintenant d’oser aller de l’avant avec conviction et détermination sur la voie tracée au lieu de faire du copier-coller de ce qui a été fait dans le passé. Donc les experts de la Banque Mondiale ne seront pas d’une grande aide… Il n’y a rien de nouveau qu’ils pourraient nous apprendre ; nous avons suffisamment de rapports et d’expertise pour agir et appliquer les décisions. Le CEB doit jouer son rôle de leader dans ce secteur et non pas demander au Deputy Prime Minister, Dr Rashid Beebeejaun, de dire à l’Assemblée nationale que nous misons énormément sur Médine et Beau-Champ pour palier notre manque éventuel alors que le CEB est en négociation actuellement avec ces deux centrales.

* Vous avez été parmi les plus ardents défenseurs d’une démocratisation de la production énergétique à Maurice et aussi très critique envers les « contrats béton » qui lient le CEB aux IPPs. Etes-vous personnellement satisfait que le gouvernement a tout entrepris pour assainir la situation ?

Tout le monde le reconnaît aujourd’hui : la démocratisation de la production d’énergie à Maurice est devenue une réalité avec des projets comme celui de Mare-Chicose, de Sulzon et Sarako qui est une vraie « succès story » pour le pays, et ce, malgré moult contraintes administratives, et grâce à la volonté de notre gouvernement et surtout du Premier ministre.

Il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin et persévérer auprès des entrepreneurs mauriciens qui ont su démontrer leur efficacité. La démocratisation de l’énergie, imposée par le Dr Ramgoolam, a fait son chemin… Désormais, la vérité sur les ‘contrats en béton’ est connue de la population. Les erreurs du passé doivent être pour nous un guide pour l’avenir, et il ne faut pas passer son temps à toujours regarder dans le rétroviseur. Mais il est bon de le dire, certains contrats des IPPs arrivent à terme prochainement, le CEB aura la lourde tâche de renégocier, à l’avantage de la population, ces contrats signés 20 ans de cela. L’opportunité est unique afin de retourner à la population son dû.

L’important maintenant, c’est l’avenir dans un contexte de mondialisation où les changements s’opèrent à la vitesse grand V, où la survie est liée à l’innovation hors des sentiers battus.

* Le projet de transformer le CEB en tant que régulateur ou tout simplement en tant que ‘distributor and marketing agency’ n’a pas fait beaucoup de chemin jusqu’ici. Par contre le CEB investit à coups de milliards dans de nouvelles centrales à charbon – ce qui le consolide dans sa fonction de producteur d’électricité. Est-ce une bonne chose à la fin de la journée ?

Non, la question de transformer le CEB en régulateur ne s’est jamais posé. Le CEB a seulement été contraint d’investir des milliards dans les projets diesel, et non charbon, pour continuer d’assurer une production adéquate, compatible avec le degré de développement de notre pays.

Quant au régulateur proprement dit, le projet de loi a été voté si je ne me trompe pas, depuis 2004, sans jamais être promulgué pour des difficultés d’ordre administratif. Il ne faut pas s’attendre à un miracle dans l’immédiat après la mise sur pied d’un organisme de régulation indépendant. Ce ne peut être qu’une initiative qui portera ses fruits dans le long terme, voire le très long terme, et qui a un coût non négligeable pour le consommateur.

Il faut, en effet, beaucoup de temps et de ressources pour avoir un organisme de régulation efficace et digne de ce nom. Je suis personnellement en faveur de beaucoup plus de prudence et de pragmatisme sur la question. Il est important que le CEB demeure un acteur important dans la production d’énergie électrique, mais encore faut-il qu’il soit capable de s’adapter rapidement aux nouvelles technologies et être, à la fois, compétitif par rapport aux producteurs indépendants. C’est un vrai défi qu’il doit relever dans les prochaines années.

* Même si c’est vrai que l’investissement initial dans l’énergie renouvelable est cher, on aurait pu croire que le CEB aurait exploré des projets semblables avec des partenaires étrangers selon la formule ‘Build-Operate-Transfer’. Qu’en pensez-vous ?

Dans le passé récent, le CEB s’est contenté de se préoccuper uniquement du ‘base-load’, ce qui a été une erreur, à mon avis. Le CEB doit rester ouvert à tout partenariat stratégique pour le développement des énergies renouvelables et, en particulier, le photovoltaïque à grande échelle. Donc, le CEB doit innover.

Je le dis encore une fois : si le CEB ne se réinvente pas, il mourra tôt ou tard… Le secteur énergétique en est un qui rapporte des milliards et, politiquement, c’est très sensible… Avec le Dr Navin Ramgoolam, la volonté politique est là, mais le lobby sucrier est aussi très fort … Il ne faut pas les sous-estimer. La formation des techniciens, ingénieurs ou cadres supérieurs – dans ce domaine – a été quasiment nulle et c’est bien dommage, laissant tout le champ au secteur privé. Il est vrai que les ressources sont limitées mais il ne faut pas, pour autant, abdiquer.

 


* Published in print edition on 25 July 2014

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