Réforme électorale et Deuxième République

Interview: Joseph Tsang Mang Kin

« Les débats doivent avoir lieu AVANT, et non pas APRES les élections»
 « Une prochaine réforme, une fois votée et adoptée, va rester avec nous pendant très longtemps, Il faudrait attendre quelques siècles pour réunir les trois quarts de votes pour l’amender. Alors faisons attention ! »
 « Laisser au seul leader le choix des candidats est une perversion de la démocratie… tout est faussé au départ »

 Alors que le monde a besoin d’hommes et de femmes politiques novateurs et créatifs, capables d’inscrire résolument chaque peuple dans une nouvelle configuration mondiale, les objectifs à court terme sur cinq ans, les propositions électorales continuent de dominer les partis politiques. A Maurice, plusieurs observateurs considèrent que le nombrilisme court-circuite les débats indispensables et sérieux sur des thèmes ayant trait au domaine politique, économique, social et culturel. Joseph Tsang Mang Kin, élabore sur ce thème.

Mauritius Times : M. Tsang Mang Kin, Vous revenez de vacances de l’Angleterre? Loin de notre île agitée, quel regard portez-vous sur notre situation politique locale?

Joseph Tsang Mang Kin : Effectivement, le fait de m’être éloigné du pays m’a permis de voir la carte à distance sur le mur, de me rendre compte à quel point nous sommes éloignés de la conscience collective internationale.

Nous nous cantonnons dans notre insularité et nous ne semblons nullement concernés par les grandes interrogations ou décisions qui concernent la planète.

Nous gaspillons nos énergies dans des querelles de clocher au lieu de nous concentrer sur les vraies questions qui devraient nous interpeller. Et, pourtant, nous sommes un peuple des plus éduqués, dont la culture faite des apports du monde entier devrait nous placer parmi les êtres les plus éclairés de la planète !

Ce qui ne va pas, c’est l’absence de leadership qui rassemble et galvanise toutes les énergies vers un projet d’intérêt national. On semble être prisonniers de petits esprits qui ne pensent qu’à leurs grandes ambitions, ce qui risque de mettre le pays sens dessus dessous.

* A quels projets pensez-vous ?

Je suis loin de penser aux besoins d’ordre matériel, infrastructures ou pensions, indispensables certes mais qui ne remplaceront jamais les besoins bien plus profonds de la société mauricienne.

Je pense surtout à la nécessité de bâtir la nation mauricienne, lui donner un sentiment d’appartenance à un destin commun, librement choisi et consenti. C’est dans ce contexte que tous les Mauriciens se sentiraient liés, partageant les mêmes joies et les mêmes épreuves, égaux devant la justice, sans avoir besoin de fréquenter les hommes au pouvoir pour obtenir ce qui leur est dû.

En un mot, je suis en train de parler de démocratie, la vraie, qui commence avec les architectures en place.

* Mais nous avons des élections, preuve de notre démocratie ?

Non, je regrette ! A partir du moment où les candidats aux élections sont choisis par le seul leader sans que ni les partis ni la population n’aient leur mot à dire, c’est une parodie de la démocratie.

Voilà la raison pour laquelle notre Parlement est loin de fonctionner comme il faut. Laisser au seul leader le choix des candidats est une perversion de la démocratie. Donc, dans ce cas, tout est faussé au départ. Quand la liste est rendue publique, on se demande à qui on a affaire, des nouveaux, non seulement sans expérience, mais des gens qui ont été choisis sur des bases inavouables, des gens qui n’ont jamais fait quoique ce soit pour la société, qui vont entrer au Parlement, toucher des salaires mirobolants et obtenir des privilèges payés par le peuple et envers lequel ils n’ont ni devoir ni comptes à rendre.

D’ailleurs, choisis dans ces conditions, il va sans dire que l’éventuel député ne peut être qu’un yes-man ou une yes-woman, voué à la dévotion du leader qu’il ne pourra jamais contredire sous peine d’être expulsé du parti. Dans ces conditions, le parti n’a d’existence que sur papier.

* Le Parti n’existe pas ?

Avez-vous jamais entendu le Parti travailliste ou le MMM nous dire qu’ils ont débattu des grands problèmes de notre société ?

Le parti n’a pas d’idées parce que les hommes et les femmes, qui en font partie, n’ont pas d’idées. Ceux qui veulent améliorer leur sort ou faire progresser la société sont toujours pleins de projets et d’initiatives.

Mais hélas ! On voit au Parlement des gens qui n’ont pas d’idées dans la tête, les mains vides, et « sans la flamme dans zotte lé cœur » comme le disait si bien Chacha Ramgoolam.

Il y en a même qui n’ont jamais pris la parole ou qui ne pensent qu’à retourner au Parlement pour un second mandat, juste pour la garantie d’une pension.

On se retrouve alors avec des individus qui ne forment pas une équipe, ils ne sont nullement liés par un même idéal de service au pays. Ils se méfient les uns des autres, et leur seule raison d’être, c’est de plaire à leur chef afin de bénéficier de ses largesses. Bref, ce sont des parasites !

* Et que doit-il faire pour exister ?

Il faut une équipe d’hommes et de femmes qui ont le désir et la volonté de servir le pays, qui partagent les mêmes idées dans les grandes lignes.

Les transfuges ne peuvent pas constituer un parti, mais ce sont effectivement les fossoyeurs du parti, même sans le vouloir. Ce que je suis en train de dire, c’est qu’il faudrait un grand changement de mentalité, que les électeurs réclament des comptes à leurs députés, que les députés prennent la responsabilité d’étudier ce qui se passe dans leur circonscription et apportent des propositions de loi au sein de leur parti ; et puis éventuellement, celles-ci seraient votées au Parlement.

Il nous faut donc une démocratie participative qui implique toute la population dans les grands projets de société. Cette même logique devrait s’appliquer au sein du Parlement, par exemple, en mettant en place des commissions pour examiner des projets de loi et soumettre leurs recommandations. Comme cela aurait dû être, pour ne citer que quelques exemples, pour la carte d’identité nationale, la distribution des terres de l’Etat, l’attribution des décorations aux citoyens, et le métro léger.

Rien ne doit se passer derrière le dos des citoyens. Si on ne met pas en place les structures appropriées pour remettre notre démocratie sur les rails, notre démocratie – déjà malade – finira par mourir.

* Certainement, tout ce que vous dites, touche aux grands principes de notre démocratie, mais je voudrais vous interroger sur ce qui se passe en ce moment. Il semblerait que le partage égal de tickets entre le PTr et le MMM, dans le cadre de leur accord électoral, suscite des appréhensions au niveau de la direction des deux partis. Le PTr semble particulièrement inquiet à cause des réactions négatives d’une partie de son électorat. Ainsi, le PTr pourrait se retrouver dans une situation très inconfortable par rapport à son allié du jour si sa base électorale ne le suit pas et va ‘couper/trancher’ au moment du vote. Qu’en pensez-vous ?

Il ne fait aucun doute qu’une bonne partie de l’électorat du Parti Travailliste n’accepte pas ce partage de tickets 30-30, et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord, les deux partis sont partagés sur le plan idéologique. Le MMM a toujours été contre le Welfare State, contre l’éducation gratuite, contre la pension universelle. Ce parti a voulu abolir les subsides sur le riz et la farine, et j’en passe. Les vieux travaillistes qui ont combattu à côté de Chacha ne comprennent pas pourquoi il faut cette alliance contre-nature.

Tout le monde sait que l’électorat travailliste est plus important que celui du MMM. D’ailleurs, ce parti est divisé, avec une bonne frange soutenant désormais Ivan Collendavelloo et Anerood Jugnauth.

Alors pourquoi ce cadeau à Paul Bérenger, avec pour résultat que beaucoup de têtes dans le camp travailliste vont tomber, surtout celles qui avaient déserté le MMM pour passer dans le camp du PTr. Ces sacrifiés sont mécontents et se sentent trahis.

Il n’est pas étonnant que des anciens députés et surtout des ministres ne se présentent pas à côté de leur leader pour le soutenir dans les congrès ou les réunions nocturnes. Ils ne participent pas à la campagne et on ne peut exercer aucune pression sur eux. Certains pensent sérieusement à « virer mam », pour reprendre le slogan très populaire du moment, qui va sans doute bientôt passer le cap de 200,000 internautes.

* On affirme également qu’une partie de l’électorat du MMM ne serait pas aussi très chaud vis-à-vis de l’alliance PTr-MMM malgré le fait que son leader va se retrouver, en cas d’une victoire au-dessus de trois quarts, dans le fauteuil premier ministériel pour cinq ans. Mais cet électorat serait très discipliné, affirme-t-on, et ne devrait donc pas se faire de soucis, particulierement en milieu urbain. Voyez-vous le MMM faire les frais du phénomène de ‘couper/trancher’ si cela se traduit massivement au moment du vote, et cela aux dépens du PTr ?

Exact ! Comme les diehards du Labour, il y a les diehards du MMM, à commencer par Ivan Collendavelloo, qui a claqué la porte tout en entraînant de nombreux militants coaltar, déçus et désillusionnés.

La direction du MMM a toutes les raisons de se faire des soucis. Des familles proches des dirigeants du MMM, habitant les Plaines Wilhems, ont ouvertement blâmé Bérenger : ils rejettent cette alliance et clament haut et fort qu’ils voteront l’Alliance Lepep.

Non, le lendemain de la victoire, en supposant qu’il y en ait une, il faudrait changer la Constitution, et pour le faire il faudrait que l’alliance Ramgoolam-Bérenger obtienne les trois quarts des votes, ce qui n’est nullement acquis à ce jour.

Pendant la campagne, il sera très difficile de convaincre les diehard travaillistes de voter MMM. Plusieurs agents de la campagne que j’ai personnellement connus et que j’ai rencontrés par hasard à la Cybercité, m’ont dit qu’ils ne voteraient pas pour les candidats de Bérenger en me demandant, d’intervenir en vue de mettre fin à l’alliance PTr-MMM.

Non, les votants ne vont pas « couper/trancher » aux dépens du Parti Travailliste car ceux qui pensaient le faire sont déjà partis avec Collendavelloo.

* Si cela se confirme – c’est-à-dire si le ‘couper/trancher’ a effectivement lieu, et le MMM se retrouve donc en situation de minorité vis-à-vis du PTr, quelles en seront les conséquences politiques, selon vous ?

Bien sûr, le MMM se retrouvera en minorité, parce que s’il allait se trouver en majorité, Navin Ramgoolam n’attendrait pas une seule seconde pour le plaquer. Il ne souhaite pas se retrouver minoritaire avec Bérenger comme chef du gouvernement au lendemain des élections, alors que s’il le plaquait maintenant, ce serait la fin de la vie politique de Bérenger. Il doit à Ramgoolam sa survie politique.

* L’absence de l’alliance PTr-MMM pendant un bon bout de temps a permis à l’Alliance Lepep d’envahir le terrain politique dans un premier temps. Mais il se pourrait bien qu’aussitôt la machinerie électorale de l’Alliance PTr-MMM mise en branle, et l’arithmétique électorale aidant, la force combinée des deux partis leur assure une victoire électorale sans appel. Un autre 60-0, malgré tout ?

Exact ! C’est pour cette raison que le MMM exerçait une pression sur Ramgoolam pour fixer la date des élections et finaliser la liste des candidats. La société mauricienne a changé. On va avoir des électeurs qui, 5 années de cela, avait 13 ans, et qui vont voter pour la première fois. Peut-être qu’ils n’ont jamais entendu parler de SSR, du Parti Travailliste. Ils se fichent bien du discours politique des uns et des autres, ils ne sont liés idéologiquement à personne. Ils ne sont les « dépôt fixe » de personne. Et ce sont eux qui dans plusieurs circonscriptions vont faire pencher la balance.

J’ai soutenu que nous avons affaire à une nouvelle génération de votants, qui constitue un réseau sur Twitter et Facebook. Or, plus le temps passe, plus ils vont être informés. Et plus ils se trouveront de nouvelles raisons de « virer mam ». Leur choix électoral demeure jusqu’ici le plus grand inconnu.

Si les dirigeants se donnaient la peine de lire ce qui s’écrit ou se diffuse, tout le mal que dit Bérenger sur Ramgoolam et tout le mal que dit Ramgoolam sur Bérenger, alors on serait bien surpris d’une victoire 60-0.

Justement l’arithmétique électorale n’est pas toujours logique. Certes, il y a la machine électorale qui n’est pas encore déclenchée, mais si les anciens ministres et les anciens députes jetés sur le pavé ne viennent pas à la rescousse du parti et de son leader, il sera impossible d’avoir 60-0, ce qui a été à la base du déclin de la démocratie dans ce pays. Les 60-0 ne font pas des gagnants et des perdants, mais des vainqueurs et des vaincus. « Winner takes all », ce qui fragmente la société et entrave l’unité nationale.

* Réussir à stopper une victoire de l’alliance PTr-MMM au-dessus des trois quarts relèverait donc d’un exploit au vu de l’arithmétique électorale dans le contexte mauricien ?

Il faut s’entendre sur ce que l’on nomme « victoire ». Parle-t-on de trois quarts de votes ou de trois quarts de sièges ?

Ce que l’on peut dire, c’est que même si l’Alliance Lepep obtenait 44% des votes, il n’est nullement certain que cela se traduise par 44% d’élus, ce qui est une distorsion de notre système électoral.

* Personnellement, quelle opinion faites-vous des modalités de cet accord entre le PTr et le MMM ? L’exécutif du PTr a voté à l’unanimité en faveur de l’alliance avec le MMM, et la vieille garde travailliste, du moins ce qu’il en reste, garde le silence à ce jour…

C’était le prix à payer pour arracher Bérenger à Jugnauth et pour tuer le Remake. Bérenger a eu ses trente deniers.

Sans vouloir être désagréable, ce que vous appelez l’exécutif travailliste n’est finalement qu’un rassemblement de transfuges et de non-travaillistes traditionnels. Je dirai que cela n’aura été qu’un rubber stamp, sans opinion, sans réflexion, car ils n’ont jamais, au grand jamais, débattu des grands sujets ou des grands problèmes de la société mauricienne.

La vieille garde travailliste n’a jamais digéré l’alliance contre-nature faite avec Bérenger. En 1995, Bérenger avait fait chasser Manou Bheenick, car celui-ci allait introduire des réformes fondamentales dans la gestion et le contrôle des affaires financières et économiques dans le secteur privé.

Cette gaffe monumentale de céder à Bérenger avait empêché la mise en place des encadrements juridiques tant nécessaires pour la bonne gouvernance des affaires financières du secteur privé.

Ce seul exemple explique le silence des anciens travaillistes. Ils sont déchirés : ils ne veulent pas de l’alliance et, en même temps, ils ne veulent pas embarrasser ou contredire leur leader.

* A ce jour, les thèmes débattus durant la campagne des deux côtés de l’échiquier politique ont trait à l’augmentation de la pension de vieillesse, le métro léger, les impairs protocolaires allégués… Pas un mot sur les détails par rapport à la réforme électorale annoncée en vue d’introduire une dose de proportionnelle (la « Party List’ à hauteur de 20 sièges) et le rééquilibrage de pouvoirs entre le Président de la République et le Premier ministre dans le cadre de la mise en place d’une Deuxième République. Surprenant, n’est-ce pas ?

J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pense de la représentation proportionnelle, qui va pervertir notre système électoral. On va créer une race de députés-parasites qui n’ont aucune volonté de servir le pays mais qui vont venir profiter de tous les avantages et privilèges, et plus tard d’une pension, etc.

Le rééquilibrage de pouvoirs entre le Président et le Premier ministre est un non-sens. Ce qu’il faudrait rééquilibrer, c’est bien le pouvoir excessif du Premier ministre et le droits du peuple de réclamer des comptes.

Le système présidentiel a sa raison d’être et peut fonctionner surtout dans les états-nations comme l’Italie ou la France, c’est-à-dire des pays avec une seule langue, une seule ethnie et une seule culture.

Or, Maurice n’est pas un Etat-nation, mais un pays avec plusieurs ethnies, langues, cultures, cuisines, religions. Autant d’éléments de division, et qui ne facilitent pas l’émergence du sentiment national, la fierté d’appartenance à une nation.

Déjà on est séparé sur le plan politique, avec la division entre travaillistes, MMM, MSM, etc. Avec une majorité hindoue, on a toutes les chances d’avoir un travailliste ou un MMM d’origine hindoue comme Président, ce qui sur le fond ne gêne personne.

Mais si le Président du pays vient d’un parti, le problème se complique. Et l’ethnie du Président peut alors être un autre facteur de séparation. Si on est travailliste et hindou, on ne pourra que se réjouir. Mais pensez à ceux-là qui ne seraient ni travaillistes, ni hindous, ce qui sera le cas pour le reste de la population : ce Président hindou et travailliste ne sera jamais son Président.

Le régime présidentiel va donc casser le pays en deux blocs irréconciliables. Il ne pourra jamais rassembler tous les Mauriciens, ni parler en leur nom ni être reconnu par tous comme tel. Un Président venu d’un parti détruit l’unité nationale.

Donc, si on pense au bien du pays, à son unité, il faut rejeter le régime présidentiel et garder un Président qui demeure un symbole de l’unité nationale. Il doit rester au-dessus de la mêlée, et tous les Mauriciens, sans distinction de parti, de religion ou d’ethnie devront pouvoir dire : « C’est mon Président ». L’avenir de Maurice repose sur ces trois mots!!!

* Mais on est en droit d’être mis en présence des détails de la réforme électorale annoncée, du mécanisme par rapport à l’introduction de la proportionnelle, et ce que ce nouveau système électoral pourrait produire en termes de ‘électoral outcome’ dans différentes configurations politiques : PTr-MMM v/s MSM ; PTr v/s MMM-MSM, ou PTr-MSM v/s MMM, non ? Le projet de loi ne devrait-il pas être rendu public et débattu avant les prochaines élections générales ?

Non! Ce n’est pas ainsi que fonctionne une démocratie. Comme tout citoyen responsable et non pas passif, je ne demande pas à être mis en présence des détails, non !

Je demande le droit comme tout citoyen de participer à la formulation de ce qui sera plus tard le projet de réforme électorale. Ce n’est pas l’affaire de quelques individus appelés en catimini pour tailler un costume pour habiller quelqu’un !

Effectivement, on est en train de mettre la charrue avant les bœufs. Si les responsables veulent jouer pleinement le jeu de la démocratie, la première chose à faire c’est de mettre en place une commission pour la réforme électorale, avec des hommes indépendants qui pensent à l’avenir du pays et non pas des soi-disant spécialistes de la réforme électorale.

Je le répète. Ce n’est pas une question qui concerne uniquement les juristes ou les revenants politiques. Tous les partis politiques, petits et grands, ont le même droit de participer aux discussions ou à la formulation de notre prochaine Constitution ou code électoral. C’est une affaire de société, et on fera intervenir les juristes en dernier pour donner la forme juridique à la volonté populaire. Les débats doivent avoir lieu AVANT, et non pas APRES les élections.

* Faute d’un référendum en bonne et due forme pour inviter l’électorat pour se prononcer sur le projet de réforme électorale en vue d’introduire une dose de représentation proportionnelle dans notre système électoral et la mise en place d’une Deuxième République, les prochaines élections générales auront des allures de référendum. Un vote massif en faveur des propositions fera fonction de référendum. Est-ce acceptable ?

Non! Ce serait aller vite en besogne, ce serait une mascarade, un abus de pouvoir. On ne peut pas parler de référendum alors même qu’il n’existe qu’en nom, mentionné quelque part, sans que nous sachions comment il est fait. Techniquement, nous sommes en train de parler d’un fantôme Non, ce n’est certainement pas la meilleure façon de servir les intérêts du pays. Je crois que nous sommes en train de courir.

Une prochaine réforme, si toutefois nous en avons besoin, une fois votée et adoptée va rester avec nous pendant très longtemps, plusieurs décennies. Et si c’est adopté par trois quarts des votes, il faudrait attendre quelques siècles pour réunir les trois quarts des votes pour pouvoir l’amender. Alors faisons attention ! Faisons comme les grands pays démocratiquement avancés. L’Inde, par exemple, a pris plusieurs années pour rédiger sa Constitution. Prenons le temps d’écrire notre Constitution avec le concours de tous les citoyens.

Il y a lieu ici de dire deux mots sur le mandat du Président de la Deuxième République pour une durée de sept ans comme indiqué dans l’accord électoral. Attention ! Dans le monde entier, il y a une volonté des peuples de prendre en charge leur destinée et de rejeter toute mauvaise gouvernance, abus de pouvoir et corruption, y compris ce que l’on appelle patrimonialisme (phénomène qui veut que le chef de l’Etat confond les biens de l’Etat avec les siens propres).

Tant d’autocrates et d’égocrates l’ont appris à leurs dépens: les Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et le dernier en date Blaise Compaoré, l’ex-président du Burkina Faso. Il y a une chanson qui dit qu’« il faut savoir quitter la table lorsque l’amour est desservi. »

* Au-delà du jugement que l’électorat portera au moment du vote sur les détails de l’accord entre Navin Ramgoolam et Paul Bérenger par rapport à la réforme électorale et la Deuxième République, pensez-vous que ces derniers pourront réussir une nouvelle collaboration au niveau gouvernemental ? Les conditions sont probablement réunies cette fois-ci pour l’assurer : partage de tickets sur la base de la parité, rééquilibrage de pouvoirs entre Président et Premier ministre – ce qui pourrait exclure toute velléité de sabordage de l’alliance par l’un ou l’autre ?

Ayons d’abord un débat national pour savoir si vraiment nous avons besoin d’une Deuxième République. Mais si vous voulez nous imposer un régime présidentiel, ce serait un malheur pour le pays : vous allez détruire le tissu si fragile de notre culture sociale basée sur le respect et la tolérance mutuels. Il faut des débats pour entendre tous les points de vue avant toute prise de décision. Et méfiez-vous de ce jargon: « rééquilibrage des pouvoirs ». On risque de tout déséquilibrer.

* En fin de compte, quelle opinion faites-vous de l’agenda politique de Navin Ramgoolam et de Paul Bérenger ? Il ne faudrait probablement pas croire que les motivations de deux leaders se limiteraient à une question de survie politique ou d’ambition personnelle, ce serait trop simple et réducteur, non ?

Les protagonistes eux-mêmes n’ont fait état d’aucune autre motivation derrière cette alliance. S’ils en ont, les deux leaders le cachent fort bien. On ne peut qu’espérer qu’ils en feront état avant qu’il ne soit trop tard.

* S’il existe toutefois dans l’équation Ramgoolam-Bérenger un élément d’ambition personnelle et de survie politique dans un premier temps, on pourrait penser qu’ils n’auraient pas intérêt de retarder le divorce dans un deuxième temps. Car n’est-ce pas Ramgoolam lui-même qui disait qu’on doit s’approcher de la cible pour mieux le combattre?

L’alliance Ramgoolam-Bérenger, c’est comme le mélange de l’huile et de l’eau. Ils ne peuvent que se marier sous contrainte, ils ne sont pas appelés à vivre ensemble. C’est comme une mayonnaise. Comme on la sort du frigo, elle se désintègre.

S’il est vrai que Ramgoolam s’est approché de la cible pour mieux la combattre, je dis attention. Il lui faudrait s’assurer que dans l’esprit de la population, viseur et visé ne soient pas devenus une seule et même cible. L’avenir nous le dira.

 

* Published in print edition on 7  November 2014

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