« Il n’y aura pas d’alliance PTr-MMM sur la base d’un partage égal de tickets »

Interview : Joseph Tsang Mang Kin

« Le courant bleu-blanc-rouge est toujours là bien que terriblement secoué »

« Le départ de Duval arrive trop tard, car il a laissé partir plusieurs de ses meilleurs conseillers »

Entre le silence prudent de Navin Ramgoolam et les multiples déclarations de Paul Bérenger, plus personne n’est dupe, ni la base des partis politiques, ni les partisans, ni même la population. Est-ce que ces deux hommes politiques sont en train de répondre aux attentes des jeunes générations ou sont-ils en train de s’en éloigner encore plus ? Joseph Tsang Man Kin répond à nos questions.

Mauritius Times : Une entente serait, finalement, dernière la porte, nous dit-on. C’est le leader du MMM qui nous l’annonce : « Nous sommes d’accord sur toutes les conditions… sur un programme bien ambitieux, une merveille comme programme pour transformer Maurice en un pays phare, un modèle d’unité dans la diversité. » C’est pas merveilleux, ça ?

Joseph Tsang Mang Kin : Bien sûr, c’est toujours Bérenger qui annonce, d’ailleurs n’importe quoi. C’est un maître en bla-bla-bla. Il est à la merci de Ramgoolam qui joue au chat et à la souris. Bérenger est décrédibilisé dans la base de son parti. Ivan Collendavelloo est parti et les autres lieutenants n’attendant que le bon moment pour déserter le bateau qui prend de l’eau.

Bérenger a une seule obsession : faire entrer son fils dans le cadre du party list et ainsi assurer sa mainmise totale sur le MMM pour les prochaines décennies. (Je regrette devoir mentionner le fils que je ne connais pas, mais c’est son père qui l’a livré sur la place publique.) Il y a un prix à cela et Ramgoolam le sait fort bien. Celui-ci tient Bérenger à sa merci et sait qu’il ne contrôle ni ses députés ni ses militants. Alors que doit faire Bérenger pour convaincre les militants ? Il sait pertinemment que les partisans du MMM tout comme ceux du PTr, sont convaincus que cette alliance ne se fait pas sur la base d’un programme dans l’intérêt du peuple mais a seulement pour but le partage de pouvoirs entre deux chefs de parti. Or, il faut bien détourner l’attention des citoyens mauriciens qui ont finalement compris leur manège. C’est là que Bérenger met de l’avant son programme nécessairement merveilleux pour endormir le peuple admirable.

Remarquez que Ramgoolam, lui, n’a pas parlé de programme merveilleux. On peut croire ou ne pas croire ce que nous dit notre marchand de rêves. Donc, c’est à ce monsieur qui sait tout que nous devons poser la question directement. Peut-il nous dire en quoi consiste ce merveilleux programme ? Les militants ont-ils été appelés pour préparer d’abord un projet de programme qu’ils discutent entre eux et adoptent ensuite par décision démocratique ? Non ! Ce programme n’existe pas, et même pas en forme embryonnaire dans la tête de Bérenger. Dois-je préciser en passant que Bérenger n’a jamais été capable de produire un programme cohérent ni faire adopter un projet quelconque par le Parlement pour le bien des Mauriciens.

C’est un fait que jamais le MMM, et encore moins Bérenger, ne sont venus au Parlement avec un projet de portée nationale. Comme tout le monde le sait, le PTr est à la base des grandes réalisations du pays. Pas étonnant donc que cet homme qui se contredit matin et soir ou qui se met à penser que ses suiveurs sont des imbéciles et croit encore pouvoir les embobeliner.

Bérenger nous ressasse sa formule complètement usée d’unité dans la diversité, convaincu que cette formule pourrait toujours faire recette. Soulignons que c’est bien lui, d’ailleurs, qui s’était mis à morceler l’unité nationale avec la création d’un grand nombre de centres culturels, pour servir uniquement ses intérêts politiciens.

* C’est aussi Paul Bérenger qui annonce le remplacement de l’ICAC par un ‘Serious Fraud Office’, la promulgation d’une ‘Declaration of Assets Act’ (qui assurera le renouvellement, selon lui, du personnel politique), le Front Bench d’un éventuel gouvernement PTr-MMM, le désistement de Kailash Purryag en faveur de Navin Ramgoolam en tant que Président de la République, le calendrier par rapport aux prochaines élections… Et Ramgoolam ne souffle pas mot jusqu’ici. Comment réagissez-vous à cela ?

Pourquoi remplacer l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) par un ‘Serious Fraud Office’ ? Il oublie que c’est bien lui, Bérenger, qui a mené à l’abattoir, pour ensuite la tuer, l’Economic Crime Office (ECO), alors présidée par Madame Indira Manrakhan. Si Bérenger semble avoir oublié, il faut lui rafraîchir la mémoire en rappelant dans quelles circonstances l’ECO a été dissous. Et si aujourd’hui il veut remplacer l’ICAC, c’est que cette commission le gêne, lui ou son entourage. Notre ICAC que l’on a prétend être une copie conforme de celle de Singapour n’est, en fait, qu’un bouledogue sans dents. Ce n’est pas Ivan Collendavelloo qui nous dira le contraire.

Si Bérenger pensait sérieusement au rajeunissement du personnel politique, il y a longtemps que son équipe et lui seraient partis. Rien ne l’empêche de donner le bon exemple maintenant et de faire place à une nouvelle génération de leaders. Ce commentaire ne s’adresse pas uniquement à lui, mais à tous les partis politiques. En Angleterre, en France et ailleurs, il y a chaque année dans les universités, des campagnes pour le recrutement de jeunes dans les partis. Les responsables de partis arrivent, expliquent, discutent, se prêtent aux questions -réponses et recrutent. Les aspirants politiciens se joignent aux partis de leur choix, reçoivent une formation, apprennent l’Histoire du parti, sa philosophie, son idéologie, ses réalisations et ses faiblesses. Aucune nouvelle recrue n’est parachutée ministre du jour au lendemain. Bien au contraire, elle passe par les différentes instances du parti avant de devenir un conseiller de village, un député de la circonscription avant de devenir ministre. Ce n’est pas un protégé du leader, mais quelqu’un qui aura suivi un parcours honorable, prêt à assumer des responsabilités nationales.

Voyez la Chine et apprenez que leurs membres admis au Parti Communiste Chinois sont tous formés ; ils sont les plus brillants et compétents de leur génération de sorte que devenir ministre dans ce pays n’est pas un cadeau du chef mais une promotion justifiée par son parcours.

Par ailleurs, essayons de suivre la logique de Bérenger. Selon ses dires, une ‘Declaration of Assets Act’ va assurer le renouvellement du personnel politique. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la ‘Declaration of Assets Act’ va embarrasser l’actuel personnel politique, et que certains seraient alors forcés de s’en aller ? Pourquoi ? Bérenger donne à penser que certains députés ne seraient pas vraiment honnêtes et auraient dissimulé leurs actifs ? S’il connaît les coupables, comme il semble l’insinuer, ne serait-il pas coupable de fermer les yeux sur ce qu’il croit savoir ?

Bérenger parle de la formation d’un Front Bench d’un éventuel gouvernement PTr-MMM : Encore une fois on ne peut s’empêcher de se demander si le Bureau politique du MMM a été approché et aurait donc démocratiquement désigné les futurs membres du Front Bench du MMM. Pas étonnant que Ivan Collendavelloo en a eu assez de ces décisions solitaires, arbitraires et anti-démocratiques. Et toutes les bases du pays ont-elles été approchées et ont elles-discuté et donné leur feu vert ?

Quant au désistement de Kailash Purryag, de qui tient-il cette information ? Du Président ou du Premier ministre ? Encore une fois, c’est Bérenger qui parle et le Président, lui, n’a fait aucune déclaration. Bérenger semble perdre les pédales, il fait de la politique-fiction et prend ses rêves pour la réalité. Navin Ramgoolam ne dit rien et Bérenger, qui désespère pour survivre, s’accroche à ses propres rêves. Pas étonnant qu’il est complètement discrédité au sein de son parti. Ses partisans à Rose-Hill lui ont demandé de partir. Voilà une manière de renouveler le personnel politique…

* Est-ce le « grand stratège » qui laisse le leader avancer ses pions ou est-il plutôt en train de subir… du fait que ses options politiques s’amenuisent de plus en plus et davantage depuis le départ du PMSD ?

Vous avec raison de faire remarquer que Ramgoolam ne dit rien. C’est à la faiblesse de Bérenger, il veut toujours occuper le devant de la scène, danser pour se faire admirer, surtout par une section bien connue de la presse. Hélas ! Il ne se rend pas compte que le temps a changé. Il pouvait dire n’importe quoi avant l’arrivée de l’internet, de Facebook. Maintenant tous les jeunes l’observent et savent que Bérenger est dépassé, que le masque est tombé. II ne voit même pas que Ramgoolam le fait rouler dans la farine.

* Laisser partir Xavier Duval du gouvernement a été, selon beaucoup d’observateurs politiques, une erreur politique, car quel que soit le poids électoral du PMSD, son départ n’a fait qu’agrandir le vide autour du leader du PTr. Qu’en pensez-vous ?

Non ! Le départ de Duval arrive trop tard, car il a laissé partir plusieurs de ses meilleurs conseillers et il se retrouve maintenant lâché par ses nominés dans les corps paraétatiques. Mais s’il est vrai que les options de Ramgoolam s’amenuisent réellement, soyez certain que faute d’alternative, Ramgoolam a encore toutes les chances de revenir au pouvoir, car le moment décisif, c’est le moment où on se trouve dans l’isoloir et que l’on met sa croix sur le bulletin de vote. Il sait que l’électorat traditionnel n’a pas de choix, bien sûr s’il se laisse convaincre par Sir Anerood qui se trouve mieux placé, et en meilleure position que Bérenger.

Oui, l’erreur c’est dans le timing, pas dans le fait de partir. Comme je vous l’ai dit, Ramgoolam n’en est nullement amoindri, ni menacé par une quelconque « nuisance value ». Sans manquer de respect à qui que ce soit, reconnaissons qu’une béquille ne marche pas seule. Par contre, il lui reste l’option MSM, mais Bérenger avait déjà dit non parce qu’il voulait réserver la place de leader des Créoles du MMM et du PMSD réunis, non à Xavier Duval, mais à celui qu’il associe désormais à ses déclarations publiques, c’est-à-dire son fils.

* Pour revenir au « merveilleux programme » politique dont nous parle Paul Bérenger par rapport à une éventuelle alliance PTr-MMM, « the devil is in the details », n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’une alliance conclue sur la base de 30:30, et avec Navin Ramgoolam comme Président de la République aux pouvoirs accrus et Paul Bérenger en tant que Premier ministre disposant, selon son souhait, des mêmes pouvoirs que lui confère la Constitution présentement représente pour vous ?

Bérenger dit n’importe quoi. Personne ne croit qu’il existe déjà un programme. Evidemment, on peut pondre quelques pages d’un soi-disant programme en quelques heures, mais qu’il nous le présente.

Le devil, pour sûr, ne se trouve pas dans le programme.

J’affirme qu’il n’y aura pas d’alliance sur la base d’un partage égal de tickets. Ramgoolam a dit qu’il veut avoir le gâteau à lui seul. Il réaffirme qu’il est le seul maître à bord et qu’il ne subira aucun lobby. Et quand il parle, il sait de quoi il parle ! Ce n’est pas un Bérenger qui ne cesse de se contredire, souvent dans la même journée. Il déclare qu’il va accroître les pouvoirs du Président, et dans le même souffle, il dit vouloir conserver les mêmes pouvoirs en tant que nouveau Premier ministre.

Comment peut-on raisonner comme cela? S’il faut augmenter d’un côté, il faut bien diminuer de l’autre. Which is which ? Le Président avec plus de pouvoirs implique automatiquement le Premier ministre avec moins de pouvoirs. Y a-t-il une logique dans ce raisonnement ?

* Dev Virahsawmy nous disait la semaine dernière qu’il serait dangereux que Ramgoolam et Bérenger s’accordent sur une alliance 50:50 et que la formule acceptable serait sur la base de 35-25. A-t-il raison ?

Dev Virahsawmy ne comprend rien à la psychologie de Ramgoolam et semble croire que Ramgoolam a besoin de lui pour se protéger de Bérenger. Or, Ramgoolam est assez grand pour se défendre et n’a besoin de personne pour savoir ce qu’il doit faire.

* Dans les milieux travaillistes, du moins au niveau de la base, il semblerait que les termes de l’accord Ramgoolam-Bérenger ne feraient pas l’unanimité. Bérenger, semble-t-il, ne passe toujours pas. Etes-vous surpris ?

D’abord, tout comme la base du Parti travailliste je ne sais pas quels sont les termes de l’accord Ramgoolam/Bérenger. Bérenger dit n’importe quoi, ce qui perturbe et désoriente les militants. Ramgoolam se tait et impose par son silence le respect et la confiance de ses partisans, qui renoncent à réfléchir et lui font une confiance totale. Pot de fer contre pot de terre !

* Il existerait un fort courant dans l’électorat travailliste qui souhaiterait revoir la mise en place d’une alliance Bleu-Blanc-Rouge. Les conditions sont-elles réunies, à votre avis pour réaliser cela ?

Le courant bleu-blanc-rouge est toujours là bien que terriblement secoué. Le stratège attend, fait de la navigation à vue, ne se presse pas. Devant la déconfiture de Bérenger face aux contestataires de son parti, y compris ses lieutenants, qui observent la direction du vent, Ramgoolam ne se fait aucun souci même avec sa marge de popularité affaiblie. Il donnera des miettes à Bérenger qui s’empressera de lui dire toute sa reconnaissance. Il attend un mouvement des Bleus, désormais démotivés, qui vont accourir vers lui, ce qui est nullement à écarter.

* Il ne semble pas que Paul Bérenger puisse conclure un accord avec Sir Anerood Jugnauth selon les termes qu’exige ce dernier – sauf si l’un ou l’autre se retrouve au bout du rouleau. Et il est possible qu’on s’achemine vers une lutte à trois si les ponts restent coupés entre le PTr et le MSM. Qu’est-ce que vous anticipez comme résultat dans une telle bataille ?

Je ne suis pas Madame Kwok pour prédire l’avenir. Mais comme tout le monde est arrivé à le croire, tout est possible en politique, car chacun cherche so boutte. Bérenger n’a aucun programme car s’il existait vraiment un programme PTr-MMM, il nous l’aurait mis sous le nez. Il n’a pas de programme non plus avec le MSM. On peut bien lui laisser croire qu’il aura 50% des tickets avec le Parti travailliste, ce que lui offre déjà le MSM.

Que va-t-il choisir ? La réponse est fort simple. Il ira avec le parti qui lui donnera la garantie de l’aider à réaliser son rêve : faire entrer son fils au Parlement. De tout le reste, il s’en fiche éperdument. Enfin s’il y a bataille à trois, la seule façon pour le MSM de l’emporter, c’est de ronger les circonscriptions en ballottage, en faisant des cadeaux aux minorités.

Mais il faut faire attention ; il y a en ce moment un courant qui se lève contre la classe politique et dit même ne pas vouloir aller voter aux prochaines élections générales. Il y a ensuite l’implosion au sein du MMM avec le passage d’une frange au MSM. Or, il faut bien reconnaître que le MSM en train de réunir quelques personnalités assez fortes. Et ce ne sont pas les dissidents qui entraînent la base, mais c’est plutôt que la base ne reconnaît que les chefs qui sortent de ses rangs.

N’oublions pas les erreurs de l’Union Démocratique Mauricienne (UDM) de Guy Ollivry, le Ralliement des Militants Mauriciens (RMM) du tandem de l’Estrac/Nababsing ou encore le Rassemblement des Travaillistes Mauriciens (RTM) de feu Sir Satcam Boolell. Donc, il faut faire attention. Pour convaincre les indécis, ceux qui veulent un renouvellement de la classe politique doivent descendre sur le terrain, avoir du temps et des moyens. Les nouvelles générations sont lasses de l’actuelle classe politique qu’elles trouvent épuisée et vieillissante, incapable d’être à l’écoute des aspirations des jeunes d’aujourd’hui. Elles veulent d’une nouvelle force avec de nouvelles idées. Mais on se demande si elle pourra être prête avant les prochaines échéances électorales.

* En tout cas, si le MSM ne parvient pas à se retrouver au pouvoir dans le cadre d’un quelconque arrangement politique, faut pas pour autant « write off » ce parti, Pravind Jugnauth disposant de l’avantage du temps, des ressources… Qu’en pensez-vous ?

Je me souviens un jour, il y a une trentaine d’années, je me trouvais avec Sir Seewoosagur Ramgoolam à l’Hôtel Teranga au Sénégal, tout juste après une cuisante défaite de Sir Gaetan Duval. Je lui dis qu’il me semblait que le leader des Bleus était fini politiquement. Il m’a fixé dans les yeux et m’a dit : « Jamais ou cause coume çà. Aussi longtemps qui enne homme politique pas encore mort to pas capave dire qui li fine fini. »

Effectivement, Gaetan Duval est revenu au pouvoir. C’est là une des leçons de sagesse que j’ai reçue de Chacha. Non, on ne peut pas write-off qui que ce soit. Pravind peut bien avoir beaucoup de moyens et, comme vous dites, du temps. Or, il est tout aussi vrai que dans la conjoncture actuelle, il serait difficile de le projeter sur le devant de la scène politique, du moins pour le moment.

* L’élection de Navin Ramgoolam en tant que Président dans le cadre d’une Deuxième République est-elle, à votre avis, une certitude ? C’est gagné d’avance?

D’abord, Navin Ramgoolam n’a pas candidaté à la Présidence. Pour le faire, il faudrait que l’on soit déjà en présence d’une nouvelle Constitution portant sur la création d’une Deuxième République. Que Ramgoolam ait des chances, le moment venu, personne ne peut le nier. On scrute l’horizon, mais on ne voit rien venir. Il faut attendre.

 


* Published in print edition on 13 June 2014

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