« Les partis à l’heure actuelle semblent dormir. Ils devraient se réveiller… »

Interview : Joseph Tsang Man Kin

« Je ne peux dire si l’ancien AG a été piégé ; il faudrait poser la question au Leader de l’Opposition »

« C’est lâche de traîner les pieds. Il faut que les responsables aient le courage de prendre leurs responsabilités. Il faut cesser d’attendre des directives pour agir »

Un énième événement, inattendu cette fois-ci, a fait le bonheur des médias cette semaine dans le cadre de l’affaire Varma. Au-delà de ce cas qui tire en longueur à partir d’un accident de la route, de grandes questions viennent à l’esprit de tout citoyen. Si l’on est concerné par le devenir de la République de Maurice, où en sont les partis politiques eux-mêmes ? Que reflètent tous ces événements, les uns se succédant aux autres avec une allégresse déconcertante ? Joseph Tsang Man Kin, homme politique chevronné et fin observateur de la société mauricienne, nous donne son opinion…

Mauritius Times : Il n’y a que l’enquête policière dans l’affaire Varma/Jeannot qui pourra établir laquelle des parties impliquées est en train de dire la vérité et s’il y a effectivement eu une quelconque tentative de perversion de la justice. Mais déjà, sur la base des éléments répercutés par la presse, quelle opinion faites-vous de cette affaire ?

Joseph Tsang Man Kin : Pour moi, je ne le cache pas, c’est une affaire banale qui a mal tourné. En fait, tous les jours, il y a des accidents. A l’exception de ceux qui sont fatals, on n’en parle pas, on n’a pas le temps d’en parler. Ils finissent par des constats à l’amiable, qui sont soumis aux compagnies d’assurance pour établir les responsabilités et les dommages.

Parfois les choses se gâtent parce que les personnes impliquées sont jeunes, ont le tempérament vif, sont stressées, et font des choses qu’ils regrettent eux-mêmes après coup. Avec l’âge, si on a cinquante ans par exemple, on a du recul, il est plus facile de reconnaître ses erreurs, on admet qu’on s’est laissé emporter par l’excitation du moment ou qu’on a fait des choses que l’on regrette et on demande des excuses. Et cela aurait mis fin à l’affaire.

Qui ne commet pas d’erreurs ? Mais notre problème à nous tous, c’est que très souvent notre ego refuse d’admettre la réalité des faits et, par conséquent, cela peut nous faire un tort immense. Notre ego veut toujours avoir raison, et ce, malgré la réalité des faits qui prouve le contraire.

Rappelez vous le hubris chez les Grecs, cette impulsion incontrôlable, irrésistible qui vous pousse sur la voie du non-retour. Cela fait partie des faiblesses humaines. Et, malheureusement, il y a des gens qui veulent en profiter et qui s’acharnent sur vous quand vous êtes au plus bas.

Quant à dire qu’il y a eu perversion de la justice, je crois que c’est aller vite en besogne. Je crois que nous devons voir le contexte et l’esprit du contexte. Tout porte à croire qu’il s’agit ici de tentatives de régler les choses à l’amiable.

Il y a perversion de la justice quand il existe une mauvaise intention derrière l’acte, si l’initiative a pour but de mentir, de déformer la réalité des faits, de faire du mal, ou bien s’il y a eu usage de menaces ou de chantage.

* Le leader de l’opposition a déclaré que le Premier ministre n’avait pas le choix que de réclamer la démission de l’Attorney General au regard des éléments qui ont surgi depuis lundi dernier. Mais des questions subsistent quant au rôle qu’auraient joué les amis (de l’alliance gouvernementale) de Yatin Varma. Méritent-ils également une sanction ?

C’est une déclaration ridicule du Leader de l’Opposition. Choix ou non, c’est ce que le Premier ministre avait à faire en tant que Chef de Gouvernement qui a ses responsabilités vis-à-vis de la Nation. Et il l’a fait. Dois-je comprendre que le Chef de l’Opposition est en train de blâmer le Chef du Gouvernement pour avoir fait son devoir ? Il ne l’aurait pas fait, lui ? C’est vraiment ridicule d’affirmer de telles inepties.

Or, ce qui est regrettable, c’est que sous la pression de la publicité donnée à cette banale affaire, l’Attorney General semble avoir été dépassé par les événements. Or, c’est là qu’interviennent les proches qui veulent l’aider à s’en sortir. Il est normal que ceux qui sont proches de lui essaient de l’aider.

Un flash flood frappe le pays entraînant la mort de plusieurs personnes et – on l’a vu et vécu – toute l’île Maurice spontanément s’est levée comme une seule famille pour soutenir les sinistrés. Moralement, il n’y a rien de répréhensible dans cette attitude. Cela correspond à la culture mauricienne de trouver un arrangement.

Or, ici, des proches ou amis tels que Reza Issack, Allet et autres prennent l’initiative de trouver une solution à l’aimable aux problèmes d’un proche. Et je suppose qu’ils l’ont fait en pleine connaissance de cause, car il faut bien le reconnaître, ils se mettent sur un terrain glissant et devraient savoir qu’il y a une limite à ne pas dépasser sinon on bascule et on tombe dans l’illégalité.

Mais je souhaite pour eux que leur volonté de venir en aide à un proche ne soit pas entachée par l’usage de force, des menaces, pression ou chantage. Rien n’interdit, dans une négociation, l’offre de compensation sous forme d’argent, pour réparer les dommages faits à la partie lésée. Parfois, les négociations tournent mal et butent sur le montant du dédommagement. D’un côté, on voudrait payer le moins possible et, de l’autre côté, on voudrait en tirer le maximum. Encore une fois, notre désespérante faiblesse humaine…

* Toujours en ce qui concerne ces « négociations » entamées par les deux parties, c’est le leader de l’opposition qui a fait état en premier, mardi dernier, lors d’une conférence de presse de l’existence des enregistrements audio de ces « négociations ». Ce qui privilégie la thèse véhiculée dans les milieux proches de l’ancien ministre de « piège ». La naïveté du principal concerné et des intermédiaires a pris le dessus sur le bon sens, semble-t-il ?

Justement, que vient faire le Leader de l’Opposition dans cette affaire ? Que fait-il ? Que dit-il ? Voilà un Leader de l’Opposition qui s’ingère dans une affaire privée. Il fait état de l’existence d’enregistrements audio des négociations. D’où tient-il ces enregistrements ? Il les a écoutés ? Il les a en sa possession ? Pourquoi en faire état en public ? Celui ou ceux qui lui ont donné les enregistrements, auraient-ils dicté au Leader de l’Opposition l’usage qu’il doit en faire ? Pour faire du chantage ? Pour attirer l’opprobre sur l’Attorney General, pour le faire condamner par l’opinion publique? Le Leader de l’Opposition utilise là des méthodes inadmissibles dans un Etat de droit, ce sont des procédés honteux et indignes du Parlement.

Faire de la politique sur le malheur des autres, c’est indigne. C’est de la basse politique. Je ne peux dire si l’ancien AG a été piégé ; il faudrait poser la question au Leader de l’Opposition.

* L’ancien Attorney General, Me Rama Valayden, soutient qu’il ne voit rien de mal que deux parties concernées dans une affaire cherchent à trouver un terrain d’entente – cela en respectant certaines conditions préalables. Quelles que soient ces conditions, un homme politique peut-il se permettre de se prêter à de telles manœuvres qu’il soit ministre de la Justice ou non ?

Rama Valayden a raison. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, cela fait partie de la culture mauricienne de passer l’éponge, de rechercher la paix, sinon «l’accorité» selon une expression très mauricienne.

D’abord, les négociations ont lieu par les avocats ou les hommes de confiance et l’intéressé n’intervient qu’au dernier moment quand tout a été réglé et que l’on se trouve en phase finale. C’est là que le principal concerné se présente. Il arrive en toute confiance. Mais comme cela arrive, tout capote au dernier moment parce que l’on n’a pas pu tomber d’accord sur le montant du deal.

* Nous n’en serions pas là si la police avait mené son enquête dans l’affaire d’agression alléguée de Florent Jeannot par Yatin Varma le 4 mai dernier à Sodnac avec plus de promptitude. Même en l’absence de tous les éléments, on pourrait penser que notre force policière dispose d’éléments compétents qui auraient pu rapidement décortiquer les tenants et aboutissants de cette « petite » affaire, n’est-ce pas ?

C’est ce qui me semble être le cas. Peut-être que la Police a cru que le problème allait être réglé à l’amiable et a donc laissé faire.

* Il y a aussi l’affaire de pédophilie alléguée au MITD impliquant un moniteur et une mineure. Il existe une perception qu’on a traîné les pieds par rapport à cette dernière affaire également, ce qui n’a pu que faire les choux gras de la presse. Il ne faudrait pas s’en prendre à la presse dans ces circonstances, n’est-ce pas ?

Comment ne pas être d’accord avec vous ? C’est trop facile de blâmer la presse. C’est lâche de traîner les pieds. Il faut que les responsables aient le courage de prendre leurs responsabilités, et comme l’a dit le Premier ministre, personne n’est au-dessus de la loi. Il faut cesser d’attendre des directives pour agir.

Regardez le monde autour de nous aujourd’hui. Le monde entier veut plus de transparence. Il y a les whistle blowers qui dénoncent les passe-droits et qui risquent leur emploi, leur carrière et même leur vie en le faisant.

* Pour revenir à Yatin Varma, il est clair qu’il avait déjà été ‘largué’ par le Premier ministre à partir du moment où ce dernier avait publiquement invité les témoins de l’agression à donner leur version des faits? Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas d’accord avec le mot « largué », ce qui voudrait dire que le PM l’a laissé tomber, qu’il l’aurait trahi. Non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il est triste d’avoir à le dire mais Il s’est engagé dans une voie où personne ne pourrait le défendre. Et le Premier ministre, en tant que gardien de l’ordre social et politique, a fait ce qu’il devait faire. Il ne l’a pas chassé du gouvernement et il lui a offert une voie honorable de se retirer comme Attorney General.

* Pensez-vous que le Premier ministre et ministre de l’Intérieur aurait dû agir plus tôt et aller encore bien plus loin dans une remise en ordre avant que cette affaire – et celle par rapport aux allégations de pédophilie au MITD – ne viennent entacher la crédibilité gouvernementale ?

Agir, que veut dire cela ? Faire des enquêtes, interroger des témoins ? Est-ce cela le rôle d’un Premier ministre ? Ou suivre les pédophiles du pays ?

Il y a bien dans notre pays une séparation des pouvoirs et l’on ne peut pas demander au PM d’agir à la place de la Police. Nous avons un Commissaire de police, non ? Il faudrait tout simplement que chacun assume ses responsabilités selon ce que lui confère son poste.

D’ailleurs, je ne vois pas de quelle manière les agissements des pédophiles peuvent entacher la crédibilité gouvernementale. On devrait perdre cette habitude de toujours blâmer le gouvernement pour la faute des individus.

* Il est probable que des affaires impliquant certains ministres embarrassent leurs collègues du parti. Il se pourrait qu’en l’absence des instances de débat et le fait de la centralisation du processus de « decision-making » au sein du parti et du gouvernement, ils ne peuvent pas faire entendre la voix du bon sens. Qu’en pensez-vous ?

Cette question soulève beaucoup d’autres questions. En réalité, vous posez de nombreuses questions à la fois. Que peut faire un membre du parti, un membre du comité central, si un ministre ou un PPS se trouve implique dans des affaires? Je vous réponds en un mot : rien.

Est-ce que l’affaire est portée au sein du parti pour être discutée ou réglée? Non, ce n’est pas une pratique courante… Est-ce que le parti a son mot à dire ou a un rôle sur le « decision making process » ? Non, parce que ces questions ne sont pas discutées au sein des partis.

L’autre question qui s’impose est celle-ci : A quoi servent les partis s’ils ne sont pas impliqués dans des débats, dans le « decision making process », ou dans une réflexion sur les grandes questions du pays et de l’avenir du pays ?

Le vrai problème, c’est que les partis, tels qu’ils sont à l’heure actuelle, ne sont pas des foyers de réflexion ou de débats sur l’avenir du pays. Certes, ils sont utiles pour rappeler le passé du parti mais ils n’ont pas de réflexion sur la marche à suivre. On ne peut pas leur demander un roadmap, sans une vision, et par conséquent, les partis à l’heure actuelle semblent dormir.

Ils devraient se réveiller. Aucune réflexion sur les grands problèmes de notre pays, sur les grands challenges du monde actuel. Qui réfléchit sur le rôle que Maurice doit assumer au sein de l’Union africaine, parce que notre avenir se trouve en Afrique, si nous voulons être le pont entre l’Afrique et l’Asie, c’est-à-dire l’Inde et la Chine ?

* Lorsqu’un PPS intermédiaire se doit de parler de « ministres médiocres » dans la presse, c’est qu’il existe un problème quelque part… ?

Bien sûr, il doit bien exister des problèmes comme partout, mais c’est très grave quand un PPS s’autorise à porter des réflexions aussi brutales sur les membres de son gouvernement. On peut être convaincu de la vérité de ce qu’il avance, mais il y a le lieu et la manière de le dire.

Ce qui saute aux yeux ici, c’est l’absence de réaction de la part des ministres médiocres ou non-médiocres. C’est un problème de discipline au sein du parti. Il n’y aurait donc personne au sein du parti pour lui demander de s’expliquer. Ou peut-être pense-t-il que la direction du parti a tellement besoin de lui qu’on n’osera pas le rappeler à l’ordre ? S’il affirme qu’il y a des médiocres à la tête du pays, étend-il son jugement aux étages plus bas : aux PPS, aux conseillers municipaux, aux conseillers des districts et des villages ?

* On ne sait pas si Reza Issack avait été mandaté pour parler des « ministres médiocres » en public ou pour soutenir l’idée d’un remaniement ministériel ou même d’une alliance PTr-MMM. Mais il semblerait toutefois que le PPS connaît des choses par rapport à la marge de manœuvre très étroite du Premier ministre face à ses propres collègues du parti et alliés… Votre opinion ?

Je ne crois pas que Reza Issack aurait été mandaté par qui que ce soit, surtout pas par le Premier ministre. C’est un bel esprit très habile et fort indépendant qui croit en ce qu’il dit. Qu’il ait agi par calcul politique, j’en suis certain. Et qu’il ait pensé par ce biais faire pression pour monter en grade, c’est possible. Qu’il se croit intouchable dans la conjoncture politique actuelle, c’est probable. Ajoutons que la réflexion de Reza Issack sur la médiocrité en dit long sur la marge de manœuvre du Premier ministre.

Mais la réflexion du PPS nous donne aussi l’occasion de réfléchir sur les compétences individuelles de chacun des membres du gouvernement. Nous pouvons faire le tri et nous pensons tout de suite aux qualités que devraient avoir les hommes et les femmes qui nous gouvernent.

Il ne sert à rien d’insulter les autres en disant qu’ils sont médiocres. On peut être médiocre dans une position mais être fort performant ailleurs. Maintenant, si on choisit des candidats médiocres pour le Parlement, on doit savoir à quoi s’attendre.

Mais attention, il ne s’agit pas de faire confiance uniquement aux super intelligents ni aux surdoués. Il nous faut des hommes et des femmes avec de grandes capacités tant intellectuelles que morales, des hommes et femmes intègres, de grande probité. Il en existe heureusement dans notre pays.

Or, c’e n’est pas à la veille des élections que l’on trouvera des gens valables et capables. Ils doivent être connus bien avant, des gens qui ont des convictions, qui veulent améliorer le sort de leurs concitoyens, qui veulent faire avancer leur pays sur le plan tant national qu’international. Les problèmes doivent être réglés en amont.

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