« Il serait dangereux que Ramgoolam et Bérenger tombent d’accord sur une alliance 50-50 »

Interview: Dev Virahsawmy

« La formule acceptable pour une alliance entre le PTr et le MMM serait sur la base de 35-25 »

« Le Président doit pouvoir présider le Conseil des ministres d’une manière systématique – pas question de ‘on and off’ »

Au 21e siècle, le monde doit se repenser compte tenu de nombreux défis sur le plan climatique, écologique, socio-économique, voire politique.  Dans les pays anciennement colonisés, il est question de définir et/ou d’affirmer une identité nationale.  Est-ce que nos deux vétérans en politique, le Premier ministre – Navin Ramgoolam et le leader de l’Opposition – Paul Bérenger, sont prêts à relever ces défis ensemble ou sont-ils uniquement concernés par le pouvoir ? Notre invité, Dev Virahsawmy, nous livre ses réflexions.

Mauritius Times : Il semblerait qu’on s’achemine vers une nouvelle configuration politique dans les jours ou les semaines à venir ; ce qui pourrait éventuellement déboucher sur une alliance entre le Parti travailliste (PTr) et le MMM même si les leaders de ces deux partis ont affirmé, chacun à sa manière , qu’ils étaient prêts à affronter l’électorat seuls. Pensez-vous qu’ils en sont capables ?

Dev Virahsawmy: Je crois qu’il faut d’abord qu’on définisse clairement le ‘background’.

Notre République se trouve aujourd’hui à un carrefour, ce qui requiert des décisions courageuses et un programme courageux pour faire face aux défis de l’avenir. Il existe trois problèmes fondamentaux.

1/ La République mauricienne est dorénavant une République océanographique, une République maritime, qui devrait maintenant forger sa nouvelle destinée en termes de l’utilisation des ressources de la mer.

2/ Nous aurons à faire face à des problèmes écologiques extrêmement graves en termes d’énergie mais aussi en termes de sécurité alimentaire, de notre transformation de la culture alimentaire, cela en raison des changements climatiques, etc…

3/ C’est triste de constater que, 46 ans après l’indépendance, nous n’avons pas encore forgé une identité nationale. Donc, une des actions à entreprendre, c’est d’œuvrer dans le sens de la création du développement d’une identité nationale supra-ethnique. Il ne faut certes ne pas oublier nos identités ethniques, mais il faut plutôt se placer au-dessus de ces identités ethniques afin de construire une identité nationale. Pour réussir à transformer tout cela et en même temps couper le lien néo-colonial qui subsiste après l’indépendance et pour consolider le lien avec l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine, il faut pouvoir mobiliser toutes les ressources de notre pays afin d’améliorer la distribution et la production et surtout améliorer le bon vivre de la population.

Dans ce contexte, je trouve qu’il est nécessaire que les deux forces politiques importantes, c’est-à-dire le PTr qui est le parti le plus fort, et le MMM qui vient tout juste après en termes de force électorale, trouvent une solution ensemble pour faire avancer les choses. Il est donc souhaitable, à mon avis, que le PTr (comme partenaire principal ou majoritaire) et le MMM (en tant que ‘Junior partner’) trouvent des formules leur permettant de travailler ensemble pour faire face aux problèmes graves qui vont surgir dans les années à venir.

Il y a des moments historiques dans le parcours de tout pays où les conditions subjectives liées aux ambitions personnelles des dirigeants politiques convergent et coïncident avec les besoins de la Nation, ce qui crée les conditions pouvant nous aider à solutionner les problèmes et faire face aux grands défis qui guettent le pays. J’ose espérer que le leader du PTr et celui du MMM, quelques soient leurs ambitions personnelles – qui, je dois dire, en passant, est tout à fait normal pour un leader politique –, comprennent que l’Histoire leur demande aujourd’hui de travailler ensemble pour faire avancer les choses. Il faut qu’ils comprennent que leurs ambitions personnelles coïncident en ce moment avec l’ambition et la destinée de la République.

* Qu’en est-il si l’ambition de l’un est de se maintenir au pouvoir et que celle de l’autre, c’est d’asseoir une meilleure assise parlementaire de son parti grâce à la réforme électorale?

Je pense que la réforme électorale n’est qu’un chapitre d’un programme complet qui a pour objectif de trouver des solutions pour résoudre un certain nombre de grands problèmes auxquels j’ai fait référence tout à l’heure. Je ne réduis pas tout cela à une question de pouvoir personnel, de représentation des partis politiques mais ce serait plutôt le besoin de trouver des solutions qui vont aller dans le sens de l’Histoire, et qui vont permettre à la République de se développer, et aux Mauriciens, y compris ceux de Rodrigues et d’Agaléga, de vivre une vie meilleure.

Si les dirigeants politiques n’ont pas compris cela, le projet va capoter, et ce serait bien dommage parce qu’on ratera une chance de faire avancer les choses et de faire de Maurice un modèle non seulement pour la région mais aussi pour toute la planète.

* Travailler sur ces grands défis, c’est un vaste chantier qui nécessitera une transformation dans la manière d’opérer et la manière de faire à Maurice. Mais tout changement ou toute transformation soulève la résistance. Vous en êtes conscients, n’est-ce pas ?

Oui, il y aura des résistances surtout de la part de ceux qui n’ont rien compris. Je me souviens lorsque l’actuel Premier ministre avait réussi à faire augmenter notre zone économique exclusive jusqu’à 2,3 millions de km2, un dirigeant politique qui a pour ambition de devenir Premier ministre avait déclaré « Ki zot pé al faire ? Zot pé alle ramasse gomon ? » Il n’a rien compris, ce pauvre-là ! Que peut-on espérer des gens qui portent des visières et qui ne voient que le bout de leur nez ?

* Rien n’indique toutefois que cette réforme ou l’alliance PTr-MMM est dans la poche. S’entendre sur le partage de tickets, ou sur les pouvoirs de chacun dans le cadre d’une Deuxième République ou sur les « blacklists » de chaque leader c’est-à-dire les têtes à évincer, cela n’a pas l’air d’être une mince affaire ?

C’est vrai que l’alliance n’est pas dans la poche ; l’alliance dépend de beaucoup de choses. Mais, premièrement, il serait dangereux que Navin Ramgoolam et Paul Bérenger tombent d’accord sur une alliance 50-50 pour les prochaines élections.

* Donc, pas question d’une alliance selon les termes du Remake MMM-MSM ?

Pas question ! Parce qu’il faut qu’il y ait un parti qui puisse garantir la stabilité sinon Maurice deviendra ingouvernable et la corruption morale entrera partout.

Je pense que la formule acceptable pour une alliance entre ces deux partis serait sur la base de 35-25 avec 35 pour le PTr et 25 pour le MMM. 30-30, c’est la recette pour la catastrophe. Il faut à tout prix que non seulement les politiciens du PTr mais aussi que le peuple dans sa totalité comprennent cela. On ne peut pas avoir une alliance 50-50 parce que cela constitue une recette pour le désastre.

Par ailleurs, il faut construire – dans ce package de réforme – la nécessité de créer une République avec un Président élu au suffrage universel. J’avais défendu cette idée, et Bérenger s’était opposé à cela. Il voulait que le Président soit élu par le Parlement. Mon argument principal, c’est que nous avons besoin d’un symbole politique fort pour aider à construire cette identité nationale. Ce symbole n’a rien à voir avec un Président élu au niveau d’une circonscription mais ce serait sur une base nationale – ‘across the board’ électoralement parlant.

Bérenger a changé de politique. Aujourd’hui, il est en faveur de l’élection du Président au suffrage universel. J’espère qu’il continuera à changer sur d’autres plans… Au départ, il voulait – lui – présider le Conseil des ministres. J’avais insisté, lors des interviews que j’avais données dans les médias, que c’est le Président qui nomme son Premier ministre à qui revient le droit de présider le Conseil des ministres.

Le Premier ministre exécute les décisions du Cabinet, présidé par le Président. Ainsi, il n’y a pas d’ambiguïté sur la question de pouvoirs. C’est le Président qui a le pouvoir parce qu’il est élu au suffrage universel et il représente le peuple. Bérenger a cédé sur ce point aussi selon une déclaration qu’il a donnée à la presse.

Le Président doit pouvoir présider le Conseil des ministres d’une manière systématique – pas question de ‘on and off’. On ne peut pas casser… partager le pouvoir à deux. Bérenger est habitué à sa formule de partage de pouvoir à l’israélienne, et donc, de casser le pouvoir en deux. Il y a des choses qu’on ne casse pas en deux : le pouvoir central devrait être entre les mains d’un leader fort, en l’occurrence le Président de la République élu au suffrage universel.

* En d’autres mots ce que vous êtes en train de proposer, c’est un chef d’Etat qui soit à la fois Président et Premier ministre. Et que le ‘Premier ministre’ soit réduit au statut d’un ‘Deputy Prime Minister’ ?

Non, le Premier ministre est responsable du travail de tous les ministres. Il veille à ce que toutes les décisions du Cabinet soient exécutées. Il a un très gros travail à faire et mais il ne peut pas supplanter le Président. Il est délégué par le Président pour faire accomplir les tâches, et il bénéficiera de beaucoup de pouvoirs pour faire fonctionner la machinerie.

Mais attention, il y a un autre problème: qui va être le ministre de l’Intérieur ? Je pense que le Président devrait nommer un Premier ministre mais aussi un ministre de l’Intérieur qui n’est pas le Premier ministre. C’est pour s’assurer qu’il n’y ait pas de tentative de coup d’Etat, de coups de palais ou de coups de forces… c’est une précaution à prendre.

* Pensez-vous que cela va être acceptable pour Paul Béranger et les militants?

Paul Bérenger et les militants doivent comprendre que, comme dirait l’Anglais, « they have to play the second fiddle ». Le premier violon sera entre les mains du Président. Si les militants ont compris cela, et ils l’acceptent, ils vont contribuer énormément à la construction de cette nouvelle nation. Mais s’ils ne le veulent pas, c’est tant pis pour eux. On ratera une chance mais ce ne sera pas la fin du monde.

* Il est toujours possible que Paul Bérenger se penche en faveur d’une lutte à trois d’autant plus qu’il semble que les ponts soient coupés entre le PTr et le MSM pour différentes raisons, entre autres, celles de culture politique ou de motivations ou d’ambitions de leurs dirigeants respectifs ?

La position que je défends n’est pas une position partisane. Je suis un amoureux de l’île Maurice. Depuis plus de 50 ans, je travaille pour le développement du pays. Ce que je propose est ce qui est souhaitable et idéal pour le développement et l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Là, il faut vraiment regarder vers l’avenir. Si Bérenger est beaucoup plus intéressé avec ses petites ambitions personnelles et ses désirs de s’asseoir sur un pouvoir quelconque, libre à lui, c’est son droit. Mais s’il a le sens de l’Histoire comme il le prétend, il comprendra qu’il a cette dernière chance de terminer sa carrière politique en beauté.

De toute façon, dans une lutte à trois, c’est sûr que c’est le PTr qui va remporter la victoire – probablement avec une majorité mince. Le pays sera harcelé par la démagogie parce que les gens de l’opposition sont des experts dans l’utilisation de la démagogie, et l’art de faire croire aux gens en des choses qui n’existent pas. Le pays passera par des moments difficiles. Et c’est le peuple qui sortira perdant. Donc au peuple maintenant de prendre ses précautions, de ne pas suivre aveuglément des partis qui ne pensent qu’à leurs intérêts propres aux dépens de l’intérêt général.

* Vous disiez que c’était la dernière chance pour le MMM. Pensez-vous que cette alliance avec le PTr constitue donc une occasion pour le MMM d’assurer sa survie ? Il se pourrait que ce parti soit réduit comme le PMSD l’a été suivant la grande coalition avec Ramgoolam père…

Si on retrace l’histoire du MMM, on verra que d’année en année, il y a une érosion de ses assises. Le MMM doit faire face à une situation où s’il ne peut pas démontrer qu’il a une capacité de faire avancer les choses et de bien administrer le pays… s’il ne le fait pas maintenant, il ne fera jamais, et il finira dans la mémoire collective comme un « broken dream ». C’est aux gens du MMM de décider de ce qu’ils veulent. S’ils n’ont pas compris les grands problèmes que j’ai mentionnés au départ, ils n’ont donc pas de raison d’être en tant que parti…

* Donc vous pensez que cette alliance va assurer la suivie du MMM ?

Cette alliance va tout d’abord assurer la survie de notre pays en tant que société moderne et elle va, bien sûr, donner un coup de sérum au MMM parce qu’il pourra enfin démontrer ce qu’il a vraiment dans le ventre. Le MMM a, jusqu’ici, beaucoup impressionné par la parole mais qu’est-ce que le MMM va laisser derrière lui ?

Le PTr a une série d’ « achievements »… Qu’en est-il du MMM ? C’est un vide complet. Je crois que Bérenger en est pleinement conscient. S’il veut vraiment démontrer sa grandeur d’âme et sa capacité d’aider au développement du pays, alors il faut cesser de jeter de la boue sur les gens. S’il change de comportement, il y aura un avenir pour lui et pour son parti, mais un plus grand avenir pour le pays. S’il choisit le crétinisme , il finira dans la poubelle de l’histoire.

* Qu’en est-il du PTr ?

Le PTr n’a pas besoin de cette alliance pour sa survie. Le PTr a besoin de cette alliance pour amender la Constitution parce qu’il lui faut une majorité de trois quarts pour faire voter la réforme. Mais le PTr a prouvé une chose, c’est qu’après la mort de SSR, il y a eu un autre leader : Satcam Boolell ; il y a eu ensuite Navin Ramgoolam. Il y a eu auparavant Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Guy Rozemont…

Donc c’est un parti qui, au fil des années, n’a pas connu de grosses difficultés pour assurer la transition d’un leadership à un autre. Le MMM n’a connu qu’un seul leader, et si Bérenger disparaît, le MMM finira comme le PMSD — avec 2% de la population. Bérenger, s’il veut laisser quelque chose de substantiel derrière lui, doit accepter cette alliance dans les conditions que j’ai énoncées ici sinon, dans 10 ou 15 ans, on ne parlera pas de Bérenger ou du MMM. Ce sera la fin de l’histoire pour eux.

 


* Published in print edition on 6 June 2014

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