Interview Dev Virahsawmy

Interview : Dev Virahsawmy

 

 

« Le social-démocrate Navin Ramgoolam devrait éviter des dérapages à droite…
… et essayer de trouver des solutions à gauche »

* Le fonctionnariat vit dans la peur permanente d’être limogé depuis l’amendement constitutionnel piloté par le gouvernement de 60-0 en 1982.
Le monde évolue, de nouvelles grandes puissances émergent sur le plan mondial et la politique internationale de la République de Maurice reflète des transformations certaines. Les investissements de la Chine et de l’Inde font parler certains pans de la presse de même que l’opposition. Dev Virahsawmy nous donne son point de vue sur ces événements et la manière dont les intérêts financiers des grandes puissances traditionnelles locales sont affectés par ces nouvelles donnes.

 

Mauritius Times : Nous avons appris par la voix du Premier ministre, lors d’une célébration organisée par la Mauritius Tamil Temples Federation, que le gouvernement pourrait reconsidérer le projet CT Power du Malaisien Subramaniam, cela après que le Conseil des ministres l’eut rejeté à la suite d’un rapport défavorable de l’EIA Committee. Le Premier ministre devait aussi parler de possibilité de manipulation dans le traitement du dossier… Surprenant, n’est-ce pas ?

Je ne suis pas au courant de tous les détails concernant le projet CT Power, mais je me pose toujours la question suivante : pourquoi le grand capital contrôlé par les grands blancs et Paul Bérenger se lancent-ils à l’assaut à chaque fois qu’il y a un projet piloté par le capital moyen ? Je suis entièrement d’accord qu’il faut prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger l’environnement, mais cela ne veut nullement dire que les détenteurs du grand capital ne représentent aucun danger pour l’environnement et que seuls les détenteurs des capitaux moyens menacent l’écologie. L’agenda caché de Bérenger est clair. Le MMM est devenu l’instrument politique du grand capital… comme l’était le PMSD dans le passé, et ceci explique cela.

* Mais des questions se posent quant à la gestion du dossier énergie par le gouvernement. Après les contrats très contestés liant le CEB aux Independent Power Producers (IPPS), voilà un gouvernement qui vient parler du risque de manipulation dans le traitement du dossier de CT Power… il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, vous ne pensez pas ?

Encore une fois, je dois vous dire que je ne suis pas au courant de tous les détails, mais ce dont je suis sûr c’est que des lobbies très puissants veulent à tout prix s’assurer à ce que l’industrie sucrière, qui traite la canne, puisse utiliser la bagasse pour s’enrichir davantage et, en même temps, renforcer leur mainmise sur l’économie. Tout ceci se situe dans un contexte de lutte des classes entre le grand capital et le capital moyen.

Je dois préciser que le capital moyen, ce n’est pas la bourgeoisie d’Etat. Dans le secteur privé, il y a aujourd’hui des investisseurs moyens qui investissent dans différents secteurs et ils sont perçus comme une menace au grand capital par les détenteurs de ce pouvoir et leur instrument politique, c’est-à-dire le MMM.

* Pour revenir à l’utilisation de la bagasse dans la production de l’électricité, ce qui se passe c’est qu’on a trouvé le moyen pour se réfugier dans un autre régime protectionniste par le biais des « contrats béton » des IPPs après le démantèlement du Protocole sucre. « Good business sense », n’est-ce pas ?

Tous ces bonnes gens qui aujourd’hui découvrent que c’est possible de faire beaucoup d’argent en adoptant une politique énergétique qui s’éloigne de l’utilisation des « fossil fuels » vont objecter à tout projet qui vise à rendre vivante et active le concept de ‘Maurice Ile Durable’ (MID). Le MID ne concerne pas uniquement une politique énergétique, mais c’est aussi un outil de survie pour la République de Maurice. Je m’explique : à part le fait de produire de l’énergie renouvelable, il nous faut viser une autonomie alimentaire quasi complète, et pour se faire, il faut que le gouvernement contrôle l’utilisation judicieuse des terres. Et, au lieu de construire des villas pour les vendre à des étrangers friqués, il nous faut à travers Maurice et Rodrigues développer des fermes intégrées qui opèrent sur une base coopérative. La survie de la nation est aussi liée à la démocratisation de l’économie. S’il faut une réforme agraire… et la nationalisation d’une partie importante des terres, faisons-le !

* Pensez-vous que c’est ‘doable’ en 2011 avec la montée en puissance de différentes organisations censées veiller aux « droits humains » ou à l’environnement mais souvent instrumentalisées par de gros intérêts financiers ?

Il y aura certainement des organisations politiques qui, sous le couvert des droits humains ou de la protection de l’environnement, vont tout essayer pour contrer cette démarche, car leur objectif est de maintenir le statu quo, c’est-à-dire ne pas toucher au pouvoir économique d’une infime minorité impliquée dans de grands projets fonciers. Très souvent, derrière les grandes déclarations humanistes et humanitaires se cachent des intérêts gourmands et égoïstes. Nous n’avons qu’à voir ce qui se passe en Côte d’Ivoire et en Libye pour comprendre cela.

* Est-ce le même objectif de maintenir le statu quo en termes du pouvoir économique qui expliquerait les objections de certains au projet du barrage de Bagatelle ?

La construction d’une digue veut aussi dire qu’une superficie importante de terres sera inondée. C’est fort possible que certains propriétaires terriens voient ce projet d’un mauvais œil parce que leurs intérêts personnels doivent passer avant les intérêts de la nation et de la collectivité.

* Quand les politiques s’en mêlent, les choses deviennent plus compliquées, mais le leader de l’opposition se défend de l’accusation « communale », lancée par ses adversaires, à l’effet qu’il serait « anti-Indien et anti-Chinois » lorsqu’il soulève des interrogations concernant les projets Jin Fei et Neotown. Qu’en pensez-vous ?

Pour comprendre les prises de position de Paul Bérenger, il faut faire un retour en arrière, du temps où il était ministre des Affaires étrangères sous le prime ministership de Navin Ramgoolam. Les Américains, qui ont équipé le Pakistan du pouvoir nucléaire, voulaient à tout prix bloquer un tel développement en Inde. C’était précisément le but des Américains par le biais du ‘Nuclear Non-Proliferation Treaty’. Bérenger voulait que Maurice soutienne les Américains contre I’Inde. C’est la raison pour laquelle il avait été limogé.

Aujourd’hui, l’Inde fait partie des nouvelles puissances commerciales qui émergent sur le plan international (les pays BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), et Navin Ramgoolam a entièrement raison de vouloir consolider les liens entre Maurice et ces pays BRICS, en particulier avec l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine – il s’agit là des forces montantes. De ce fait, Bérenger — qui soutient l’Europe et les Américains –, va nécessairement tout faire pour empêcher le rayonnement des pays BRICS à Maurice. Sa position vis-à-vis du projet Jin Fei et Neotown se situe dans cette perspective.

* Mais tous ces débats concernant les projets de barrage à Bagatelle, Neotown, Jin Fei mais aussi les projets IRS, soulèvent aussi la question de l’utilisation de nos terres à Maurice. Force est de constater une augmentation de projets fonciers à travers le pays à l’intention des riches – locaux et étrangers — ces dix dernières années… Ce qui laisse voir que c’est le contraire de l’agenda déclaré du gouvernement en termes de démocratisation de l’économie. Votre opinion ?

Je l’ai déjà dit auparavant : en tant que nation, il est impératif que nous élaborions une stratégie progressiste concernant l’utilisation des terres à Maurice. Il faut que cesse la spéculation foncière ! La terre doit être utilisée pour nourrir le peuple, le loger et permettre son déplacement d’un endroit à un autre. La justice sociale demande une forme de propriété collective d’une bonne partie des terres du pays afin qu’elle soit utilisée pour le confort et la sécurité des gens.

Or, ce qui se passe à Maurice est vraiment triste : il y a une concentration de richesses entre les mains d’une infime minorité. Les gens n’aiment pas parler de cela, et ils me traitent de raciste parce que je dénonce cette mainmise d’une poignée de familles sur l’économie de mon pays. Et, on veut détourner l’attention en pointant du doigt des groupes financiers non-blancs… Mais je donnerai un chiffre : le Groupe Mon Loisir des Lagesse dispose d’un capital de Rs55 milliards, ce qui devance de très, très loin le groupe non-blanc qui dispose d’un capital de moins d’un milliard de roupies mais qui fait l’objet de critiques de certains de temps à autre… Par ailleurs, je veux aussi savoir pourquoi Bérenger ne condamne pas ce qui se passe à Rivière Noire où une forme d’apartheid s’installe et où l’accès est refusé…

* Si ce que vous avancez est exact, on se serait attendu à ce que la presse en fasse écho et que le gouvernement aurait prenne les dispositions qui s’imposent…

J’ai impression que, d’une part, on a peur d’en parler, car cela exigerait des décisions politiques urgentes et, d’autre part, une certaine section de la presse est complice dans cette affaire – comme elle l’a été durant la période pré-Indépendance…

* Pour revenir aux IPPs, il semblerait que l’on soit toujours à la case départ. Pouvez-vous comprendre ce qui justifie cet état des choses ?

C’était à prévoir. Les grands possédants n’ont aucune intention de céder un iota de leur pouvoir économique. Et, ils feront tout pour se débarrasser de n’importe qui menacerait ce pouvoir-là. Aujourd’hui l’électricité vaut de l’or, comme c’était le cas pour le sucre dans un passé pas très lointain. Un gouvernement qui veut démocratiser l’économie devrait avoir une stratégie pour rendre le CEB indépendant du pouvoir de l’industrie cannière. Aux professionnels de l’énergie de trouver les solutions, mais il faut une volonté politique pour ce faire.

* Voyez-vous cette volonté politique présente dans l’actuel gouvernement dirigé par Navin Ramgoolam ?

Je trouve que Navin Ramgoolam tenait un discours beaucoup plus cohérent durant son précédent mandat. Aujourd’hui la situation est confuse car, d’une part, le Premier ministre parle de socialisme et de démocratisation de l’économie et, d’autre part, il vante les vertus du modèle singapourien. A mon avis, il s’agit là de positions contradictoires, et beaucoup de personnes qui avaient de la sympathie pour lui n’arrivent plus à le suivre. Le social-démocrate Navin Ramgoolam devrait éviter des dérapages à droite et essayer de trouver des solutions à gauche qui vont dans le sens de la justice sociale.

* Qu’est-ce qui expliquerait, selon vous, cette incohérence dans l’action gouvernementale?

J’ai l’impression qu’il existe deux possibilités : soit le PM aime beaucoup les effets d’annonce, soit il ne dispose pas suffisamment de gens compétents autour de lui pour soutenir sa vision et mettre en pratique les grandes idées.

* Autre sujet qui a dominé l’actualité ces derniers temps : l’affaire Medpoint. On n’en sait pas grand-chose jusqu’à présent sauf que quelques fonctionnaires ont été convoqués par l’ICAC… L’opposition dit son impatience de voir le défilé de certains ministres dans les locaux de la Commission anti-corruption. Votre opinion ?

Je ne veux pas parler des détails de cette affaire qui a reçu beaucoup de publicité dans les médias. Mais il y a un aspect du problème qui a été complètement escamoté. Des journaux ont beaucoup parlé des ministres qui auraient forcé des fonctionnaires à faire des choses qui ne seraient pas légales. Ce qu’ils ont oublié de dire, c’est que le fonctionnariat vit dans la peur permanente d’être limogé depuis l’amendement constitutionnel piloté par le régime en place en 1982. Le gouvernement de 60-0 doit reconnaître sa responsabilité dans cette affaire. En voulant se débarrasser de certains fonctionnaires qui n’étaient pas des béni-oui-oui, ils ont créé une situation d’insécurité pour tous les grands fonctionnaires de l’Etat. Je dois ajouter que, parmi les responsables, il y a aujourd’hui un grand dirigeant de la presse qui n’a toujours pas fait son autocritique.

* Il semblerait que les fonctionnaires n’auraient pas encore dit leur dernier mot. Rajesh Bhagwan, semble-t-il, en sait quelque chose, lui qui parle de la nécessité de voir du côté de Réduit…

Que Rajesh Bhagwan précise sa pensée et laisse à Jésus l’utilisation des paraboles !

* Comment réagissez-vous devant ces décisions prises et abandonnées par le gouvernement suite à des mouvements de protestation, par exemple par rapport aux plaques minéralogiques, à l’accès à l’île aux Cerfs… Incohérence ?

J’ai l’impression qu’il y a des gens qui prennent des décisions hâtives et ils se rendent compte des conséquences après. Ceci vient confirmer ce que j’ai dit auparavant : le PM n’a pas un personnel compétent pour mettre en pratique les idées qui vont dans le bons sens. Et c’est vraiment dommage.

* On célèbre dans quelques jours la Fête du travail. Au-delà de la bataille des foules des politiques, se pose la question des droits des travailleurs qui auraient, selon les syndicalistes, pris un sale coup aves les nouvelles lois du travail. Qu’un pensez-vous ?

Personnellement, je voudrais aller plus loin que les revendications connues des syndicats. La démocratisation de l’économie veut aussi dire la création de ‘Workers Councils’ dans les lieux du travail ; elle veut aussi dire l’actionnariat. C’est-à-dire, il faut des lois qui rendent les travailleurs co-propriétaires de leur outil de travail et qu’ils puissent partager avec le patronat les fruits de leur labeur en ayant droit à un certain pourcentage du profit. Il faut aussi une loi qui permettrait aux représentants des travailleurs de siéger au sein des conseils de direction. Les syndicats, à part leurs revendications, devraient aller dans ce sens pour plus de démocratie et de justice sociale.

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