“Le Parti Travailliste retournera au pouvoir. Très bientôt”

Interview – Cader Sayed-Hossen

“Le PTr est et reste la seule alternative possible et crédible au régime Lepep”

“Le MMM semble être en stagnation et peine à se retrouver”

Cette semaine, évidemment, la valse des ministres intrigue les Mauriciens ainsi que l’emprunt contracté par l’ex grand argentier. Le silence du ministre de la Bonne gouvernance laisse perplexe tandis que les déclarations de Soodhun pour relancer l’économie font sourire. Et le citoyen ordinaire se demande si le « miracle économique » aura lieu bientôt. Cader Sayed-Hossen nous en parle…

Mauritius Times : On s’était mis à pourchasser Navin Ramgoolam durant la première année du mandat du gouvernement Lepep. Maintenant on se tourne vers Vishnu Lutchmeenaraidoo – “l’homme du deuxième miracle économique”. Avez-vous pu comprendre la raison d’être de toute l’opération dirigée contre l’ex-ministre des Finances ?

Cader Sayed-Hossen: Il n’y a aucune comparaison possible entre la véritable chasse aux sorcières dont Navin Ramgoolam est l’objet de la part du gouvernement Jugnauth et l’affaire Lutchmeenaraidoo.

La police de Jugnauth a logé contre Navin Ramgoolam 8 charges les unes plus ‘farcical’ que les autres, l’a arrêté et lui a interdit de voyager à l’étranger – alors que Pravind Jugnauth, condamné par un tribunal, peut parcourir le monde à sa guise et accompagne même son papa lors de sa visite officielle en Inde.

Le cas Lutchmeenaraidoo, non pas l’homme du deuxième miracle économique comme vous le dites, mais l’homme du deuxième mirage économique, est totalement différent.

Et, dans l’affaire Lutchmeenaraidoo, il y a deux aspects, les deux aussi importants l’un que l’autre. Le premier aspect concerne, quoiqu’en disent ou quoi qu’essaient de nous faire croire les protagonistes de l’affaire, le conflit interne entre les deux sous-clans du clan MSM – ici clairement représentés par Badhain et Lutchmeenaraidoo.

N’oublions pas que le Ministère des Finances est à lui tout seul un extraordinaire pôle de pouvoir vu que ce ministère a non seulement la responsabilité hégémonique de décider de l’allocation des ressources de l’Etat mais a aussi sous son contrôle direct un nombre très important de corps paraétatiques où les flots d’argent, donc de pouvoir et d’influence, sont importants. La gloutonnerie de ceux opposés à Lutchmeenaraidoo ne pouvait donc pas permettre que ledit Lutchmeenaraidoo reste au contrôle des Finances.

Le deuxième aspect, intimement lié au premier, concerne les raisons pour lesquelles un ministre des Finances, connu pour ses self-praising statements, cède aussi docilement à ce qui semble être des coups de boutoir de l’intérieur même du MSM – pas seulement avec son acceptation de sa rétrogradation des Finances à un ministère des Affaires étrangères dont Jugnauth a coupé les ailes et les ergots depuis décembre 2014, mais depuis plus de 3 semaines en se déclarant souffrant et en devenant subitement philosophique.

* C’est difficile de croire qu’une affaire d’emprunt auprès de la SBM de l’ex-ministre des Finances ou l’indisponibilité de ce dernier en raison des problèmes de santé puissent amener un Premier ministre à prendre une mesure aussi drastique que de relever Vishnu Lutchmeenaraidoo des Finances pour le muter aux Affaires étrangères. ‘You don’t rock your own boat, do you ?’

L’indisponibilité de Lutchmeenaraidoo pour des raisons de santé est à mon avis un trompe l’œil. Il est probable que le conflit Badhain-Lutchmeenaraidoo ait été porté au Conseil des Ministres et que la férocité et la brutalité de Badhain aient eu raison de Lutchmeenaraidoo.

Je vous rappelle qu’il y a eu aussi l’affaire Domaine Les Pailles où une transaction avec une société chinoise spear-headed par Lutchmeenaraidoo aux Finances et à la State Investment Corporation a attiré les foudres de Badhain à tel point que ce dernier a même demandé à l’ICAC d’enquêter sur la transaction en question. Est-ce pour des motifs vertueux de good governance ou pour des raisons moins avouables ? Je ne saurais vous dire.

Il y a aussi l’affaire de l’emprunt de Lutchmeenaraidoo de la State Bank en euros à un taux d’intérêt de 1,5 % à des conditions que personne ni aucune société ne pourrait obtenir, des conditions which smack of questionable dealings.

* Justement, en ce qui concerne l’affaire de l’emprunt bancaire de 1,1 millions d’euros dont aurait bénéficié Vishnu Lutchmeenaraidoo – l’affaire ne serait pas close, soit dit en passant, puisqu’elle devrait connaître de nouveaux rebondissements dans les jours à venir, rapporte la presse – voyez-vous là quelque faute devant intéresser l’ICAC ? Lutchmeenaraidoo a-t-il commis une faute ?

Il appartiendra à l’ICAC, si – et seulement si – cette affaire lui est référée, de présumer si Lutchmeenaraidoo a violé une loi, et il appartiendra éventuellement aux tribunaux de décider si Lutchmeenaraidoo est coupable de malversation et d’abus de biens publics. J’ai mentionné tout à l’heure les conditions très obscures de cette transaction.

Premièrement, selon ce qui est rapporté, le bien mis en garantie contre lequel l’emprunt peut être validé n’avait pas encore été enregistré au moment du décaissement des 1,1 millions d’euros – et je ne sais pas s’il l’a été à ce jour. Si cela est le cas, cela veut dire qu’au moment où le montant de l’emprunt a été décaissé, le bien mis en garantie n’était pas encore hypothéqué.

Posez la question à tout particulier ou à toute société qui a contracté un emprunt contre garantie hypothécaire auprès d’une banque : le bien mis en garantie est enregistré avant le décaissement de l’emprunt. De ce point de vue, il paraît que Lutchmeenaraidoo a obtenu un traitement de faveur auprès d’une banque, ici la SBM.

Deuxièmement, il y a le taux d’intérêt sur l’emprunt, soit 1,5% par an – et là, la chose devient beaucoup plus grave.

Dans une de ses tentatives de justification, Lutchmeenaraidoo a mentionné le LIBOR, qui comme tout le monde le sait est le London Interbank Offered Rate, qui est la moyenne des taux d’intérêt estimés par les principales banques de Londres qui seraient applicables pour des prêts entre banques dans les 5 monnaies principales utilisées pour des transactions financières.

Il faut aussi mentionner qu’il y a 7 taux du LIBOR en fonction de la période pour laquelle un emprunt est contracté. Quand il s’agit de prêts d’une banque à un particulier ou à une société, la banque en question ajoute au LIBOR des frais de banque et une commission qui au total peuvent varier entre 4% et 5% – moyenne certes négociable.

La moyenne du LIBOR pour l’euro est, à ce jour, autour de 0,3% – ce qui veut dire que normalement une banque commerciale prêterait en euros à un taux de 4,3% à 5,3% par an. Lutchmeenaraidoo a, lui, obtenu un emprunt en euro à un taux de 1,5%, soit à un taux qui est environ 3 fois inférieur à ce qu’une banque commerciale demanderait à un client, même si ledit client négocie très dur.

La question qui se pose donc est la suivante : est-ce que la SBM a fait une faveur énorme à Lutchmeenaraidoo aux dépens des actionnaires de la SBM, dont l’Etat mauricien ? Lutchmeenaraidoo et la direction de la SBM devraient rendre des comptes.

* Mais un ministre des Finances qui se voit rétrograder de cette manière, proteste, exprime son indignation. Or, Vishnu Lutchmeenaraidoo, lui, va chercher Kipling et se contente de mettre tout cela sur le compte des prérogatives du Premier ministre. « J’ai accepté » a-t-il tout simplement dit, par rapport à sa mutation aux Affaires étrangères. Surprenant, n’est-ce pas ?

Je ne suis pas surpris. Et je crois que personne n’est surpris par la docilité de Lutchmeenaraidoo dans cette affaire. Il avait deux autres options.

La première option aurait été de résister à son transfert, auquel cas il aurait été tout simplement limogé. L’autre option aurait été de démissionner tout simplement provoquant ainsi une élection partielle où l’Alliance Lepep aurait laissé non seulement des plumes, mais aurait été tout simplement écorchée.

Mais il n’a fait ni l’un ni l’autre. Il a docilement accepté son transfert à un ministère des Affaires étrangères qui, sous Jugnauth, est devenue un ministère boite aux lettres, bref avec une responsabilité de seconde zone.

Pourquoi ? Pourquoi accepter discrètement et avec un semblant de philosophie une relégation honteuse après avoir joué au matamore pendant plus d’une semaine avant ? Seul Lutchmeenaraidoo le sait, ou peut-être Jugnauth, ou encore Badhain. Ce qui me semble logique et plausible c’est que quelqu’un – ici Lutchmeenaraidoo – ne peut accepter d’être rétrogradé de la sorte et accepter d’avaler cette énorme couleuvre que s’il y est forcé.

Qu’est-ce qui a pu forcer Lutchmeenaraidoo, on ne peut que faire des supputations ? Chantage ? Si oui, chantage à quoi ? L’avenir nous le dira.

* Quel avenir ?

Quand le Parti Travailliste retournera au pouvoir. Très bientôt.

* Etonnant également qu’un ministre des Finances dont l’une des responsabilités consiste à promouvoir un secteur bancaire équitable, juste et responsable soit lui-même victime de violation de secret bancaire, non ? A la place d’un communiqué de presse émis par la Banque de Maurice, il fallait plutôt une demande d’enquête policière… Qu’en pensez-vous ?

Au royaume de Jugnauth, rien n’est étonnant : truth is indeed stranger than fiction. Qui s’étonne encore que Soodhun puisse avoir l’aval du Premier ministre pour assister aux manœuvres militaires de l’Arabie Saoudite et de ses alliés ?

Pour revenir à votre question, cette violation du secret bancaire consistant à dévoiler les termes de l’emprunt de Lutchmeenaraidoo sera probablement mise sur le dos de X – un employé non-identifiable de la SBM. Mais il n’est pas déraisonnable de penser que la publication de ce document ait été orchestrée, téléguidée par certains puissants à l’intérieur du MSM pour encore mieux coincer Lutchmeenaraidoo

Alors, dans ce cas, il n’y aura ni enquête policière ni enquête de la Banque de Maurice ni enquête interne de la SBM – les deux dernières se limitant niaisement à émettre des communiqués pour ‘rassurer’ le public. Et encore une fois, Lutchmeenaraidoo et la SBM devraient rendre des comptes.

* A la fin de la journée, SAJ aura quand même réussi à limiter la casse pour son alliance gouvernementale : pas de partielle au No. 7. Bien futé, le bonhomme, non ? Et c’est bien dommage pour l’opposition, surtout pour le Parti Travailliste, qui s’était déjà mis à affûter ses armes, dit-on…

Au Parti Travailliste, nos armes sont affûtées depuis un moment déjà. Mais c’est surtout le peuple mauricien, le vrai, pas le soi-disant lepep, qui affûte ses armes pour se débarrasser d’un régime brutal, inefficient, incapable, d’un régime qui mène le pays à la ruine.

Je ne suis pas actionnaire de la State Bank. Si je l’étais, j’aurais demandé des comptes au Conseil d’Administration de la banque à la prochaine Assemblée Générale et j’aurais intenté un procès aux dirigeants de la banque pour abus de pouvoir dans l’affaire Lutchmeenaraidoo.

Par ailleurs, effectivement Jugnauth échappe à une partielle au No. 7 et c’est bien dommage. Surtout pour le pays – qui rate là une occasion d’exprimer sa rage contre un gouvernement de jour en jour plus impopulaire.

* Mais c’est aussi dommage pour le pays, car on perd là une avant-première de ce qu’une lutte à trois aurait donné, avec le MSM et le PTr s’affrontant directement dans une circonscription rurale, et le MMM qui se dit devant « un boulevard » agissant indépendamment de ces deux partis. Qu’en pensez-vous ?

Effectivement, c’est aussi dommage pour la raison que vous mentionnez. Une lutte à trois dans une circonscription rurale aurait donné une idée précise de la force des trois partis en région rurale – ne serait-ce qu’une idée photographique à un moment donné.

Mais soyons réalistes. Le MSM ou Lepep est fondamentalement déprécié, décrédibilisé et est en chute libre. Le MMM a été décimé, laminé, avec la plus grande partie de ses troupes ayant émigré vers le ML de Collendavelloo, vers le MP d’Alan Ganoo et vers le PMSD de Xavier Duval.

Est-ce une migration durable ou un mouvement passager, seul l’avenir nous le dira ?

Le Parti Travailliste est et reste la seule alternative possible et crédible au régime Lepep. Et tout shift électoral, que ce soit le retour des viré mam ou le changement de position électorale des milliers de sympathisants MSM désabusés par ce gouvernement, se fera forcément au bénéfice du Parti Travailliste.

* Puisque nous en parlons, que faites-vous du boulevard de Paul Bérenger ?

Très honnêtement, je ne vois pas du tout à quel boulevard Paul Bérenger fait allusion. Si Bérenger veut dire par là que l’électorat tombera dans ses bras aux prochaines élections, l’idée même est farfelue. Même si notre défaite électorale a été plus lourde, le parti qui a le plus souffert du post-décembre 2014 est le MMM.

La fronde de certains dirigeants importants ainsi que des militants de longue date a laissé le MMM exsangue. Il se peut que Paul Bérenger croit en, ou espère, un retour de ses sympathisants qui l’ont déserté pour le ML, le MP et le PMSD. Mais personne ne peut présumer de cela. Alors, de boulevard, il n’y en a point – tout au plus un sentier étriqué et sombre.

Et alors que le regain de popularité de Navin Ramgoolam est palpable, et que sa remontée en puissance est visible et tangible, comme le démontrent les foules qui l’accueillent lors de ses sorties publiques, le MMM semble être en stagnation et peine à se retrouver.

* En attendant, la recherche du « deuxième miracle économique » avec la mise en place des ‘Smart Cities’, du Heritage City, etc., va se poursuivre — avec ou sans Lutchmeenaraidoo. Pour ce qui est du financement, le ministre du Logement et des Terres, Showkatally Soodhun, s’en occupe — entre deux exercices militaires en Arabie Saoudite…

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Lutchmeenaraidoo: le soi-disant deuxième miracle économique n’aura pas lieu. En passant, j’ai bien noté que vous avez parlé non pas de deuxième miracle économique mais de la recherche de ce soi-disant miracle. C’est en fait Lutchmeenaraidoo qui s’est gargarisé de smart cities dans son discours du budget et dans nombre de ses discours subséquents mais sans jamais préciser ce que la coquille smart cities contient ni les bénéfices économiques que pourraient en tirer nos compatriotes.

Au fait, c’est quoi un smart city ? Un IRS à plus grande échelle ? Nombre de projets IRS conçus depuis dix ans bientôt peinent à démarrer ou à devenir profitable pour les promoteurs.

Un campus d’affaires contenant les lieux de travail, les lieux d’habitation, les services requis par une petite ville et les espaces sociaux ? Pour qui ? Pour quels clients ? Le projet smart cities, érigé comme fer de lance de la croissance accrue de l’économie nationale, est tout simplement du bidon, un leurre et une énorme tromperie.

D’ailleurs, les smart cities mentionnés par Lutchmeenaraidoo dans son discours du budget sont des projets qui étaient déjà soit en cours de conception soit en cours de construction par le secteur privé.

Et maintenant Heritage City, la doudoune de Badhain. En deux mots, Heritage City est le transfert à Highlands à un coût de plus de 30 milliards de roupies du Parlement, du bureau du Premier ministre et de plusieurs autres ministères et services de l’Etat – tous déjà bien lotis dans des locaux modernes, efficaces et fonctionnels à Port Louis ou proches de Port Louis et qui sont pour la plupart propriété de l’Etat.

Du point de vue macro-économique, si le projet est mis en chantier, God forbid, cela dopera la croissance économique de manière artificielle pendant une courte période mais augmentera de manière insoutenable la dette publique – ce qui finira par limiter considérablement notre crédibilité financière et notre capacité à emprunter sur le marché international pour des projets valables et d’intérêt public.

Par ailleurs, le transfert des activités gouvernementales en dehors de Port Louis portera un coup fatal aux activités du secteur privé, petit, moyen et grand, qui gravitent autour de la présence de l’Etat à Port Louis. Ceci annulera le gain en croissance économique qui pourrait être généré par la construction de Heritage City. Le projet Heritage City est une folie des grandeurs de mégalomanes en mal de gloriole.

Le financement arabe de Soodhun ? Vous y croyez-vous à ces histoires de Soodhun ? D’ailleurs, il me semble que le projet d’aide saoudienne tel qu’annoncé par Soodhun est passé du niveau de financement de Heritage City à celui de financement de la construction d’un hôpital.

Bientôt il passera probablement au niveau de la construction d’une petite gare routière ou d’un marché dans un petit village et Soodhun invitera un des nombreux princes saoudiens, un de ses amis à venir l’inaugurer.

* La traversée du désert risque donc d’être longue et compliquée, paraît-il ?

Pour le pays et pour nos compatriotes, oui, certainement. La situation économique ira de mal en pis, le chômage augmentera, les difficultés de vie deviendront de plus en plus dures et le gouvernement Jugnauth n’y fera rien.

Non seulement parce qu’il est incapable de sortir le pays du marasme dans lequel il l’a plongé mais surtout parce que le Premier ministre n’a qu’un seul et unique objectif à son agenda : installer son fils Pravind Jugnauth dans le fauteuil de Premier ministre. Il a abdiqué toutes ses responsabilités de Premier ministre… Alors, effectivement, la traversée du désert pour le pays sera longue et compliquée.

 

 

*  Published in print edition on 18 March 2016

Add a Comment

Your email address will not be published.