Interview : Anil Baichoo

 

Interview : Anil Baichoo, ministre des Infrastructures publiques


« Il n’y a eu ni incompétence meurtrière, ni incompétence de quelque nature que ce soit »

* « Il ne serait pas juste de dire que le Rapport Domah n’a pas eu toute l’attention nécessaire de notre part. Toutes les recommandations réalisables dans l’immédiat et dans les courts et moyens termes ont été traduites dans la réalité »

 

Les tragiques événements de samedi dernier nous obligent à porter un regard critique sur les développements en cours dans la région port-louisienne et le fonctionnement de certaines institutions publiques. Nous avons invité le ministre des Infrastructures publiques, Anil Baichoo, afin de mieux situer la part de responsabilité des équipes travaillant directement sous ses ordres. La lenteur des institutions à implémenter des recommandations et les manquements au niveau de la communication entre partenaires stratégiques seront aussi abordés.

Mauritius Times : On a eu droit ces derniers jours à toute une série d’explications, de théories et d’autres supputations concernant les inondations de samedi dernier. Je suppose qu’au niveau du ministère des Infrastructures publiques, le ministre a été informé par ses techniciens sur les circonstances et les raisons qui ont occasionné ces inondations qui ont fait 11 morts. Ces explications vous ont-ils convaincu qu’il ne s’agit pas là d’un cas d’« incompétence meurtrière », comme allégué par le leader de l’opposition ?

Anil Baichoo: Tout de suite après le déluge que nous avons vécu le samedi 30 mars, dimanche matin, à partir de huit heures, j’ai réuni tous les techniciens et autres responsables de mon ministère pour une session de travail.

Nous avons tous pris connaissance de l’étendue des problèmes. A partir de ce constat, il fallait dégager une stratégie pour tout remettre sur pied et s’assurer que la situation redevienne normale rapidement.

Tout le monde reconnaît que la calamité qui a frappé le pays, et plus particulièrement la capitale, a été provoquée par la force de la Nature. Nous avons aussi compris que cette force qui a déferlé sur la capitale est très puissante et que tout humain ou tout effort humain pour la contrer à ce moment-là était vain. Il y a eu une prise de conscience que personne ne peut s’opposer aux lois naturelles.

Toutefois, si vous faites allusion aux développements infrastructurels qui auraient accentué le problème, je peux vous assurer que tel n’a pas été le cas. J’ai eu confirmation de ce fait de mes techniciens.

On n’a jamais enregistré une pluviométrie de l’ordre de 152 millimètres en l’espace de seulement 2 heures. C’est un phénomène rarissime à Maurice.

A ce stade, il serait bon de dresser un parallèle pour dissiper toute confusion que le Leader de l’Opposition aurait pu apporter suite à ses différentes interventions publiques. C’est un fait que nous avons déjà eu 200 millimètres de pluie dans le passé mais il faut faire ressortir que cette pluviométrie s’étalait sur 24 heures d’affilée. Par conséquent, il n’est pas logique de comparer les deux situations. Il n’y a rien de comparable entre ces deux cas de figure.

Je tiens aussi à souligner qu’il n’y a pas eu d’incompétence meurtrière, et il n’y a pas eu d’incompétence de quelque nature que ce soit. Non seulement j’ai écouté les explications fournies par mes officiers, mais je suis parti sur le terrain pour faire un constat moi-même.

Les commentaires émis par le Leader de l’Opposition sont de mauvaise foi et démontrent, malheureusement, une certaine démagogie.

* En d’autres mots, ces inondations relèvent donc d’une catastrophe naturelle – même si la question de ‘human failure’ dans cette catastrophe va faire débat. C’est ça ?

Je maintiens d’une manière définitive qu’il n’y a pas eu de “human failure” et ce qui s’est passé a été une catastrophe naturelle hors de notre contrôle. Personne ne peut contester la loi de la Nature.

Certains trouvent un malin plaisir à dire le contraire, je suis choqué et déçu de cette attitude irresponsable.

* L’opposition parlementaire a réclamé l’institution d’une commission d’enquête pour situer les responsabilités dans ces inondations. Avec ou sans Commission d’enquête ou ‘fact finding committee’, il y a un problème récurrent à Maurice, c’est qu’on ne parvient pas à implémenter les recommandations de ces enquêtes. Est-ce la faute à notre bureaucratie trop lourde ou à l’absence de volonté politique ?

Il y a eu plusieurs enquêtes menées sur différents thèmes ou problèmes. Il est indiscutable que certaines des recommandations ont été mises en œuvre. Je peux même affirmer que plusieurs projets de développement ont été réalisés sur la base de telles recommandations.

Néanmoins, il faut reconnaître que toutes les recommandations ne peuvent pas invariablement être appliquées du jour au lendemain. Les recommandations directes, et qui peuvent être exécutées immédiatement, sont traduites dans la réalité sans aucun délai. Mais il y a d’autres recommandations qui ont des implications très lourdes en termes financiers ou qui demandent même la mise en place d’un encadrement légal. Dans ce cas, il faut plus de temps pour l’implémentation effective des recommandations.

Personnellement, pendant toute ma carrière politique et en tant que ministre, je n’ai jamais senti qu’il y avait un manque de volonté politique pour implémenter des recommandations. Sous la férule du Premier ministre, on s’active à implémenter les recommandations le plus rapidement possible.

D’ailleurs, tout le monde a déjà une idée de la détermination du Dr N. Ramgoolam en tant que chef du gouvernement. Quand vous évoquez la lourdeur bureaucratique, il faudrait la voir en fonction des implications par rapport au temps qu’il faut pour appliquer convenablement certaines recommandations.

* Le recours à l’expertise singapourienne ou britannique dans la gestion des catastrophes naturelles fait déjà tiquer l’opposition. Pensez-vous que les Singapouriens ou même les Britanniques vont nous apprendre davantage que ce que nous avons déjà appris à partir des travaux et des recommandations des ‘Fact-Finding committees’ mis sur pied par les autorités mauriciennes dans le passé, par exemple, celui présidé par le Juge Domah ?

A ce stade, je pense qu’il serait prétentieux de croire que nous n’avons pas besoin de l’aide ou de l’expertise des pays amis. Développer et entretenir des relations avec ces pays amis nous permettent de puiser dans leur réservoir d’expertises et d’expériences par rapport à des cas similaires qu’ils ont connus eux-mêmes. Ainsi, à partir de ce partage, nous enrichissons davantage nos connaissances et améliorons la qualité des solutions à nos problèmes et, en même temps, nous faisons avancer certains projets tout en évitant des failles que les autres ont rencontrées.

Dans ce sens, la proposition du Premier ministre de s’appuyer sur l’expertise singapourienne a sa raison d’être et est même fort louable. Si l’aide que nous sollicitons peut contribuer à actualiser ou améliorer les recommandations du Rapport Domah, pourquoi ne pas le faire ?

* C’est vrai que ce genre de catastrophe a frappé plusieurs pays ces dernières années, comme l’a souligné le Premier ministre dans sa réponse au PNQ de mardi dernier. Mais avons-nous appris de l’expérience de ces pays ? Il semblerait que nous avions adopté l’attitude suivante : ‘This only happens to others !’…

Nous avons certainement suivi avec beaucoup d’attention ce qui se passe de par le monde. La technologie de l’information et de la communication est d’un apport considérable pour ce besoin. Nous avons pu voir et constater les lourds bilans que certains pays ont eu à supporter. Des milliers et des milliers de personnes sont mortes d’une manière atroce et des centaines de milliers d’autres sont sans abri.

Nous tirons des leçons de ces tragédies et nous travaillons à consolider et à améliorer les moyens existants pour faire face à toute éventualité de catastrophe naturelle. Mais, comme j’ai expliqué au départ, ce que nous avons vécu le samedi 30 mars a été d’une envergure dépassant largement nos attentes malgré les moyens mis en place.

Donc, nous devons en permanence poursuivre nos efforts pour revoir et adapter nos systèmes pour mieux répondre à la force grandissante des intempéries.

* Dans son rapport rendu public en 2009, le Juge Domah avait recommandé la mise sur pied d’un ‘Disaster Management Centre’ sous l’égide du PMO, la création d’un réseau national de drains et d’une ‘Flood Risk Map’ et des changements au niveau de la NDU, du Morcellement Board, du Water Resources Unit et des services des pompes. L’implémentation de certaines de ces recommandations aurait probablement suffi pour qu’on soit en mesure de mieux gérer les catastrophes naturelles et sauver des vies humaines. Pourquoi n’arrivons nous pas à « walk the talk » ?

Il ne serait pas juste de dire que le Rapport Domah n’a pas eu toute l’attention nécessaire de notre part. Toutes les recommandations réalisables dans l’immédiat et dans les courts et moyens termes ont été traduites dans la réalité. Ces recommandations qui touchent plusieurs organismes gouvernementaux et, ayant des actions ciblées, ont bel et bien été appliquées. D’autres font présentement l’objet d’une considération pointue et, aussitôt que possible, le nécessaire sera fait sur le plan administratif, technique et autres. Je vous signale que le gouvernement a dépensé Rs 3,7 milliards dans la construction des drains et des ponts depuis 2005.

* Dans son rapport sur les inondations de 2008, le Juge Domah avait attiré l’attention sur le manque d’équipements adéquats surtout à la station météorologique. Même si c’est vrai que le radar est tombé en panne depuis 2002, donc sous le gouvernement MMM-MSM d’alors, force est de constater que l’actuel gouvernement PTr-PMSD n’a pas, semble-t-il, pris des mesures correctives depuis 2005. Comment réagissez-vous à cela ?

Dans sa réponse à la “Private Notice Question”, le Premier ministre a longuement expliqué la situation en ce qui concerne les équipements et, en particulier, le “weather radar” dans nos services météorologiques.

Je rejoindrai le Premier ministre en vous disant que même s’il y avait un nouveau radar beaucoup plus sophistiqué, on aurait été incapable de prédire avec précision le déluge qui s’est abattu sur la capitale samedi dernier. Il serait bon de faire ressortir que les arrangements nécessaires ont déjà été entamés pour l’acquisition d’un nouveau radar au coût d’environ Rs 350 M.

* On affirme que le blocage du Ruisseau du Pouce est en grande partie responsable des inondations de samedi dernier. L’obstruction de l’embouchure du cours d’eau avait déjà été évoquée par la presse suite aux inondations du 13 février dernier. Pourquoi a-t-on mis du temps pour résoudre ce problème ?

Il n’est pas juste de dire ou même d’insinuer que le blocage du Ruisseau Le Pouce est responsable des inondations au niveau de la Place d’Armes.

C’est vrai qu’il y a des travaux en cours pour l’agrandissement du pont Le Pouce en raison de la construction de la troisième voie. Mais force est de constater que l’aménagement temporaire pour permettre l’opération des machines et des équipements ne constitue nullement une obstruction comme certains s’acharnent à le faire croire.

Les techniciens de la Road Development Authority maintiennent qu’il est insensé d’attribuer les inondations de la Place d’Armes à cet aménagement. On a observé que des déchets ont grandement obstrué le passage de l’eau. Ici, je fais encore une fois un appel à plus de responsabilité de la part de nos citadins pour qu’ils cessent de disposer de leurs ordures dans nos cours d’eau ou dans les drains.

* La question de changement climatique fait débat, mais peu importe l’étendue des changements à ce niveau, êtes-vous satisfait que votre ministère et les institutions sous votre responsabilité prennent les dispositions nécessaires pour ce qui concerne le ‘Land Drainage & Evacuation’ dans le ‘design’ et l’implémentation des divers projets infrastructurels’ – en particulier les routes ?

Je vous dirai simplement que tout projet d’infrastructure routière est basé sur une planification. Toutes les routes qui ont été conçues et construites s’accommodent d’un plan approprié en ce qui concerne l’évacuation d’eau par un système de drains.

Donc, ma réponse à votre question serait ‘oui’, c’est-à-dire toutes les dispositions nécessaires sont prises.

* Qu’en est-il du Ring Road et de la 3e voie sur l’autoroute M1 qui relie le Caudan aux Plaines Wilhems ?

C’est bon que vous évoquiez le ‘Ring Road’ et la troisième voie sur l’autoroute M1. Au risque de me répéter, je vous dirai simplement que le ‘Ring Road Project’ en est un qui est très complexe.

C’est la raison pour laquelle nous avons eu recours à l’expertise de deux firmes étrangères de réputation internationale. Ces firmes sont le “Arab Consulting Engineers” de l’Egypte et le “Consulting Engineering Services” de l’Inde.

Une étude hydrologique a été faite, adaptée à cette région et prenant en ligne de compte le comportement des cours d’eau s’y trouvant.

Pendant la construction, aucun cours d’eau ou déviation n’a été ajouté aux systèmes d’évacuation existants. Je tiens à assurer le public mauricien que toutes les conditions énoncées dans le permis de “Environment Impact Assessment” ont été méticuleusement respectées.

On m’a fait comprendre que les régions Guibies, Pailles et Leal ont été épargnées des grosses inondations grâce au système de drain du Ring Road.

* Plusieurs facteurs ont été évoqués pour expliquer les récentes inondations : le recouvrement d’une partie du ruisseau du Pouce, l’entretien et le nettoyage des drains, les constructions illégales, l’obstruction des canaux d’évacuation existants par des matériaux de construction ou des ordures et des détritus. Une meilleure coordination entre différents services gouvernementaux et autorités locales mais aussi une meilleure gestion du territoire, s’imposent à Port-Louis comme dans les autres agglomérations urbaines, M. le ministre ? Who will tell the cat ?

En face de ce qu’on a vécu samedi dernier, il n’est pas raisonnable de jeter le blâme sur qui que ce soit.

Il y a plusieurs organismes qui sont responsables pour l’entretien des drains et des canaux. Chacun doit assumer ses responsabilités. Il serait peut-être souhaitable qu’on pense à une plate-forme commune pour une meilleure coordination.

Nous travaillons dans ce sens. En tant que ministre responsable des Infrastructures Publiques et de la National Development Unit, avec l’appui du Premier ministre, je me suis assuré avec quelques collègues ministres, dès dimanche matin, qu’un travail de nettoyage soit entrepris immédiatement.

D’abord, nous tenions à nous assurer de la sécurité des habitants à divers niveaux. Ensuite, nous tenions à tout remettre sur les rails rapidement, dès lundi matin car le climat est toujours instable en ce moment. Nous ne pouvons pas lutter contre les forces de la Nature mais nous devons tout organiser afin de réduire les risques au maximum.

 

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