“Il n’y a presque plus de contre-pouvoirs”

Interview : Jean Claude de L’Estrac

‘Le PM verrouille totalement le système. Cette tentation a été celle de tous les Premiers ministres, mais personne n’a été aussi loin que Pravind Jugnauth’

* “Après la drogue, les paris clandestins sont sans doute la principale source de l’argent sale qui inonde le pays”

‘Giraud en sait des tonnes, c’est pourquoi même les vrais faux propriétaires de chevaux ont voulu qu’il ‘ferme sa grande gueule’…

 * ‘Pravind Jugnauth a déjà fait la preuve qu’il est un homme politique redoutable; il faudrait, dans la conjoncture, qu’il se révèle homme d’Etat’


Pour les uns, l’argent a un pouvoir destructeur, néfaste pour des liens humains fondés sur l’intégrité et le maintien d’une démocratie saine. Pour d’autres, l’argent subit différentes formes de marquage social, et les contours sont redessinés en fonction du contexte. Que se passe-t-il alors dans l’espace politique aujourd’hui dans notre pays ? Les dépenses pour les activités politiques demeurent occultes tandis que les sources de financements sont de plus en plus transparentes. Y a-t-il un lien entre les récents évènements qui ont fait la Une et cette question préoccupante ? Jean Claude de L’Estrac nous donne son opinion.


Mauritius Times : L’exercice du pouvoir par le gouvernement en place est assez singulier dans sa gestion des événements des dernières semaines, que ce soit par rapport à la déportation du ressortissant slovaque ou du conflit opposant le MTC à la GRA, entre autres. Il fait montre d’un gouvernement déterminé à mater toute contestation d’où qu’elle vienne. Sir Anerood Jugnauth, plus légaliste, aurait-il été plus conciliant, selon vous?

Jean Claude de L’Estrac : Nous ne ferons pas d’amalgame. La déportation justifiée du Slovaque est une affaire d’Etat. Le litige opposant la GRA au MTC est une vendetta politique.

Ce dernier cas est une nouvelle illustration de la politique que mène le Premier ministre. Il entend prendre le contrôle de toutes les institutions qui exercent des pouvoirs et placer partout uniquement ses partisans. Il verrouille totalement le système.

A l’exception du judiciaire et des médias libres, il n’y a presque plus de contre-pouvoirs, pourtant indispensables au bon fonctionnement de la démocratie.

Cette tentation a été celle de tous les Premiers ministres, mais personne n’a été aussi loin que Pravind Jugnauth, même pas sir Anerood qui n’était pourtant pas un grand démocrate. Pravind devrait se méfier d’un retour de manivelle.

* Même le MTC, symbole de la puissance économique d’une frange très influente de la population, a dû courber l’échine devant le pouvoir politique déterminé à s’approprier un business qui rapporte gros à certains opérateurs, paraît-il. Qu’est-ce qui a bien pu se passer, selon vous, pour qu’ils laissent tomber Jean-Michel Giraud? D’autres intérêts en jeu?

Le MTC n’est plus, et depuis longtemps, le symbole de la puissance économique des grands Blancs pour parler cash. Ils ne sont présents nulle part au Club. Ceux qui pensent le contraire fantasment. Et Jean-Michel Giraud n’est sûrement pas leur représentant, ce n’est pas non plus pour cette raison que Pravind Jugnauth l’a ciblé.

Le premier crime de Jean-Michel Giraud, c’est d’être l’ami de Bérenger, mais peut-être plus grave encore, c’est d’être le pourfendeur des affairistes de tout poil qui ont vicié le sport hippique depuis plusieurs années et dont certains sont très proches du pouvoir.

* Au-delà des intérêts des proches ou des financiers du pouvoir, une allégation faite par Jean-Michel Giraud dans une interview accordée à Week-End, dimanche dernier, porte sur les milliards, entre Rs 15 à 20 milliards, dit-il, qui vont dans les ‘paris clandestins, dont l’Etat, qui veut tout contrôler, semble ne pas vouloir se préoccuper’. Giraud doit savoir de quoi il parle – tout comme la GRA et l’ICAC, non?

Tout le monde sait que les paris clandestins sont pratiqués à une grande échelle. Après la drogue, c’est sans doute la principale source de l’argent sale qui inonde le pays.

Certes, il n’est pas aisé de combattre une pratique à laquelle s’adonnent des milliers de Mauriciens mais l’apathie des régulateurs sur ce dossier est troublante, en effet.

Giraud en sait des tonnes, c’est pourquoi même les vrais faux propriétaires de chevaux ont voulu qu’il ‘ferme sa grande gueule, mon cher’…

* Faut-il aussi croire que la mafia a également fait main basse sur la politique?

Je ne peux pas le croire. Mais il y a lieu de s’inquiéter de la proximité des gens du pouvoir avec des caractères qu’il aurait fallu tenir à distance.

* Toute comparaison avec la situation qui prévaut au Sri Lanka par rapport à la situation économique depuis quelques temps serait probablement déraisonnable, mais au point où nous en sommes arrivés sur d’autres plans, nous courons le risque de toucher le fond très bientôt par rapport à la bonne gouvernance dans différents secteurs, malgré ce que nous rapportent les indicateurs mondiaux de la gouvernance. Qu’en pensez-vous?

Le pays va mal. Les Mauriciens, bon nombre d’entre eux en tout cas, sont angoissés. Ils ont perdu confiance dans les institutions. Ils se méfient de la parole publique. L’avenir leur paraît incertain. Ils ont peur pour leurs enfants.

Ce ne sont pas seulement les incertitudes économiques qui préoccupent certains Mauriciens, c’est surtout le délitement continu des valeurs qui sont le socle de la nation. Pravind Jugnauth a déjà fait la preuve qu’il est un homme politique redoutable; il faudrait, dans la conjoncture, qu’il se révèle homme d’Etat.

* L’opposition politique n’a pas fait bonne figure dans le récent sondage de Le Mauricien-Straconsult. C’est encore pire pour L’Entente de L’Espoir, et on voit difficilement Paul Bérenger s’agripper à cette alliance pendant très longtemps. Trouvera-t-il mieux ailleurs?

Le MMM est en très mauvaise posture depuis plusieurs années : cela est indéniable. Mais il faut se garder d’enterrer trop tôt un mouvement politique qui a autant contribué à la construction de cette nation. Le parti a décliné mais les hommes qui ont fait le parti sont partout dans les institutions du pouvoir même si certains sont méconnaissables aujourd’hui.

Il n’est pas interdit de penser qu’à la faveur de nouvelles circonstances politiques, un MMM rajeuni et revigoré pourrait encore tenir un rôle utile dans ce pays.

* Certains observateurs politiques persistent à croire qu’il faut absolument une alliance PTr-L’Entente de l’Espoir pour contrer efficacement l’alliance au pouvoir. 2019 est pourtant un indicateur probant de ce qu’il adviendra en 2024, non?

Je ne suis pas impressionné par la force de frappe de l’Entente de l’Espoir telle qu’elle se présente aujourd’hui. Je continue à penser, plus que jamais, que l’enjeu principal demeure la désignation du challenger de Pravind Jugnauth, celui qui saura incarner l’alternance. Une nébuleuse à quatre têtes ne le peut pas.

Nos législatives sont des présidentielles. Les électeurs savent que ce qui compte avant tout, c’est la stature du Premier ministre, l’homme qui détient tous les leviers du pouvoir. L’image de Pravind Jugnauth s’est considérablement étoffée dans l’exercice du pouvoir. Par conséquent, plus personne ne parle de lui en faisant référence à papa-piti.

Pour espérer le déloger, l’opposition doit présenter un challenger de haute stature, expérimenté et crédible. Le temps passe, aucune nouvelle tête n’a émergé de manière convaincante jusqu’ici. Du coup, l’option Ramgoolam n’est plus un anathème chez des dirigeants de l’opposition même si elle devrait créer quelques défections.

* Ça fait plus de deux ans que l’actuel gouvernement dirige le pays, ça fait autant de temps qu’on est pratiquement en gestion de crises diverses – pandémiques et autres. Voyez-vous cela durer pour encore un bon bout de temps?

Il faut rendre cette justice au gouvernement de Pravind Jugnauth : il a bien géré la crise sanitaire, il a évité le pire à l’économie. Il est vraiment dommage que cette bonne performance ait été entachée de scandales à relent de corruption.

Il faut aussi reconnaître que le financement de la gestion de ces crises a encore aggravé l’endettement du pays et a vidé notre tirelire. Il faudra bien, à un moment ou à un autre, passer à la caisse.

En attendant, les crises se succèdent. Nous n’avons pas fini de subir l’impact de la guerre en Ukraine. La conséquence immédiate est une inflation qui ronge fortement le pouvoir d’achat des ménages. Cela va durer encore un certain temps.

La formule adoptée par le gouvernement pour répondre à cette nouvelle crise me semble mal appropriée. J’aurais trouvé plus efficace un soutien financier ciblé aux familles les plus vulnérables plutôt que cette incitation à continuer de consommer les mêmes produits importés que l’on subventionne. Il faut changer de paradigme. L’enjeu mondial est désormais la sécurité alimentaire.

Que fera le gouvernement à l’arrivée des prochaines cargaisons de marchandises dont on peut prévoir qu’elles seront encore plus chères ? Il faudrait, en ces temps de crise, que les actions du gouvernement se doublent d’une dimension pédagogique, d’un éloge à la discipline et aux sacrifices.

Mais le gouvernement est populiste et démagogue quand il faudrait être austère et rigoureux…


Mauritius Times ePaper Friday 20 May 2022

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