“Il n’y a pas eu de révolution citoyenne à Maurice, et il n’y en aura pas”

Interview: Jocelyn Chan Low

* “On risque de se retrouver devant une lutte à quatre
où le grand gagnant ne pourrait être que Pravind Jugnauth”

* ‘Les forces de l’opposition ne semblent pas avoir compris les leçons des élections de novembre 2019’


Plusieurs gouvernements font face à des critiques acerbes à cause des décisions prises pour confiner, voire reconfiner, la population et implémenter des mesures drastiques. La République de Maurice ne fait pas figure d’exception tandis que la situation économique et sociale ne montre aucun signe d’amélioration. Serait-il possible d’assurer la relève avec une opposition crédible ou le PM actuel est-il inamovible ? Nous avons invité Jocelyn Chan Low, historien, à exprimer le fond de sa pensée.


Mauritius Times: Les choses vont probablement s’accélérer sur le plan politique après ces dernières semaines de confinement. Comment se présentent les choses à la fois pour le Gouvernement qui aura à gérer une situation économique et sociale difficile, et pour l’opposition qui cherche toujours à s’imposer comme une alternative sérieuse et crédible?

Jocelyn Chan Low: Tout d’abord, pour le Gouvernement, la priorité des priorités reste le budget : il faudra bien relancer la machine économique durement secouée par la crise sanitaire. Il ne faut pas oublier qu’un grand nombre de secteurs et de citoyens doivent leur survie aux dotations gouvernementales, elles-mêmes tributaires des milliards de roupies empruntées de la Banque de Maurice. C’est une situation qui ne peut perdurer. Et la menace de stagflation est réelle.

Mais sortir de cette situation n’est pas aisée car il n’y a guère de visibilité quant à l’évolution de la pandémie dans le monde avec l’apparition de nouveaux variants du virus et à la reprise de la croissance au niveau de l’économie mondiale, desquelles nous sommes extrêmement dépendants.

Il est vrai que certains analystes misent sur la vaccination de masse et la ‘herd immunity’ qui pourrait, par exemple, amener la relance de notre industrie touristique. Mais attention: Seychelles qui a vacciné plus de 62% de sa population et a rouvert son secteur touristique, est en ce moment même en train de faire marche arrière. La flambée des cas de Covid-19 dans le pays a contraint les autorités à introduire de nouveau des mesures drastiques: fermeture des écoles, restrictions de mouvement des personnes, etc.

De même, il est vrai que certains prédisent un boom économique post- Covid à l’instar du ‘roaring 20s’, ayant eu lieu après la pandémie de la grippe espagnole de 1918-19, surtout avec la promesse de Joe Biden d’injecter des milliards de dollars dans l’économie américaine et le record de croissance de l’économie chinoise au premier trimestre. Mais il demeure que la situation est incertaine car les problèmes structurels de l’économie mondiale qui existaient avant la pandémie, notamment le surendettement des états et des intérêts du secteur privé (private corporate interests), ont été démultipliés par la crise sanitaire alors que la nouvelle guerre froide entre la Chine et les Etats-Unis risque de déstabiliser davantage l’économie mondiale. Ainsi le risque d’une crise sociale et économique de grande ampleur est toujours là.

Quant à l’opposition, malgré la conjoncture qui lui est favorable et un certain ras-le-bol de beaucoup de Mauriciens face à certains aspects de l’action gouvernementale, comme le témoigne la grosse affluence aux diverses marches citoyennes, elle n’arrive pas à acculer le Gouvernement. Elle est désespérément divisée et n’arrive toujours pas à proposer une alternative crédible. Par exemple, quelles sont ses propositions pour sortir de la crise actuelle ?

En fait, il se pourrait qu’on se retrouve dans une lutte à quatre aux prochaines échéances électorales, avec comme conséquence la victoire de l’alliance au pouvoir dirigée par Pravind Jugnauth.

* On parlait de situation économique et sociale difficile et les défis qui guettent le pays en raison des effets de la pandémie de Covid-19, mais il semble toutefois que le Gouvernement arrive à maintenir la barre, cela malgré les maladresses de l’ICTA ou de ses ambassadeurs itinérants, parmi d’autres… Pourquoi en est-il ainsi?

L’erreur de certains, c’était de croire qu’avec des marches citoyennes et des campagnes sur les réseaux sociaux, il y aurait eu un “Printemps mauricien” qui obligerait le Gouvernement à partir alors que la culture politique mauricienne est imprégnée du ‘constitutionnalisme’, c’est-à-dire le respect du cadre légal prévu pour le bon déroulement de la vie politique. Il n’y a pas eu de révolution citoyenne à Maurice, et il n’y en aura pas. Et ceux qui font croire le contraire risquent de se décrédibiliser à la longue.

Le seul moyen de faire partir le Gouvernement, c’est à travers des élections libres et démocratiques et en présentant une alternative démocratique crédible. Mais l’opposition n’arrive toujours pas à trouver une formule d’entente qui pourrait fédérer les forces disparates derrière une équipe compétente, dynamique avec un bon dosage d’expérience et de renouveau, et un programme très détaillé qui amènerait un vrai changement dans la gouvernance du pays, et qui ne serait pas une collection de slogans creux balancés sur les réseaux sociaux.

Il est aussi vrai que le Gouvernement aussi – ou certains de ses sbires par excès de zèle ? – ont tendance à défaire davantage l’image du régime en place. Les propositions d’amendements à la loi de l’ICTA qui risquent de nous mettre à dos les défenseurs des droits humains au niveau international, au moment même où nous cherchons à sortir de la liste noire européenne des places financières, en est une preuve flagrante…

* Pensez-vous que l’absence des Travaillistes et de leur leader au sein de la nouvelle ‘L’Alliance de l’Espoir’ y est pour quelque chose dans ses difficultés à se faire un chemin sur l’échiquier politique?

Bien sûr. On ne peut prétendre gagner des élections nationales sans l’apport de la première force d’opposition en termes électorales dans le pays.

Certes, l’actuel leader du parti travailliste n’est pas accepté auprès d’une partie de l’électorat des partis de l’alliance de l’espoir, surtout en raison de la campagne en vue de ternir sa réputation (character assassination) dont il a fait l’objet durant ces dernières années. Mais force est de reconnaître que la cassure de l’opposition l’a revigoré au sein de son électorat.

* Il parait que le PMSD, qui a connu deux démissions récemment, fait actuellement l’objet d’une opération de déstabilisation, sans doute dirigée par l’alliance au pouvoir. Au train où vont les choses avec un PMSD de plus en plus affaibli et l’alliance MMM-PMSD-Bodha-Reform Party n’arrivant pas à s’imposer, certains diront qu’avec une telle opposition, Pravind Jugnauth n’aura même pas besoin de faire campagne pour 2024. Qu’en pensez-vous?

Le PMSD semble effectivement être la victime d’une opération semblable à celle qui a été menée contre le MMM entre 2014 et 2019. Mais il faut attendre pour connaître les retombées de ces démissions qui, effectivement, semblent avoir pour but de semer plus de zizanie au sein de l’opposition dans son ensemble, certains partisans travaillistes se réjouissant, par exemple, des déboires de leur ancien allié.

Comme je le disais auparavant, les forces de l’opposition ne semblent pas avoir compris les leçons des élections de novembre 2019 : Pravind Jugnauth a été grandement favorisé par la dispersion des forces de l’opposition. Notre système électoral de First Past The Post aurait dû les inviter à ménager leur égo afin de trouver un terrain d’entente pour une plus large fédération possible en vue de relever le défi. Or, il semble que chacun poursuit son agenda en se tirant chacun une balle dans les pieds. A ce rythme, on risque de se retrouver devant une lutte à quatre où le grand gagnant ne pourrait être que l’actuel premier ministre.

* Il y aura aussi la tenue des élections municipales dans les prochains mois. L’alliance gouvernementale pourrait choisir de ne pas, contre toute attente, renvoyer la tenue de ces élections dans un but précis: déstabiliser davantage une opposition dispersée, non?

Évidemment, la situation actuelle lui est favorable. Les effets de la crise sociale et économique ont été, en partie, contenus par la manne gouvernementale, les travailleurs indépendants (self-employed) ont reçu une aide de l’état. Malgré les ratés, la deuxième vague de la Covid-19 a été contenue ou tout au moins, nous ne sommes plus en confinement total (total lockdown). Et surtout l’opposition est irrémédiablement divisée (hopelessly divided), après avoir été hors jeu sur le terrain pendant le confinement, ses députés n’ayant pas reçu de WAPs, à la différence des PPS, etc. En outre, avec la Covid-19, la participation aux municipales sera très faible – elle est en général en-dessous de 50%. Et, avec les restrictions imposées par la Covid Act, mener une campagne serait très ardue, surtout si l’on se trouve du côté de l’opposition…

* Par ailleurs, on sait que Navin Ramgoolam ne s’intéressera à une alliance avec les autres forces de l’opposition que s’il la dirige. Mais il faut aussi noter l’intérêt que porte le MSM, pour des raisons évidentes, pour que Ramgoolam soit à tout prix le leader d’une telle alliance. Difficile donc dans ces conditions de construire une opposition capable de tenir tête à l’alliance gouvernementale, non?

La diabolisation de Navin Ramgoolam a porté ses fruits même après les élections de 2019. Pour preuve, l’éclatement du front uni de l’opposition récemment.

Cependant, rien n’est encore joué. Tout dépendra de la capacité de Navin Ramgoolam de rebondir au sein de l’électorat. Tout dépendra aussi de sa capacité à tirer les leçons qui s’imposent s’il n’arrive pas à rebondir et à nommer un successeur qui pourrait fédérer toute l’opposition.

Il faudra donner du temps au temps pour savoir ce qui adviendra.

* Qu’est-ce qui pourrait gâcher, selon vous, les plans politiques de l’alliance gouvernementale dans les prochains mois?

Tout d’abord, il y a la possibilité de l’aggravation de la crise économique qui a été jusqu’ici cachée par les milliards de la Banque de Maurice et autres emprunts. Il ne faut pas oublier que presque tous les secteurs économiques sont au rouge et que l’industrie touristique, très importante pour les emplois et les entrées de devises étrangères, ne retrouvera sa vitesse de croisière qu’en 2024. Si les pertes d’emploi et le chômage explosent en même temps que le coût de la vie augmente, la situation deviendra très chaude pour le Gouvernement.

Ensuite, si l’opposition arrive tant bien que mal à se fédérer de nouveau autour d’un programme et d’une équipe crédibles, les carottes seront cuites pour le Gouvernement. Mais cela exigera beaucoup de sacrifices parmi les diverses composantes de l’opposition. Est-ce que les différents leaders seront prêts à le faire ? That’s the question !

* On soutient qu’une proportion marginale des sommes allouées à la Mauritius Investment Corporation Ltd pour la relance de l’économie a été décaissée et que le Gouvernement serait en train de se construire un trésor de guerre financier qu’il entend utiliser lorsque le moment politique sera propice – c’est-à-dire à la veille des prochaines élections générales…

Beaucoup d’observateurs le disaient déjà à l’époque du budget : Il est impossible de dépenser des sommes faramineuses en l’espace d’une année budgétaire eu égard aux procédures bureaucratiques relatives au ‘Capital Budget’. Et ce n’est pas la première fois que ce budget n’est pas entamé dans sa totalité.

Une simple analyse des dépenses des divers budgets au fil des années confirmera cela. Maintenant que ce qui reste soit utilisé à un moment propice pour gagner les élections de 2024 dépendra de l’évolution économique du pays et d’autres contraintes budgétaires d’ici là. Il est trop tôt pour spéculer.

* Il faut aussi s’attendre à ce que le Gouvernement revienne avec sa “winning formula” pour remporter les élections: une nouvelle augmentation de la pension de vieillesse, et les maladresses des uns et des autres seront vite oubliées…

Les élections se gagnent soit à travers le jeu des alliances ou encore dépendant de la campagne qui y est menée. Mais il y a un phénomène qu’on décèle de plus en plus dans certaines démocraties, notamment en Europe : l’écart grandissant entre les vieux – ici on parle de ‘baby boomers’ – et la génération d’aujourd’hui qui leur reproche d’avoir gâché leur monde et leur avenir.

A Maurice, on a vu, au fil des marches citoyennes, une socialisation politique nouvelle d’une partie de la jeunesse mauricienne, qui en outre aura à payer les largesses du Gouvernement envers les aînés en sus des dettes énormes qui ont été accumulées à travers les déficits budgétaires.

* La contestation de la rue en vue de chasser l’alliance MSM-ML du pouvoir semble avoir perdu de sa vigueur, et certains pensent que c’est le judiciaire seul qui, en fin de compte, sera en mesure de décanter la situation – avec les décisions qu’il sera éventuellement appelé à prendre par rapport aux pétitions électorales et d’autres affaires qui pourraient être logées dans les mois à venir. Votre opinion ?

La rue ne pourrait renverser un gouvernement élu à Maurice. Elle pourrait tout au plus le contraindre à changer certaines pratiques. Quant au judiciaire, on ne pourrait commenter un cas en Cour. Le seul commentaire qu’on pourrait se hasarder à faire, c’est que le temps de la justice est un temps long.


* Published in print edition on 7 May 2021

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