« Il n’existe pas de partis politiques à proprement parler à Maurice. On a un leader et des suiveurs »

Interview : Joseph Tsang Mang Kin

‘Le MMM est statique, il est comme paralysé, sans volonté de bouger, de changer, de se transformer’

‘Il n’y aura aucune remise en question de leadership ni au PMSD ni au PTr. Arvin Boolell n’a pas l’appétit qu’il faut pour bouffer du lion’

‘Quelque soient ses fréquentions ou ses infidélités, le PMSD est le compagnon naturel du pTr’

La plupart des citoyens du monde sont sceptiques à propos des autorités qui les gouvernent. Il semblerait que ce soit difficile, voire impossible, pour certains hommes et femmes politiques et leur entourage de pratiquer la bonne gouvernance. Nous avons invité Joseph Tsang Mang Kin, ancien ministre et observateur de la société mauricienne, de nous donner son opinion à propos de ce qui se passe localement. Il porte une attention particulière à la sensibilité politique des jeunes. 

 

Mauritius Times: On annonce une période de turbulence politique dans les jours à venir, turbulence qui pourrait toucher principalement le MMM dans le sillage de l’élection partielle au No. 18. Des voix s’opposent quant à la justesse de renouveler les instances dirigeantes du parti, certains privilégiant plutôt un examen en profondeur des causes internes des défaites successives du MMM. Il n’y a pour l’heure aucun affrontement direct contre Paul Bérenger, mais selon la presse certains, au sein du MMM, se posent déjà des questions à propos du leadership du parti. Est-ce conjoncturel ou voyez-vous, au contraire, que ces leaders « dig their heels » pour mieux asseoir leur mainmise sur leur parti respectif ? Qu’en pensez-vous ?

Joseph Tsang Man Kin: Non, le MMM ne passera pas par une période de turbulence. Les turbulences ne se rencontrent que pendant les transitions, c’est-à-dire lors du difficile passage d’une situation vers une nouvelle situation, avec des interférences venant de l’extérieur. Or, au MMM, il n’y a pas de mouvement, pas de transition… Il est statique, il est comme paralysé, sans volonté de bouger, de changer, de se transformer. D’ailleurs aucun vent contraire ne vient de l’extérieur pour l’embarrasser…

On ne peut donc pas parler de turbulence. C’est plutôt de la déliquescence qui gangrène le parti qui n’a aucun idéal, aucune direction, aucun projet de société. On s’interroge sur sa raison d’être et on n’en voit aucun. D’ailleurs, c’est ce qui a été confirmé par la piètre performance de ce parti au no 18, la candidate étant battue par près de 5000 votes.

Je ne veux pas être injuste, mais comment ne pas constater que le MMM est resté un appendice dans le corps politique mauricien ? On ne sait plus à quoi il sert aujourd’hui. D’ailleurs, le MMM n’a jamais eu aucun projet de société. Tout comme son parti, Bérenger, né en 1945, est fatigué et sans idée, mais il va s’accrocher. D’ailleurs, il a su faire le vide autour de lui. Et ceux qui ont voulu introduire des réformes ont été poussés vers la porte de sortie, et il y aura toujours de petits politiciens de second ordre qui rêveront de le remplacer, mais ils n’ont aucune chance, ce qui signifie que le MMM va continuer de se faire battre à toutes les prochaines élections du pays.

Le MMM est devenu une peau de chagrin avec la démission de ses lieutenants, les plus fidèles et les plus dévoués… Il n’y aura plus de MMM après le départ de Bérenger. Le MMM n’a aucun avenir. Beaucoup de suiveurs se rendent compte qu’ils ont suivi et sacrifié leur jeunesse en vain. Décembre dernier, il y a même eu une Facebooker, une dame, qui versait des larmes à cause du MMM qu’elle ne reconnaissait plus.

* Le PMSD lui est toujours à la recherche d’un arrangement honorable, après avoir repoussé l’offre de « backbenchers » venant du Minister Mentor, et il n’y a que le PTr qui affiche l’optimisme après la victoire d’Arvin Boolell. L’opposition MMM et PMSD est-elle en train de s’écrouler, selon vous ?

Abordons d’abord le PMSD : malgré la performance décevante de ce parti au No. 18, je persiste à croire que le PMSD, à la différence du MMM, est mieux placé. Il a toutes les chances de bénéficier d’une prise de conscience de la communauté créole. Celle-ci prend conscience de façon aiguë de son identité et de son importance sur l’échiquier politique. Les Créoles, déçus par le MMM, lorgnent du côté du PMSD, perçu comme plus stable et plus motivé pour la défense de la population générale.

Il n’est nullement surprenant que le PMSD cherche à entrer dans le gouvernement, sauf qu’il se fie à sa popularité croissante qui ferait de lui un parti incontournable et qui sera fort courtisé à la veille des élections prévues pour 2019. En d’autres mots, même s’il entre au Gouvernement aujourd’hui, ce ne sera qu’une aventure de plus. L’opposition MMM et l’opposition PMSD ne sont pas comparables du tout.

Par contre, le PMSD a la chance d’avoir un leader relativement jeune et qui s’entoure de jeunes, un parti qui se renouvelle, ce qui est un atout considérable face au MMM dont le leader est, désormais, un bibelot qu’on conserve parmi ses souvenirs. Il ne faut surtout pas oublier le passé prestigieux du parti de Gaëtan Duval dont les contributions ont marqué le développement du pays, son rôle dans le domaine du tourisme et le soutien au Parti travailliste qui a été son allié naturel, entre autres.

Quelque soient ses fréquentions ou ses infidélités, le PMSD est le compagnon naturel du parti Travailliste avec lequel il finira ses jours. Pas étonnant que les deux divorcés vont se remarier à la veille des prochaines élections et formeront ensemble le prochain gouvernement de 2019.

Bien sûr, dans ce contexte, il n’y a que le Parti travailliste qui soit sûr de lui et peut se permettre d’attendre que le fruit soit mûr et tombe dans sa bouche en 2018.

* Il n’y a pas eu jusqu’ici de remise en question du leadership du PMSD, ni au niveau du PTr non plus, quoique la position d’Arvin Boolell, qui ne cache pas ses ambitions de diriger le parti, s’est renforcée depuis la dernière partielle…

Il n’y aura aucune remise en question de leadership ni au PMSD ni au PTr. Arvin Boolell n’a pas l’appétit qu’il faut pour bouffer du lion. Ni au MMM, non plus, pour la simple et bonne raison qu’il n’existe pas de partis politiques à proprement parler à Maurice. On a un leader et des suiveurs. Les suiveurs sont choisis et admis dans les instances dirigeantes, non pour discuter ou pour formuler des projets de société mais pour soutenir le leader.

Il n’y a jamais de débat sur les grandes questions qui touchent à la société ou sur les projets de Maurice. Le MMM et le PTr ensemble ont approuvé les projets liberticide et anti-démocratique de leur leader respectif, Ramgoolam et Bérenger. S’il y avait eu débat par des hommes libres et patriotiques au sein de ces partis, ils auraient rejeté, sans se gêner, le projet de république bananière de ces deux leaders.

Par leur manque de courage et leur soutien complice, ils ont donc conduit leur leader et leur parti au désastre dont les conséquences se font sentir jusqu’à maintenant ! Ils ont été battus à plate couture aux élections, ce qui montre que ces deux partis n’ont pas fonctionné comme des partis pour rejeter le projet bidon, mais des complices dangereux ! Merci aux électeurs !

Non ! Nous n’avons pas de partis politiques mais un leader à la tête d’un groupe de suiveurs qui ne pensent pas mais exécutent… En d’autres mots, ces leaders n’ont rien à faire, ni à craindre : ils vont rester à la tête de leur parti sans problèmes.

* Les difficultés actuelles du MMM et du PMSD ne signifient pas pour autant que la situation s’améliore pour le Gouvernement en place. La première année du ‘prime ministership’ de Pravind Jugnauth a été plutôt éprouvante, avec le PM ayant à gérer les frasques de son entourage au sein de l’alliance gouvernementale. Quelle opinion faites-vous de la gestion des affaires de l’Etat par le fils de Sir Anerood Jugnauth ?

Le MMM a des difficultés, certes, et se trouve dans une situation bien moins confortable que le PMSD. Or ces difficultés des deux partis de l’Opposition rendent la vie facile au Gouvernement qu’ils sont incapables de contester. Dans leur valse-hésitation, avec l’espoir d’été appelée à faire partie du Gouvernement, l’opposition au sein du Parlement est un épouvantail qui ne sert à rien.

La critique acerbe des faits et gestes du Gouvernement se fait entendre, non au Parlement, mais surtout dans la rue, au marché, sur le réseau social. La gronde est dans le peuple, pas au Parlement. Donc, ne recevant pas en pleine figure la colère de gens du peuple, le Premier ministre a pu passer une première année relativement paisible.

Le premier sujet qui aurait dû déchainer la colère au Parlement, à savoir le projet du Metro Express n’a ni beaucoup inquiété ni embarrassé le Premier ministre et son gouvernement, ce qui fait que le Gouvernement peut sans grand risque mépriser et insulter le peuple.

Je dois ajouter que le Premier ministre n’est pas vraiment aidé par son entourage qui lui crée beaucoup de problèmes inutiles, qu’il est appelé à gérer, ce qui lui fait perdre un temps précieux, qu’il aurait pu utiliser de façon plus profitable pour le pays.

Par ailleurs, c’est un terrible aveu d’incompétence du Gouvernement qui s’avère incapable de trouver un homme de confiance et de compétence à qui confier le poste de ministre des Finances. Nulle part on monde ne voit-on un même ministre à la fois Premier ministre et ministre des Finances…

Osons le dire : c’est de la mauvaise gouvernance, ouvrant la voie aux conflits d’intérêts. A vrai dire, je le plains car, en dehors de ses énormes responsabilités officielles à la tête du pays, alors qu’il devrait avoir les coudées franches, il a une épée de Damoclès, avec l’affaire MedPoint, qui peut tomber à n’importe quel moment. L’épée peut tomber à coté et ne pas le toucher. Mais l’épée pourrait tout aussi bien lui tomber directement sur la tête… Quelle catastrophe pour le pays !

Cela me rend inquiet d’y penser. Ce serait entrer dans une période d’instabilité catastrophique pour le pays, alors ternie, et très dommageable pour la réputation du pays sur la scène internationale.

* Pravind Jugnauth a réitéré en maintes occasions sa détermination de maintenir le cap jusqu’à la fin du mandat de son gouvernement. Renverser la vapeur paraît difficilement réalisable, car les mesures populistes – le salaire minimal, la Negative Income Tax, etc., – n’ont rien donné. Comment se présente l’avenir pour ce parti et son jeune leader ?

Certes, il a raison de réaffirmer publiquement cette volonté, même s’il n’est pas sûr de pouvoir maintenir le cap, car il doit rassurer nos partenaires internationaux. Mais est-ce que cela dépend de lui seul ? Et comme je l’ai dit tout à l’heure, il me donne l’impression de vouloir bien faire, alors que ses propres ministres, parfois grossiers et violents, semblent s’acharner à vouloir le déstabiliser.

Le Premier ministre a pris une bonne décision d’accorder le salaire minimal, que l’on attend depuis des décennies. Non ! Je ne dirai pas que les mesures qu’il a adoptées soient populistes. Je ne dirai pas non plus que cette mesure n’a rien donné. Pensez un peu aux infortunés qui pourront désormais ajouter quelques milliers de roupies à leurs revenus. Ce n’est pas une mince affaire ! Rendons à César ce qui appartient à César, donc je dis qu’il a bien fait ! La honte, c’est aux syndicalistes, ces centaines qui sont en place depuis des décennies et qui ne se sont donné aucune peine pour mener ce combat qu’ils n’ont pas gagné, d’ailleurs.

Malgré les commentaires négatifs d’une section de la presse locale, je crois que le Premier ministre veut montrer sa sympathie pour ses compatriotes les moins fortunés. L’avenir de Pravind Jugnauth ? Certes, j’ai parlé de l’épée de Damoclès qui est suspendue sur sa tête. Mais s’il lui survit, Pravind Jugnauth, vu son jeune âge, étant né en 1961, a toutes les chances d’être présent sur la scène politique pour longtemps encore. Sa force, c’est que son parti a un quartier général et des moyens financiers considérables.

* Faute d’une alternative crédible, c’est le jeu de chaises musicales qui va intervenir. Ce sont encore et toujours les mêmes qui se partagent le pouvoir entre eux et à tour de rôle depuis des décennies. Difficile de sortir de cette logique, n’est-ce pas ?

Exact ! Le pays tout entier se trouve être condamné à avoir, sinon à subir les mêmes leaders, les mêmes partis. La seule manière de briser la chaîne, ce serait de changer le code électoral. Les électeurs se trouvent être de plus en plus nombreux à ne plus vouloir subir cette fatalité. Ils peuvent choisir de ne plus voter les candidats proposés par les chefs de partis, mais décider de voter pour l’homme et non le parti. Leurs choix pourront alors porter sur des personnes compétentes, honnêtes, expérimentées, et travailleuses, quel que soient leur parti.

* Navin Ramgoolam a annoncé, en novembre dernier, une série de mesures pour, dit-il, « redonner l’espoir à la population », dont celles visant à accroître la démocratie participative et la participation des jeunes et des femmes en politique, l’introduction d’une ‘Freedom of Information Act’ et d’une loi anti-transfuge, la nomination des responsables des dirigeants des corps paraétatiques par un comité parlementaire, etc. Bonnes intentions, dites-vous ?

Venons-en donc, d’abord à ce qui constituerait aux yeux du leader du Parti travailliste une démocratie participative. Donc Navin Ramgoolam, né 1947, propose l’adoption d’une ‘Freedom of Information Act’ ou la « loi anti-transfuges. »

La première question à poser est de savoir si ces propositions proviennent du parti qui aurait d’abord participé démocratiquement aux débats et ensuite adopté ensemble ces mesures qui sont proposées maintenant par le leader. S’il n’y a pas eu de débat à ce sujet, nous aurons alors défalqué notre démocratie participative, au départ même. Ce serait comme la décision annoncée subitement dans son message du Nouvel An par le PM Pravind Jugnauth qu’il se propose d’introduire le Kreol au niveau secondaire. Qui lui a demandé de faire cela ? Est-ce une décision prise après débats et discussions au sein de son parti, le MSM ? Ou bien sans discussion ni débat, ce qui nous donne une caricature de la démocratie participative vers laquelle tendent toutes les sociétés du monde aujourd’hui ?

Ensuite, la question que je me pose est de savoir à qui il s’adresse quand il propose d’adopter une ‘Freedom of Information Act’ ou la « loi anti-transfuges ». Croyez-vous sérieusement que les jeunes de moins de 25 ans se sentent concernés par ce projet ? Est-ce que c’est bien ces choses que nos jeunes d’aujourd’hui demandent ? En quoi ces propositions les concernent-ils ? Je veux montrer par-là que l’on peut avoir de bonnes intentions mais qu’il faudrait faire des propositions tout en ciblant les différentes catégories de Mauriciens – les leaders peuvent être coupés de la réalité de leur propre pays !

Attention ! Si nous sommes tous partisans de la Liberté d’information, il y en a d’autres qui seraient pour la liberté du député qui ne devrait pas être prisonnier d’un parti et avoir le droit et la liberté de changer de camp pour garder ses propres idéaux ou ceux-là mêmes de son parti. Ici, les opinions sont partagées…

Parlons maintenant des jeunes et des femmes. Vous pensez qu’avec l’entrée massive de femmes et de jeunes dans le Gouvernement, il y aura des miracles dans la gouvernance du pays ?

Non, il ne faut pas se leurrer. Il faudrait d’abord que ces femmes ou ces jeunes passent par une formation qui les prépare et les équipe pour demain prendre les rênes du pouvoir. Ce n’est pas parce qu’on est une femme ou un jeune que l’on sera plus compétent. Ce qui est fort positif, c’est que les femmes ont une approche plus pragmatique envers les problèmes quotidiens, étant appelées à gérer le budget familial et connaissant mieux que les hommes les prix des légumes et des produits de première nécessité, ce qui rend la femme une fois placée dans une position de responsabilité plus pratique, plus compétente. Elle voit les obstacles et les solutions souvent mieux que les hommes.

Et les jeunes, hommes comme femmes, sont mieux avertis que les aînés sur leurs besoins et savent mieux que leurs ainés dans quel type de société ils voudront vivre demain. Les aînés sont déjà dans leur avenir, et ne comprennent pas toujours ce que veulent les jeunes. Or, c’est envers les jeunes qu’il faut se tourner pour comprendre ce qu’ils veulent… Je voudrais profiter de cette occasion pour féliciter tous ces jeunes qui ont eu le courage de se présenter à l’élection partielle au No. 18 ; c’est un bon signe pour l’avenir du pays.

C’est pour cette raison que j’ai partagé la société mauricienne en trois groupes, pour les besoins de mon analyse : Coloniaux, Indépendants et Républicains.

  1. Les Coloniaux nés avant 1968 ont plus de 50 ans et ont connu l’ère coloniale. Ce sont eux qui portent encore ou transportent les préjugés et les considérations communautaires.
  2. Les Indépendants sont nés entre1968 et 1992. Ils ont donc entre 25 et 50 ans et ont hérité un peu des préjugés des Coloniaux, dont ils essaient de se débarrasser. Ils prennent conscience de ce qui se passe dans le pays, sont mal à l’aise et veulent le changement.
  3. Les Républicains sont nés avec la République en 1992 et ont moins de 25 ans. La plupart d’entre eux vont voter pour la toute première fois aux élections prévues pour 2019. Ils ne s’intéressent nullement aux hommes d’hier, se moquent bien de ce qu’ils pensent et ne sont nullement communautaristes. L’avenir leur appartient et ce sont eux l’avenir.

Aujourd’hui ce sont les Coloniaux qui dirigent le pays, souvent avec leurs idées du passé qui n’ont jamais été remises à jour. C’est pour cette raison qu’ils ne comprennent pas les nouvelles générations et sont incapables de s’adresser aux Républicains qu’ils ne comprennent pas. C’est là que nous constatons l’écart entre les trois générations qui ont des aspirations différentes et contradictoires.

Il faudrait surtout que les Coloniaux, prennent conscience de ce que veulent les Indépendants et les Républicains. Les Indépendants, avec leur énergie et leurs idées, peuvent s’allier de façon fort fructueuse avec les Coloniaux, et étant plus proches des Républicains et les connaissant mieux, peuvent servir d’interface aux Coloniaux et aux Républicains.

Est-ce que les partis politiques ont des hommes ou des femmes qui comprennent la mutation que subit actuellement la société mauricienne et qui seraient à l’écoute de ces jeunes Républicains, qui viennent d’obtenir leur certificat de SC ou de HSC, de la petite minorité qui fréquente l’université en ce moment ou ceux qui sont à la recherche de leur premier emploi ?

* Donc, vous vous attendez à ce que la voie vers une démocratie participative passe d’abord par une remise en cause des partis politiques et de l’organisation, du fonctionnement et du financement de ces partis ?

Comme je l’ai dit tout à l’heure, nous n’avons pas de parti politiques à véritablement parler. Un parti politique est un groupe de personnes qui partagent une même vision quant à l’avenir d’un pays. Ils peuvent être de droite ou de gauche et partagent une idée, sinon une idéologie, qui les inspire et les motive. Ils réfléchissent et débattent sur ensemble sur l’avenir du pays, tombent d’accord sur des projets de société, prennent des décisions collectives.

Ceci m’amène à poser des questions sur la structure de nos partis politiques. N’ont-ils jamais publié leur organigramme ? Ont-ils une branche pour s’occuper du recrutement, de la formation des nouveaux membres, de l’enseignement de l’Histoire du parti, de sa philosophie, de ses réalisations et de sa place dans l’Histoire du pays ?

Et étant devenu Facebooker fort actif depuis le 1er novembre je me suis rendu compte que nombre de Mauriciens ne connaissent pas de simples faits historiques de notre pays. Mais plus grave encore, on leur a inculqué des faussetés qu’ils croient être la vérité ! Dommage que l’histoire ne soit pas enseignée dans nos écoles, ce qui fait que de bonne foi, on se met à colporter des opinions qui n’ont rien à voir avec la réalité des faits.

Il serait intéressant d’entendre les débats au sein des partis politiques sur le financement des partis politiques. On saura alors qui a le plus d’appétit pour les deniers publics.

* Ce qui inquiète de nombreux Mauriciens depuis quelques temps, c’est l’affaiblissement graduel de l’Etat ou même sa démission devant ses responsabilités. La composition de l’Economic Development Board, récemment instituée, constitue la toute dernière dans une série de décisions où l’Etat laisse le champ libre au secteur privé… Comment réagissez-vous à cela ?

Le grignotement – qui a commencé depuis fort longtemps – a donné maintenant des dents longues au secteur privé. Ce dernier est devenu plus gourmand que jamais. Nous avons hérité à l’indépendance une structure faussée des rapports économiques et financiers entre une petite poignée de gros propriétaires de tous les leviers du pouvoir – banque, import-export, assurances, le sucre – auxquels se sont ajoutés le textile, l’hôtellerie, le tourisme et maintenant les grandes surfaces, les malls, sans parler de l’offshore, etc.

Le Gouvernement actuel, sans idée, sans projet de société, sans compétence, avec des hommes qui sont arrivés aux postes ministériels sans y être préparés, ne connaissant rien des enjeux économiques de la planète, ne savent pas ce qu’ils doivent faire. S’il n’y a pas de parti politique ou d’université avec des hommes de réflexion et de haute compétence, le pays est sans boussole ni gouvernail.

Les yeux fermés, le Gouvernement se jette pieds et poings liés dans le tourbillon fort enivrant et enrichissant des smart cities, ce qui va certainement enrichir les plus riches, tout en subventionnant à partir des deniers de l’Etat, c’est-à-dire des deniers des contribuables sans défense, dépouillés, que nous sommes, les infrastructures – route, eau, électricité – des smart cities.

Du côté de l’aéroport, on parle de financement étatique à hauteur de 800 millions de roupies, extorquée de notre budget national. Oui, le Gouvernement est « dans la main » du secteur privé. Doit-on réagir ? Comment réagir ? Faisant le toutou du secteur privé, l’Etat se sachant contesté se met à exercer sa violence sur le peuple, avec impunité.

* Maurice célèbrera le 12 mars prochain le 50eme anniversaire de son indépendance. Quelles réflexions cela suscite-t-il chez vous en 2018 ? Peut-on parler de « unfinished business » dans le cadre de la construction d’une nation indépendante, libre, prospère… ? Que préconiseriez-vous ?

Joie et tristesse. D’abord de la Joie, car malgré nos différences ethniques, religieuses, culturelles, et nos problèmes, nous avons traversé ces cinq décennies dans la paix et dans le respect des uns et des autres, dans la tolérance et l’harmonie.

Nous ne sommes pas un Etat-nation, mais un Etat-cultures qui a fait notre richesse intellectuelle et culturelle, qui nous place parmi les premiers Etats multiculturels de la planète avec une population richement avertie de nos richesses culturelles, linguistiques et culinaires.

Bien sûr, il y a des sujets ou des causes de frustrations et d’irritations, mais qui ne devraient pas pousser à casser la baraque ! Rappelons seulement qu’ils existent ! Et que nous devons faire tous nos efforts pour garder ce bien si précieux pour notre bonheur personnel et notre survie collective ! Dois-je ajouter que le créole que nous parlons a été notre lieu de rencontre, notre agora qui nous a permis de nous connaitre, de construire des liens et des ponts et, dans beaucoup de cas, de fraterniser ?

Ensuite de la Tristesse, car comme vous le dites, nous avons du travail inachevé. Je ne pense pas que notre vocation soit de construire un Etat-nation, avec une seule ethnie, une seule langue, une seule religion, une seule culture. Nous sommes une salade, comme l’a si bien dit le Père Souchon, pas de la confiture, car nous gardons bien distincts les différentes composantes de notre unité, ce qui fait notre spécificité et notre richesse.

Mais, dans un siècle ou deux, ce sera peut-être le cas. Mais, pour le moment, il y a des monstres qui se cachent un peu partout et qui se montrent parfois au grand jour : je pense au communautarisme, à la tentation totalitaire des hommes une fois installés au pouvoir. Notre pays, grâce à l’éducation gratuite octroyée par le Gouvernement de Sir Seewoosagur Ramgoolam en 1976, a fait des Mauriciens un des peuples les plus éduqués au monde. Ils accèdent à des postes importants et prestigieux à l’étranger, mais on les voit rarement dans des positions de haute responsabilité à Maurice, souvent parce que ceux qui ont le pouvoir ou le devoir de prendre des décisions dans l’intérêt du pays, les écartent et ne pratiquent pas la méritocratie…

Je prends connaissance – surtout depuis ces derniers mois que je suis actif sur Facebook – de la grande frustration des jeunes qui disent vouloir quitter ce pays et chercher leur avenir ailleurs. C’est douloureux d’entendre ces SOS de nos jeunes ! Puisse ce Gouvernement les entendre et faire tout le nécessaire pour ne pas les perdre !

Pas plus tard que ce matin, une dame fort instruite et qualifiée dénonçait les injustices dont elle se dit victime. Donc triste parce que l’on ne comprend pas que la survie de notre pays exige que les postes de responsabilité à tous les niveaux soient confiés aux plus compétents, aux plus méritants. Que la méritocratie soit la règle d’or qui nous guide et nous gouverne tous !

 

(Joseph Tsang Man Kin peut être joint par courriel à : tmkjoseph@gmail.com)

 

 

* Published in print edition on 26 January 2018

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