‘Bérenger ne ‘sauvera’ pas Jugnauth d’une défaite, surtout si celle-ci parait inexorable »

Interview: Lindsay Rivière

« C’est trop tard. La lutte à trois est devenue inévitable »

Le MSM devrait faire très attention à certains procédés. Le peuple n’est pas prêt à accepter une succession de manœuvres bâties sur la conviction que ‘la fin justifie les moyens’

‘Le ptr aurait tort de sous-estimer pravind jugnauth’


La cloche sonne : c’est l’heure des élections. L’appel est lancé pour le geste citoyen aux urnes dans un mois… La majorité de la population applaudit une campagne électorale courte et espère que ce sera dans le plus grand respect des uns et des autres. Il ne faut pas que la machine s’emballe : aller à l’essentiel, ne pas perdre le temps précieux des Mauriciens… Nous laissons la parole à Lindsay Rivière qui nous parle de la fin d’une époque.

Mauritius Times: C’est bien vrai que « one week is a long time in politics, and four weeks are even longer… », mais au regard de la stratégie de l’alliance MSM-ML qui a été mise en place progressivement et de toute évidence, selon un plan bien réfléchi ces dernières semaines, qu’est-ce que votre « gut feeling » vous dit quant à la tournure que va prendre la lutte électorale officiellement lancée dimanche dernier ?

Lindsay Rivière: Nous nous dirigeons clairement vers une élection différente des autres et qui changera profondément le paysage politique mauricien, dans le sens que pour la première fois depuis 43 ans et depuis 9 élections générales, nous verrons une lutte à trois entre les grands partis, très ouverte, très intense et sans doute très imprévisible.

Pendant plusieurs mois, dans la presse écrite et à la radio, j’avais soutenu qu’à la fin de 2019, on reverrait sans doute un affrontement électoral entre deux blocs, PTr-PMSD et MMM-MSM, schéma dicté par la réalité politique et par notre système électoral.

Cela semblait, en effet, inéluctable jusqu’à il y a six mois environ et plusieurs indications allaient dans ce sens – même si les rapports restaient froids et tendus. Mais, au fil des semaines, il est devenu de plus en plus évident que le MSM et le MMM s’éloignaient d’une éventuelle alliance: D’abord parce que le cercle restreint de Pravind Jugnauth démontrait une véritable allergie à la présence de Paul Bérenger au gouvernement, proposant au mieux la Présidence de la République au leader MMM (ce dont il ne veut même pas entendre parler), puis offrant une alliance nettement dominée par le MSM, enfin refusant dans le détail la réforme électorale qu’exigeait le MMM comme un sine qua non.

De son coté, le MMM se montrait intraitable sur ses principales exigences : une alliance à parité 50/50, un prime ministership partagé, une bonne réforme axée sur la Représentation Proportionnelle et, enfin, un grand coup de balai au MSM. Il y avait aussi, au MMM, un fort courant chez les jeunes pour cesser ce jeu contre-productif d’alliances qui affaiblissait de plus en plus le MMM. L’alliance MSM-MMM longtemps évoquée n’a donc pu se faire. Chacun en a pris acte.

Dès lors, le MSM a changé de stratégie et de ‘mood’. Pravind Jugnauth et son parti, ayant littéralement fait une croix sur le MMM, sont devenus depuis mars absolument euphoriques, grisés par leurs succès successifs avec le jugement dans l’affaire Medpoint, un Budget bien accepté par la population, la grande victoire dans l’affaire Chagos, le Salaire Minimum Vital, la Negative Income Tax, les Jeux des Iles très réussis, etc.

S’est alors mise en place une stratégie de ‘rouleau compresseur’ où le MSM, fort de ses réalisations, s’est convaincu qu’il pouvait y aller et gagner seul. Chaque initiative a été perçue dans le MSM comme générant du ‘goodwill’. Pravind Jugnauth a alors sprinté vers le mois de novembre et les élections, avec la visite du Pape et le lancement du Metro Express, tout en maintenant le suspense pour dérouter ses adversaires avec sa tactique habituelle (‘Keep them guessing!’).

Chacun voit bien aujourd’hui cette euphorie au MSM, qui croit disposer d’un bilan ‘impressionnant’ qui balayera tout sur son passage et qui lui permettrait de gagner sans le MMM, mais avec le ML et quelques dissidents ex-MMM. Le calcul du MSM aujourd’hui est simple: Présidentialiser au maximum les élections en opposant l’image de Pravind Jugnauth à celle de Navin Ramgoolam (que le MSM estime démonétisé), battre aisément le PTr en régions rurales, dans toutes les circonscriptions du ‘Hindu belt’ et enfin en régions urbaines ou semi-urbaines, outre son soutien auprès d’une frange hindoue, aligner de fortes personnalités ex-MMM agissant comme locomotives dans certaines circonscriptions-clés aux cotés de ses candidats soigneusement choisis pour recueillir les sièges additionnels lui donnant une majorité: Ivan Collendavelloo à Rose-Hill/Stanley, Steven Obeegadoo à La Caverne/Phoenix, Francoise Labelle à Beau-Bassin/Petite Rivière ou Vacoas/Floréal, KaviRamano à Belle-Rose/Quatre-Bornes, Eric Guimbeau à Curepipe/Midlands, Alan Ganoo à Savanne/Rivière-Noire, Dr Joomye à Rivière des Anguilles/Souillac, etc.

Je ne pense pas que cette stratégie changera, malgré quelques efforts de dernière minute de ‘seconds couteaux’, inquiets de l’incertitude d’une lutte à trois. Je ne crois donc pas dans la thèse d’une réconciliation MSM-MMM de dernière minute. C’est fini: Le vin est tiré, il faut le boire !

Les ‘snap elections’ de novembre 2019 vont être une bataille rapide mais féroce, sans concessions, avec des enjeux considérables, terriblement importants, donc sans doute très tendues avec les risques énormes pris de part et d’autre.

* Mais, malgré le fait que « lé course finne largué », ce qui pourrait surprendre l’électorat, c’est que des négociations auraient eu lieu entre le MSM et le MMM la semaine dernière selon des sources proches de ces partis. Il semble donc que le MMM n’aurait pas vraiment fermé la porte au MSM malgré l’opération de débauchage des Obeegadoo, Jeewah et autres, et les Jugnauth ne seraient toujours pas confiants de pouvoir remporter les élections générales tout seul. Comment réagissez-vous à cela ?

Effectivement, il y a eu quelques contacts entre des éléments MSM et MMM ces derniers jours mais pas au niveau du leadership des partis, surtout entre ‘seconds couteaux’, inquiets devant la tournure des choses et qui ne souhaitent pas une dispersion des voix anti-Travaillistes autant dans les villes que dans les régions rurales. On peut comprendre ces inquiétudes. Au MSM, ce n’est pas tout le monde qui souhaite ‘aller seul’, et qui croit que le ML et quelques dissidents MMM largement décrédibilisés suffiront face au PTr et au MMM, qui même sans alliance sont bien décidés à prendre le MSM en tenaille.

En passant, j’aimerais bien savoir ce que Sir Anerood, lui, pense de cette stratégie nouvelle du MSM ‘d’aller seul’. Comme leader, il a toujours cherché à brasser le plus large possible dans des accords multipartites et il a toujours pensé que les kilos s’additionnent pour faire des tonnes !

Certains agents MSM redoutent le fait qu’outre sa force en milieu hindou, le Parti Travailliste dispose aussi d’importants renforts musulmans et que le MMM, de son côté, avec sa forte implantation en milieu Population Générale/Musulmans/Tamouls dans les régions côtières, a toujours valu 18% à 25% des voix en régions rurales. C’est ce qui explique peut-être quelques ultimes tentatives de certains de raccommoder quelque chose dans l’urgence avec le MMM avant le ‘Nomination Day’ du 22. Mais c’est trop tard. La lutte à trois est devenue inévitable.

Maintenant, le PTr est à l’aise après son alliance avec Xavier Duval et le PMSD. Aujourd’hui, le MMM a été trop loin pour reculer. Il présente ses 60 candidats après-demain (dimanche) et il se ridiculiserait totalement et perdrait toute crédibilité auprès de ses jeunes, de ses militants et du pays tout entier s’il se rétractait et annonçait subitement qu’il repart vers le MSM à quelques jours des élections. Ce serait pour lui un suicide.

Quant au MSM, s’il s’aplatissait à la dernière minute face au MMM et à ses demandes (prime ministership partagé, 50/50, etc), ce serait un terrible aveu de faiblesse de la part de Pravind Jugnauth ; et on ne voit pas très bien comment il expliquerait cela à ses partisans après avoir autant exhibé son optimisme…

* Il y a une logique implacable dans le souhait du MSM de se prémunir – malgré le lancement du Metro Express et la pension à Rs 13,500 – d’une assurance électorale en contractant une alliance avec le MMM: les circonstances politiques présentement sont différentes de 2014, ce qui fait que les villes semblent être hors de la portée d’une alliance MSM-ML. Il lui faudra aussi remporter tous les sièges dans les circonscriptions rurales du No. 5 au No. 13, soit 27 sièges au total pour pouvoir espérer former le prochain gouvernement, ce qui n’est pas vraiment envisageable. Qu’en pensez-vous ?

Non, tout cela n’est que chimères et ‘wishful thinking’ de quelques-uns. Le MSM a laissé passer ses chances de retrouver le MMM il y a plusieurs mois ! Il faut aujourd’hui assumer et y aller.

On peut s’interroger certes sur les motivations des partisans du dialogue, même tardif, avec le MMM. Qui sont ceux qui prennent peur ? Mais je ne pense pas du tout que Pravind Jugnauth soit de ceux-là. Bien au contraire ! Pravind Jugnauth, lui-même, depuis 2005, a toujours été hésitant à prendre Paul Bérenger comme allié. Il est convaincu, depuis les élections de 2005, que l’électorat rural sera toujours opposé à Paul Bérenger Premier ministre (dans un partage ou une formule type 2014). Il l’a vérifié d’ailleurs aux dernières élections quand Navin Ramgoolam a pris une raclée pour s’être rapproché du MMM en promettant l’Hotel du Gouvernement à Paul Bérenger.

Ensuite, il faut savoir et se souvenir que le courant ne passe pas du tout entre Pravind Jugnauth personnellement et Paul Bérenger. Le PM a couvert d’insultes le leader du MMM depuis des années (tout récemment encore l’appelant ‘escroc intellectuel’ et ‘requin-moustache’ au Parlement. Il est clair qu’il ne veut pas l’avoir entre ses pattes au gouvernement ou encore laisser Bérenger lui voler sa victoire en 2019, alors même qu’il commence à s’affranchir de son père et à prendre le pays bien en main.

Quant à Paul Bérenger, il a un profond mépris pour Pravind Jugnauth ; il l’a souvent traité de ‘petit crétin’ tout en le pensant et il ne l’a jamais jugé à sa hauteur ou digne de la fonction de Premier ministre. Certes, Paul Bérenger en a beaucoup contre Sir Anerood Jugnauth mais il respecte son vieil adversaire. Avec Pravind, ce n’est pas le cas. Il estime qu’ils ne jouent pas dans la même ligue.

Il y a autre chose : Paul Bérenger préfèrera toujours le PTr au MSM, d’ailleurs pour son plus grand malheur! Il ne ‘sauvera’ pas Pravind Jugnauth d’une défaite, surtout si celle-ci parait inexorable. Aujourd’hui, avec les élections à trois de 2019, Bérenger a une occasion unique d’en ‘finir’ avec Pravind Jugnauth et le MSM, de régler tous ses comptes historiques avec le parti orange, de se venger de toutes ses humiliations aux mains des Jugnauth.

Enfin, considérons une dernière chose: Si le MSM est battu par le Parti Travailliste en sièges et en suffrages, et si le MMM réalise une très bonne performance, le parti mauve retrouvera son statut d’un des deux plus grands partis politiques du pays et Paul Bérenger redeviendrait Leader de l’Opposition face à son ami Navin Ramgoolam et à Xavier Duval. C’est là un scénario qui arrange et le MMM et le PTr, tant Bérenger que Ramgoolam. Pour redevenir le No.2 de la politique mauricienne, le MMM doit faire en sorte que le MSM morde la poussière. En tant que principal parti d’Opposition demain, le MMM se remettrait à capter le fort ‘protest vote’ qui existe à Maurice, ce qui le positionnerait bien pour l’avenir. Soit dit en passant, ceci ferait bien les affaires de Johanna Bérenger, en 2024 ou 2028…

* Pour gagner les prochaines élections générales, il lui faut toujours une alliance avec un grand parti, puisque les anciens du MMM – à l’exception d’Alan Ganoo – n’apporteraient pas grand-chose au MSM, non ?

Les anciens du MMM bénéficieront du soutien du MSM et feront donc de bons scores mais en termes d’apport personnel, je ne le pense pas. Vous savez, les Mauriciens n’aiment pas qu’on change de parti, que ce soit pour former un autre parti ou comme transfuges. Ils associent toujours cela à une forme ou une autre de trahison.

On vient de voir récemment le retour de manivelle de l’opération ‘débauchage’ de candidats MMM désignés, le degré de mépris affiché à leur égard dans tout le pays. Ce n’est pas à la veille d’une finale de la F.A. Cup qu’on change d’équipe ! A Maurice, il n’y a que quatre grandes ‘religions’ politiques: Parti Travailliste, MMM, PMSD et MSM. Tous ceux qui partent finissent comme de petites sectes limitées en influence ! Aucune dissidence ne réussit jamais à Maurice. Combien de dissidences n’avons-nous pas vu ?

  • Dissidences Travaillistes avec Raymond Rault, Augustin Moignac, Dr Curé, Satcam Boolell
  • Dissidence PMSD avec l’UDM
  • Dissidences MMM avec Lalit, Bizlall, MMMSP de Dev Virahsawmy, MMSM de Madan Dulloo, RMM de Prem Nababsingh/Jean-Claude de L’Estrac
  • ML de Collendavelloo
  • PM de Obeegadoo.

Aucune n’a réussi véritablement et les grands partis sont toujours là. En cas de litiges, Il ne faut jamais, jamais partir mais rester et faire prévaloir ses idées dans le parti: ‘Winners never quit. And quitters never win !’

* Reste à voir si Paul Bérenger tiendra bon quant à sa détermination déclarée de se présenter seul devant l’électorat. Dans le milieu politique, c’est connu que les négociations précédentes ont buté devant l’intransigeance de Paul Bérenger sur la question de réforme électorale et celle du ‘prime ministership’. Ce qui est tout à fait prévisible, n’est-ce pas ?

Bérenger est aujourd’hui dans une logique post-électorale. Allons-y et nous verrons après, semble-t-il se dire. Ce qu’il n’a pu obtenir avant, il l’obtiendra peut-être après. Je ne le vois pas reculer sur ses demandes et je ne vois pas Pravind Jugnauth plier le genou devant lui. Si Pravind accepte un partage de prime ministership, c’en est fini de son propre prime ministership. De ce point de vue, Navin Ramgoolam a parfaitement raison de dire qu’il ne peut y avoir deux chefs sur un bateau. Depuis la nuit des temps, le pouvoir ne se partage pas !

* Le MMM n’est plus le grand parti de 1976. Il s’est beaucoup affaibli depuis avec les scissions et les départs d’un nombre important des membres en vue jusqu’à tout récemment. On le voit difficilement gagner tant dans les villes que dans les villages en 2019, comme l’a affirmé Paul Bérenger récemment. Soit il est en train de bluffer afin de limiter les dégâts comme ceux encourus en décembre 2017 au No. 18, ou il serait confiant du soutien renouvelé de la grande masse des militants avec sa candidature au poste de Premier ministre. Votre opinion ?

C’est objectivement vrai : le MMM n’a plus sa force, son énergie d’antan et c’est partiellement faute au refus de se renouveler. Il a fait 38.6% en 1976, il a atteint 48% lors de certaines élections avec le ‘protest vote’ qu’il a su cristalliser autour de lui. Aujourd’hui que vaut-il ? On le saura bientôt. Pour qu’il retrouve son prestige d’antan, il faut qu’il réalise entre 25% et 30% aux prochaines élections.

Ce sera difficile. Mais, dépendant de la qualité de sa campagne, ce n’est pas tout à fait hors de portée. On aurait tort de s’arrêter aux 16% de Quatre-Bornes en 2017 pour l’évaluer. Pourra-t-il galvaniser sa base dans la poursuite de cet objectif, retrouver sa présence à Port-Louis (où il avait autrefois 12 députés)? Bérenger, à 73 ans, peut-il redevenir le guerrier qu’il fut autrefois ? Ce qui est sûr, c’est que le fait d’aller seul et de le présenter comme Premier ministre face à Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam, cela galvanise sa base, qui a toujours aimé la bagarre.

Sans doute Bérenger prend-il un grand risque mais, parfois, prendre un risque est payant. En tout cas, il semble en avoir assez de faire le jeu des autres et de voir le MMM être utilisé comme un marchepied. ‘Tomber dans l’honneur plutôt que se faire le valet des autres’: On entend cela beaucoup chez les jeunes du MMM ces jours-ci. Ce langage est celui du MMM des premières années. Il y a là les signes d’un sursaut. Jusqu’où ira ce sursaut ? On verra bien.

* Par ailleurs, si l’alliance MSM-ML se démène pour se maintenir au pouvoir, on ne voit jusqu’ici aucune action vigoureuse de la part de l’opposition MMM et PTr, sauf des discours, pour contrer la bande de Jugnauth et Collendavelloo. Quelle est votre lecture des choses sur ce plan-là ?

C’est vrai. Il y a eu, cette année, une certaine indolence au PTr et au MMM. Peu de contacts directs et de meetings avec l’électorat, beaucoup de dépendance sur les nouveaux outils de l’information. Rien ne remplace l’enthousiasme des meetings et des rassemblements. Comme la campagne électorale sera de deux ou trois semaines à peine, cela ne laissera pas beaucoup de temps pour aller à la rencontre du peuple. C’est dommage.

Mais, en même temps, avec les radios privées, les débats, les journaux et les réseaux sociaux, les Mauriciens demeurent un peuple extrêmement politisé.Il ne faut pas s’arrêter seulement au tam-tam des uns et des autres, au cirque et au bruit de la politique. Avec 40% d’indécis, moi, je suis prêt à parier qu’il y aura bien des surprises lors de ces élections.

* L’affaire Ganoo avec son incroyable acrobatie en moins de 24 heures pour passer du camp du PTr à celui du MSM est aussi révélatrice de la détermination de l’alliance MSM-ML pour reconquérir le pouvoir. On parle du pouvoir grandissant de l’argent qui pèsera de tout son poids lors de la campagne électorale et de la possibilité des embûches pas très catholiques qui pourraient se dresser devant l’opposition, en particulier le leader du PTr. S’il faut s’attendre à tout dans les jours à venir, quel sera leur impact, selon vous ?

Toute cette histoire est absolument rocambolesque et a choqué le pays encore plus que le débauchage des candidats MMM accrédités récemment. Là oui, vraiment, on fait de la politique autrement ! Absurde et ridicule ! Beaucoup de gens ont perdu tout respect pour les politiciens et ce dernier retournement de veste en deux heures dégoutera encore plus les jeunes. C’est de l’auto-destruction en public!

Le MSM devrait faire très attention à certains procédés. Le peuple n’est pas prêt à accepter une succession de manœuvres bâties sur la conviction que ‘la fin justifie les moyens’.

* Le retour de Navin Ramgoolam sur le devant de la scène politique est aussi incroyable au regard de la traque qu’il a dû affronter depuis février 2015. C’est un « survivor », une véritable bête politique qui affute ses armes en vue de la reconquête du pouvoir avec finalement Xavier Duval comme allié. Dites-nous ce que vous pensez de Ramgoolam et de Duval et de leurs calculs politiques ?

Navin Ramgoolam semble avoir bien remobilisé ses fidèles par certaines réunions publiques et initiatives, mais il n’a pas été au-delà de ses partisans pour préparer son éventuel retour au pouvoir.

Il semble plus timoré, plus préoccupé, moins sûr de lui qu’autrefois. Il eut été logique qu’il revienne en passant par sa circonscription traditionnelle (Triolet-Pamplemousses) ; mais il hésite et il n’a toujours pas encore annoncé où il posera lui-même, ce qui est assez étonnant. A-t-il encore des doutes sur le fait que le peuple lui ait pardonné ses incartades ou pas ?

En tout cas, il doit démontrer plus d’assurance, communiquer plus d’enthousiasme à ses fidèles, convaincre les indécis qu’il a vraiment changé et que tout nouveau prime ministership serait complètement différent de celui de 2010-14. Il a un charisme certain, il demeure un charmeur mais il a toujours un problème de crédibilité.

Le Parti Travailliste dispose toujours d’une solide base tant en régions rurales qu’urbaines (Port-Louis, Quatre-Bornes, Vacoas). Il reste très populaire dans le milieu musulman, il a sa propre assise Population Générale (Assirvaden, David, Anquetil, Roussety, Glover et autres). Avec Xavier Duval et le PMSD, Navin Ramgoolam peut donc se positionner à nouveau comme un rassembleur. Pravind Jugnauth ne dispose pas nécessairement de tous ces atouts.

L’alliance PTr-PMSD est la plus normale, la plus naturelle des alliances. Ces partis ont travaillé ensemble dans les gouvernements 1963-65, puis 1969-73, 1976-82, 83-90, 2005-14. Ils sont faits pour s’entendre et si Ramgoolam a raidi la ligne face à Xavier Duval, c’était pour le punir quelque part d’avoir affronté Arvin Boolell à Quatre-Bornes et pour le ‘cut down to size’ pour les dernières négociations d’alliance. Aujourd’hui avec un ‘front bench’ Ramgoolam/Duval/Mohamed/Boolell, le PTr propose une alternance crédible et forte.

Quant à Xavier Duval, en cas de victoire, il pourrait retrouver un poste puissant et efficace (DPM). Il aurait 20% de toutes les nominations et demeurerait un facteur incontournable sur la scène politique. Comme Sir Gaëtan Duval, Xavier semble être résigné à ne plus rechercher que l’award du ‘Best Supporting Actor’ en laissant au leader PTr celui du ‘Best Actor’ au lieu de s’échiner à courir vainement derrière un prime ministership illusoire, ainsi que l’y encourageaient en 2017 quelques jeunes excités de son parti.

Le seul hic maintenant pour Navin Ramgoolam est, qu’ayant choisi Xavier, il rend moins envisageable une coalition post-électorale PTr-MMM s’il n’y a pas une majorité nette. Paul Bérenger, dans ce cas, pourrait bien être plus sensible au chant de sirène du MSM ou alors être terriblement exigeant vis-à-vis du PTr.

* Navin Ramgoolam demeure-t-il malgré tout le meilleur « asset » du Parti Travailliste, selon vous ?

On pourrait dire qu’il est à la fois un ‘asset’ et un ‘liability’ pour le PTr. Navin Ramgoolam est un leader fort, autoritaire, combatif, un homme d’envergure qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il sait se faire obéir, mène ses troupes à la baguette et dirige de l’avant. Il conserve un caractère bien trempé mais, en même temps, beaucoup d’intelligence émotionnelle. Il est aussi un charmeur politique qui sait se faire aimer par ses partisans et ses interlocuteurs. Il est imposant, déterminé, mais il a un comportement de monarque fantaisiste qui aime se faire servir.Il aime suggérer qu’il a de la classe, qu’il est un être supérieur. Beaucoup de Mauriciens aiment ce style de leader fort mais chaleureux.

Mais il peut aussi être calculateur, désagréable envers ses contradicteurs, revanchard, jaloux de l’attention qu’obtiennent les autres (Boolell, Sithanen). Comme il peut aussi être léger alors qu’il faudrait au sommet de l’Etat plus de dignité. Navin est souvent son pire ennemi et il cause ses propres chutes, comme en 2000 et 2014. Certains Mauriciens rêvent d’un leadership d’Arvin Boolell au PTr mais tout cela n’a aucune pertinence. Navin Ramgoolam n’a jamais songé à laisser le leadership du PTr à Arvin et, même s’il se retirait un jour, je doute fort qu’il le lui laisse.

* Il ne faut pas non plus sous-estimer Pravind Jugnauth. Son style froid et plus calculateur, et sa gestion des affaires de l’Etat et de son parti, sans les excès de langage de son père, sont aussi révélateurs d’un adversaire redoutable et d’une bête politique en devenir. Qu’en pensez-vous ?

Le Parti Travailliste aurait grand tort de sous-estimer Pravind Jugnauth. Il est une force tranquille, un ‘quiet achiever’ qui sait exactement ce qu’il veut et qui a eu du temps depuis 2003 pour se préparer à devenir Premier ministre. Pravind Jugnauth a beaucoup gagné de ses deux ans de prime ministership : assurance, popularité, perception de sérieux et de bonne volonté. La fonction fait l’homme.

Pravind a émergé comme un leader neuf, déterminé, énergique, pragmatique, qui ‘means business’ et qui va jusqu’au bout de ses promesses et de ses projets. Il y a chez lui une froide détermination, une ambition contrôlée. Il est un réformateur qui n’a pas peur de la modernité ou peur d’assumer l’avenir. En même temps, il allie modernisme économique, technologique avec conservatisme social et religieux. Beaucoup de gens aiment ce mélange.

Sur le plan social, on voit bien qu’il a de l’empathie pour les malheureux, veut aider les plus démunis. Il a une conscience sociale. Il contrôle bien son caractère, a une bonne capacité d’écoute, n’humilie pas ses interlocuteurs ou ses contradicteurs comme le fait son père. Je sens chez lui une volonté de bien faire mais il a aussi des défauts certains : il se confie peu, consulte peu, augmentant ainsi les risques de se tromper. Il est clanique et protège trop certains de son parti qui compromettent l’action gouvernementale. Il sera un redoutable adversaire pour Navin Ramgoolam, d’autant plus qu’il a 15 ans de moins que le leader Travailliste.

* A la fin de la journée, pensez-vous que tout se jouera après les résultats des prochaines élections, les arrangements post-électoraux seront toujours de mise puisqu’aucun/e parti/alliance n’obtiendra au final une majorité confortable ?

N’allons pas trop vite en affaire. Rien ne dit qu’il n’y aura pas de majorité nette, une ‘workable majority’ au Parlement. Tout peut arriver. S’il n’y a aucun parti majoritaire, il y aura consultations, négociations. Personne ne peut ni ne doit anticiper ce qui pourrait arriver ni le rapport de forces. Attendons donc voir, d’autant plus qu’il est présomptueux et très arrogant pour quiconque d’anticiper la volonté de 945,000 électeurs. Chacun de ces électeurs comptera. N’ayons pas la prétention de voter pour eux !


* Published in print edition on 11 October 2019

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