Dev Virahsawmy

Interview: Dev Virahsawmy


« Une alliance PTr-MMM va ouvrir la porte à beaucoup plus d’instabilité »

* « Il nous faut un Président fort mais qui est contrôlé par le Parlement »

Dev Virahsawmy, observateur des tractations et élucubrations politiques s’interroge sur le devenir de notre Parlement. Pourquoi tout chambouler alors que certaines priorités au niveau de la représentativité des femmes et d’autres groupes méritent d’être analysées? Les bla-bla dominent le paysage politique mauricien. Mais toute décision valable pour une véritable nation fait peur, dit-il. A vrai dire le politicien élu recule et se cache au lieu d’aller au-devant et annoncer telle idée… Mauritius Times: Les discours politiques dans les fonctions religieuses divisent. Ça refait débat depuis l’incident survenu à l’occasion de la célébration du Yaum-Un-Nabi. Il y a une “méthode ramgoolamienne,” affirme Nando Bodha du MSM, qui consiste, selon lui, à politiser à outrance ses discours lors des fonctions sociales/religieuses, mais qui est de plus en plus contestée. Qu’en pensez-vous ?

Dev Virahsawmy : Permettez-moi d’affirmer dès le départ mon accord avec et mon soutien à M. Dulthumun dans sa prise de position par rapport à cette question. Je tiens d’ailleurs à le féliciter pour son courage. Il me semble que certains ont complètement oublié ou ont choisi d’oublier de donner une définition précise de la politique. La politique est l’art et la science de construire une société ; cette politique a de facto une influence sur la religion et toutes autres activités qui existent au sein ou affectent d’une façon ou d’une autre la société. On peut ainsi voir une cohabitation entre la religion et la politique dans toutes les sociétés, et c’est d’autant plus visible à Maurice du fait de notre Histoire particulière. Il ne faut pas oublier non plus qu’il fût un temps où une religion particulière fut privilégiée aux dépens des autres, et il avait fallu mener un combat acharné pour enlever cette discrimination criante et rétablir la justice pour tous. Ceci nous amène à l’autre aspect de la question : les subventions de l’Etat dont bénéficient toutes les confessions religieuses du pays. Il faut bien le préciser : ces subventions de l’Etat constituent une contribution politique. Tous ceux qui voient un inconvénient dans la présence des politiques lors des activités religieuses ou toute autre fonction devraient faire preuve de courage et d’honnêteté et dire NON aux subventions religieuses.

Parallèlement à cette question de cohabitation politique-religion, il y a le débat autour du Best Loser System (BLS) qui refait surface. Le BSL repose essentiellement sur la catégorisation religieuse/ethnique. Nous avons principalement deux groupes ethniques qui sont identifiés sur une base religieuse : les Musulmans de par leur foi dans le Coran et leurs pratiques islamiques, et les Hindous. Toute discussion concernant le Best Loser System, son abolition ou pas, etc., relève aussi d’une discussion politique. La politique va donc de facto être présente dans les événements socio-religieux ou toutes discussions relatives. Parler en termes de seuil de tolérance qui aurait été dépassé… c’est dire n’importe quoi. Cette question sera à l’agenda aussi longtemps que Maurice sera Maurice – c’est-à-dire une société laïque qui tient en compte ses réalités religieuses et culturelles.

* Ne pensez-vous pas que ce qui favorise les abus découle d’une certaine relation dite incestueuse entre certains dirigeants des groupes religieux ou socioculturels et certains dirigeants politiques ? Par contre, pas question de discours politiques chez les Catholiques — même si Grégoire fait appel au vote « avec ou lé cœur » et qu’il n’est pas sanctionné par l’Eglise ? Exemple à suivre ?

Il existe une grande différence entre les pratiques de l’Eglise catholique et celles des religieux hindous. L’Eglise catholique invite les dirigeants politiques à l’occasion de certaines messes, par exemple la Messe de Saint Louis. Les hommes politiques n’ont pas droit à la parole puisque ce ne sont que des messes. C’est différent chez les Hindous : le réveil mais aussi le combat politique s’est organisé autour des structures religieuses. Les combats des politiques et des religieux hindous ont toujours coïncidé, et on ne peut pas séparer les deux. Même le mouvement des frères Bissoondoyal avait une connotation religieuse. Chez les Musulmans, on ne tient pas de discours politiques dans les mosquées, mais les dirigeants politiques, que ce soit le Premier ministre, le chef de l’opposition, etc., sont non seulement invités mais il leur est donné l’occasion de prendre la parole lors des grandes célébrations religieuses. C’est également le cas chez les Tamouls, les Marathis, les Telegous.

Faut-il avoir un modèle ou protocole par rapport à toute cette question de discours politiques lors des manifestations religieuses ? Je ne saurais vous le dire. Mais il faut reconnaître que nous vivons dans une société complexe avec des pratiques variées, les unes différentes des autres et qui ne sont pas imposées sur quiconque. Laissons évoluer les choses ; ce n’est pas à moi ou à quiconque d’imposer quoique ce soit sur les différents groupes religieux du pays.

* Qu’en est-il toutefois de cette relation dite incestueuse entre certains dirigeants des groupes religieux ou socioculturels et certains dirigeants politiques ?

Je ne pense pas qu’on pourrait qualifier cette relation complexe entre politiques et religieux, d’incestueuse. Il faut voir les choses dans une perspective historique : le combat de la communauté hindoue, par exemple, a été mené par des dirigeants qui étaient à la fois impliqués dans la politique et le socioculturel – j’ai évoqué auparavant le combat des frères Bissoondoyal, à titre d’exemple. Qui oserait parler de « relation incestueuse » par rapport à ces derniers ? Il y a, selon moi, une mauvaise compréhension de l’Histoire ou une grande supercherie et une immense dose d’hypocrisie dans toute cette affaire.

* Lorsque Grégoire avait fait son appel au vote « avec ou lé cœur » lors des dernières élections et qu’il ne fut pas sanctionné, cela vous surprend ?

Grégoire a tenu un discours politique ce jour-là. Nous savons également qu’il a été très actif dans certaines régions pour réclamer, semble-t-il, un vote contre l’alliance de Ramgoolam et pour celle menée par Bérenger. Mais il faut aussi savoir que l’Eglise catholique est organisée de façon assez spéciale et complexe. Il y a très souvent des prêtres qui ne tombent pas sous la juridiction de l’Evêque de Port Louis et qui sont libres de leurs actions et de leurs paroles. Il faut comprendre cette réalité et ne pas blâmer l’Evêché pour les façons de faire de certains prêtres.

De plus, il y a toujours eu des prêtres qui ont fait de la politique. Reynolds Michel, un ami personnel que j’aime bien, était attaché au Diocèse de La Réunion aux temps où il était prêtre, et qui ne tombait pas sous le contrôle de l’Evêque de Port Louis, et il faisait de la politique. Serge Clair, comme d’autres, s’est engagé dans la politique pour ensuite abandonner la prêtrise ; il y a aussi d’autres qui sont restés prêtres mais qui font à leur façon une certaine politique.

Ceci dit, il faut aussi savoir qu’une lecture de l’Histoire et des textes des grandes religions vous apprendra qu’on ne peut séparer la religion de la politique ; il y aura certes des conflits entre ces deux, comme il y a toujours eu, mais ce sont des conflits gérables. Ce qui m’embête dans toute cette affaire, c’est cette levée de boucliers lorsque Navin Ramgoolam a parlé de problèmes politiques liés au Best Loser System. Faut-il bien faire ressortir que le BLS relève à la fois d’une question politique et religieuse, et Navin Ramgoolam a toujours parlé de la réalité politique liée à cette question. Je lui donne raison d’en parler parce que nous sommes tous concernés par cette question. Par contre, il y a des politiciens qui, tout en s’enveloppant dans un manteau de pureté et de chasteté, sont en train de pratiquer une politique démagogique. A eux d’assumer leur responsabilité !

J’ai fait de la politique pendant très longtemps, au fait j’observe la chose politique depuis 1967, mais je n’ai jamais été autant frappé que par cette idée incongrue que Paul Bérenger est venu nous proposer en ce qui concerne le Best Loser System. Il n’est pas venu nous proposer une solution réfléchie que son parti considère être la plus sage et la plus appropriée dans le contexte mauricien mais, retenez bien, il nous balance quatre solutions, à l’exemple d’une ‘Multiple Choice Question’ – et il appartiendra aux Mauriciens, comme l’étudiant du CPE, de ‘put a tick to the correct answer’. Ce qui m’embête et m’a fait rire un bon coup, c’est sa quatrième solution qui consiste à maintenir le BLS tout en enlevant la nécessité de déclarer l’appartenance ethnique ! Alors c’est à se demander sur quelle base la Commission électorale va choisir les Best Losers. Sur la base du nom du candidat, ou son style de vie ? Nous savons tous qu’il suffit d’une simple démarche légale pour effectuer un changement de nom et ainsi prendre avantage de cette solution géniale de Paul Bérenger. Heureusement pour lui, le ridicule ne tue pas !

* Dites-nous : au vu des réactions enregistrées de part et d’autre concernant l’abolition du BLS, maintenez-vous qu’il faut malgré tout l’abolir ? 

En tant que système, il faut qu’il disparaisse ; ce qui doit disparaître, c’est l’obligation de déclarer son identité ethnique. Là-dessus, je dis que c’est important dans l’intérêt de Maurice, après des décennies d’indépendance, pour que nous puissions développer une identité nationale, c’est-à-dire une identité supra-ethnique qui est « above ethnicity ». Mais ce qui est également important dans une démocratie, c’est de nous assurer, dans le sillage de l’abolition du Best Loser System comme système de sélection, que toutes les sensibilités et leurs représentants, c’est-à-dire que tous les partis politiques assument leur responsabilité en s’assurant que toutes les composantes de la société mauricienne sont représentées au sein du Parlement.  

Donc, le Best Loser System en tant que système de sélection doit partir, mais la responsabilité demeure pour que les représentants des différentes composantes de notre société soient présents au Parlement. Et cela tombe sur les épaules des dirigeants. Or c’est de cela qu’ils ont peur ; ce sont des pétochards qui ont peur du changement et des pressions. Dans le sillage du 60-0 en 1982, il y avait un mouvement au sein du MMM en faveur de l’abolition du Best Loser System. On l’a maintenu ; mais puisqu’on voulait combattre le communalisme, on l’a fait en dé-communalisant le sport. Ce n’est pas le communalisme qui est mort, mais le football.  

* Mais réussir une bonne réforme électorale nécessitera la mise en place des mêmes garanties que le Best Loser System. Le Party List, de toute évidence, ne convainc pas… 

Nous sommes en train d’avoir comme prémisse de départ qu’il y aura un système panaché – le First-Past-The-Post et la Proportionnelle. En ce qui concerne le Party List, c’est tout à fait normal que vous allez retrouver dans cette liste les dirigeants des partis parce qu’ils vont vouloir s’assurer, au cas où ils ont été battus sur la base du First-Past-The-Post de pouvoir entrer à travers le Party List. Mais le Party List n’est pas limité à 20 candidats, il y aura beaucoup plus que cela. Et quand les gens élus auront cédé leurs places, il y aura dans le « Party List » des gens qui représenteront les différentes sensibilités ethniques.  

Ce qui est, à mon avis, plus important, c’est une meilleure représentation des femmes au Parlement par le biais d’un Zip System dans le Party List – pour assurer cette représentation féminine. Deuxièmement, il nous faut aussi un moyen pour stopper le transfugisme. La proposition de Carcassonne allait nous aider en raison du Party List au niveau de chaque circonscription. Si quelqu’un abandonne son parti, il perd son siège. Mais avec le panachage, on n’a pas de garantie que le transfugisme va disparaître.  

* Si on se met à assurer une plus grande représentation des femmes au Parlement et si on arrive à éliminer le transfugisme, autant aller jusqu’au bout : réglementer le financement des partis politiques, démocratiser les partis, limiter le mandat du Premier ministre, n’est-ce pas ? 

Au fait il y a plusieurs choses à faire. Il faut certainement réfléchir sur la question de financement des partis politiques. Nous savons tous qu’il y a un parti à Maurice qui est financé par le grand Capital, celui-là même qui avait financé le PMSD en 1967 contre l’Indépendance et qui continue à financer aujourd’hui le MMM — qui est devenu effectivement son bras politique. Donc quelle garantie peut-on avoir qu’avec l’introduction du financement par l’Etat il n’y aura pas en même temps un autre financement sous la table effectué par le Grand Capital ? Comment va-t-on contrôler tout cela par les temps qui courent avec une abondance de ‘dirty money’ dans le circuit ? Je ne sais pas comment le faire, mais faut-il sans doute bien réfléchir sur toute la question. Toutefois ce serait une bonne chose dans un système démocratique que l’Etat finance les partis politiques et contrôle leurs dépenses.  

Autre chose sur laquelle on devrait réfléchir : la création d’une République présidentielle, avec un président élu au suffrage universel. Je pense qu’il nous faut avoir un président, contrôlé par le Parlement, mais qui dispose du pouvoir de décision mais qui peut aussi prendre comme ministre ou même comme Premier ministre un non-élu. Cela donnerait la possibilité à la politique de recruter des talents et des intelligences ailleurs que dans le secteur strictement politique. A mon avis, le système présidentiel va nous permettre d’avancer, de progresser.

Mais il nous faut aussi cesser de réfléchir en termes de démocratie représentative. On parle actuellement, par exemple, de problème d’eau, de pollution de l’air mais aussi de l’accès à la terre. Je pense que des éléments aussi fondamentaux que l’eau, l’air et la terre devraient être la propriété de la collectivité. Donc, participer à la démocratie veut aussi dire démocratisation de l’économie, participation au sein des entreprises par le biais de l’actionnariat et la gestion des compagnies.

Donc, il y a tout ce mouvement de démocratie industrielle qui est aussi nécessaire que la démocratie politique – tout cela doit venir comme un ‘package’ global ; il n’y a plus de place pour des mesures ‘piecemeal’. Deuxième République, donc, où on a une démocratie nouvelle, avancée avec un Président élu au suffrage universel, un Président fort mais qui est contrôlé par le Parlement.  

* Quelle opinion faites-vous de la possibilité qu’un Président, élu par le Parlement, aujourd’hui à la retraite et qui choisit de revenir dans l’arène politique ? 

Je pense que n’importe qui dans une démocratie devrait avoir la possibilité de partir et de revenir. Mais j’ai un problème par rapport à toute personne qui occupe le fauteuil de Président et qui fait en même temps de la politique partisane. C’est indécent. Ce Président aurait dû avoir la décence de démissionner et faire son « re-make » avec Bérenger.  

* Cette question de « remake » de 2000 a cédé la place aux discussions par rapport à la réforme électorale. Il semblerait que ce soit un « re-make » PTr-MMM qui serait en voie d’être… 

A un certain moment j’ai pensé que Bérenger se servait du « remake 2000» pour détourner l’attention afin qu’il puisse négocier avec le Premier ministre. Je ne serai pas surpris s’il le fasse car il est devenu un maître dans l’art de faire des acrobaties. C’est peut-être aussi le vœu du Premier ministre mais personnellement je ne suis pas pour parce que ce ne serait pas une bonne chose pour Maurice. Une telle alliance va ouvrir la porte à beaucoup plus d’instabilité. Je pense que l’Alliance de l’Avenir, sous la direction de Navin Ramgoolam, a toutes les chances de remporter une belle victoire aux prochaines élections en 2015. Lui a une vision et un projet ; Bérenger, lui, n’en a pas.  

Les données de base dans le monde ont complètement changé. Il y a d’abord le phénomène de global warming qui devient un problème réel et lié à un changement climatique et qui va nous causer pas mal de problèmes. Ajouter à cela, il y a le capitalisme occidental qui est en train de foutre le camp et il faut être aveugle pour ne pas le comprendre. Regardez ce qui se passe à Air Mauritius aujourd’hui, qui a basé sa stratégie de développement sur le tourisme occidental. L’Europe traverse par une crise et il y aura de moins en moins de touristes de cette partie du monde. La solution se trouve-t-elle dans le tourisme indien ou chinois, comme on le prétend ? Je pense qu’on est en train de se foutre le doigt dans l’œil.  

Il faut qu’on fasse une réflexion sérieuse sur le déclin du capitalisme, mais aussi sur d’autres problèmes qui vont nous affecter dans le moyen terme et le long terme, comme la montée des eaux, le changement climatique, par exemple. Par ailleurs, nous avons développé une économie néo-coloniale. On doit remettre en question tout cela et c’est pour cela que je ne suis pas le Premier ministre lorsqu’il parle de son souhait de voir Maurice devenir une « high-income economy ». Ce n’est pas une bonne idée parce qu’il nous faut aujourd’hui développer à fond l’idée de Maurice Ile Durable – ce qui va nous donner une deuxième chance de réorganiser notre société et de revoir notre modèle de développement.

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