” Le sort du MMM se jouera devant l’Assemblée des délégués”

Interview : Avinaash Munohur, Politologue

‘C’est là que l’on crucifie traditionnellement toute opposition au leader… à moins que les équilibres internes n’aient, cette fois, radicalement changé

* ‘Situation idéale pour Ramgoolam : l’éviction de Bérenger lui ouvre la voie vers des réformes constitutionnelles à sa guise’

* ‘Les opérations de Trump au Venezuela, en Iran et ses visées sur le Groenland trahissent une panique face au géant chinois’


Alors que la planète peine encore à effacer les stigmates de la pandémie, un basculement géopolitique majeur redessine la carte du monde : guerre en Iran, duel technologique entre Washington et Pékin, et vacillement de l’hégémonie américaine face à l’ascension de la Chine et l’émergence du Sud global. Pour Avinaash Munohur, nous entrons de plain-pied dans l’ère de la multipolarité qui définira le 21e siècle. Au-delà de ces enjeux globaux, notre invité pose aussi un regard incisif sur la scène politique locale. Il s’intéresse notamment aux stratégies de Paul Bérenger, dont les déclarations de révélations fracassantes se sont soldées par un énième jeu théâtral. Quelles sont ses intentions réelles et quelles pourraient être les conséquences pour l’avenir de son parti, le MMM ?


Mauritius Times : Le monde semble se trouver à un point de bascule important. À peine commençons-nous à nous remettre de la pandémie de la Covid-19 que l’économie mondiale doit faire face à un nouveau choc majeur, avec la guerre en Iran, dont les répercussions pourraient être globales. Quelle est votre lecture de la situation actuelle ?

Avinaash Munohur: Nous traversons un moment délicat où les certitudes qui s’étaient formées au sortir de la Seconde Guerre mondiale et à la fin de la Guerre froide par la suite – avec la mise en place d’un « rules-based system » avec l’ONU et le triomphe de l’hégémonie de l’économie de marché sur la globalisation – semblent aujourd’hui être dans une phase de bascule.

L’expansionnisme de la puissance américaine sur les affaires globales, qui a connu une accélération certaine à partir des années 1980 — avec le président Ronald Reagan notamment – a commencé, depuis la fin des années 1990, à se confronter à deux choses : une contestation politique accrue dont les attentats du 11 septembre 2001 sont aujourd’hui le symbole ; et la montée en puissance de la Chine, qui a d’ailleurs intégré le système de l’OMC à la fin de l’année 2001.

Vingt-cinq ans plus tard, la Chine est devenue un acteur majeur des équilibres de puissance mondiaux grâce à sa force commerciale, mais également à travers son expansion militaire et sa capacité d’innovation technique et technologique. 2,8% du PIB chinois sont, par exemple, consacrés à la recherche et à l’innovation, ce qui constitue le taux le plus élevé de tous les pays de l’OCDE.

Dans les faits, la Chine tisse depuis un moment déjà sa toile et développe son influence sur les pays émergents du Sud global. La ‘Belt and Road Initiative’ (les Nouvelles Routes de la Soie) s’inscrit d’ailleurs directement dans la visée chinoise d’avoir ses propres capacités en infrastructures globales. Dans ce contexte, ne sous-estimons pas l’émergence d’autres puissances globales – et celle de l’Inde notamment.

* Sommes nous donc pris dans un basculement (shift) des équilibres où le déclin de l’Occident comme épicentre du pouvoir global va laisser place à une multipolarité qui s’affirme de plus en plus?

Effectivement. Le ministre indien des affaires étrangères le dit d’ailleurs parfaitement bien lorsqu’il affirme que le temps du non-alignement est en train de faire la place à l’ère du multi-alignement.

Je suis convaincu, depuis des années déjà, que nous vivons actuellement un grand moment de l’histoire globale, une transition vers une autre ère. Et je suis convaincu que la guerre en Iran s’inscrit dans cette transition et que le Moyen Orient sera politiquement radicalement différent au sortir de cette guerre.

* Au fait, on évoque depuis plusieurs années l’émergence d’une autre forme de globalisation, ainsi que d’un système international de plus en plus exposé aux disruptions. Les évolutions récentes semblent-elles aller dans ce sens ?

Si nous considérons que nous sommes entrés dans une phase de décomposition des rapports de puissance qui s’étaient solidifiés à la fin du 20ème siècle, et que le 21ème siècle sera justement celui de la recomposition d’autres rapports de puissance, alors il est clair que nous allons devoir composer avec les disruptions mondiales.

La multipolarité émergente se structurera autour de deux grands axes selon moi : les États-Unis et la Chine. Ces deux puissances sont actuellement engagées dans ce qu’il conviendrait d’appeler une guerre d’accumulation pour le contrôle de l’Intelligence Artificielle – l’enjeu majeur de notre siècle.

La Chine a fait un bond technologique fulgurant depuis au moins une dizaine d’années dans ce domaine et se présente aujourd’hui comme le pays capable de déployer les systèmes digitaux soutenant le développement de l’IA à l’échelle du globe. La preuve est que la Chine n’a eu de cesse de développer ses capacités de production énergétique depuis plus d’une décennie, pour atteindre le chiffre gargantuesque de 3,9 millions de MW. En comparaison, les États-Unis, eux, sont capables de produire 1,35 million de MW. Lorsque l’on considère que l’énergie est le nerf de la guerre du numérique et de l’IA, nous nous rendons compte que les ambitions chinoises ne sont pas à prendre à la légère.

Le président Donald Trump en est parfaitement conscient. C’est la raison pour laquelle il avait, lors de son premier mandat, lancé une guerre commerciale contre la Chine – avec Huawei et la 5G dans sa ligne de mire. Et la réponse actuelle de Donald Trump est d’affirmer que, pour lui, il est impératif que les géants américains du numérique gardent le contrôle de l’infrastructure globale de l’IA.

Il faut avouer que c’est une chose d’avoir cette ambition, mais c’est une autre chose de pouvoir la réaliser. Et c’est là que le bât blesse pour les États-Unis. Le simple fait que la Chine produit actuellement près de 70% des terres rares, avec un contrôle de 90% du raffinement des minerais selon l’IEA, est une démonstration de force. Lorsque l’on connaît l’importance des terres rares pour la production des micro-puces, nous constatons que le retard américain est flagrant.

Ainsi, les prises de position récentes de Donald Trump – l’opération au Venezuela, sa volonté affichée de rattacher le Groenland aux États-Unis, et l’opération ‘Epic Fury’ sur l’Iran – seraient les signes d’une certaine panique de ce retard face au géant chinois. Il est impératif pour lui de mettre la main sur certaines ressources stratégiques, même s’il doit le faire par la force. En fait, nous semblons être revenus à une forme décomplexée de colonialisme.

* Pensez-vous que la Chine constitue la cible stratégique ultime du conflit autour de l’Iran ? Quel serait l’objectif recherché ?

Bien évidemment ! L’objectif recherché par Trump me semble assez clair en fait : défaire les alliances historiques qu’il considère comme devenues obsolètes – avec les Européens notamment -, construire d’autres alliances et mettre la main sur les ressources stratégiques afin de permettre aux États-Unis de ne pas perdre du terrain face à l’expansionnisme chinois.

Le cas récent du Venezuela est assez clair de ce point de vue. Avec le kidnapping de Maduro, Donald Trump a réaffirmé avec force la doctrine Monroe. Le temps où le continent latino-américain était la chasse gardée des États-Unis avait touché à sa fin depuis un moment déjà, avec une pénétration réelle de la Chine comme un acteur majeur des partenariats et des investissements dans une grande partie des pays latino-américains.

Trump a ainsi lancé le signal d’un retour clair et violent de l’Amérique Latine dans la sphère d’influence états-unienne. Cela ne signifie pas que Trump est contre une présence chinoise en Amérique Latine – en témoigne le fait que le Venezuela continue à vendre son pétrole à la Chine. Ce qui le préoccupe, c’est l’influence croissante de la Chine, qui pourrait aboutir au déploiement de la Belt and Road Initiative sur le continent. Cette hypothèse est inacceptable pour lui.

Un autre exemple est la relation complexe que les États-Unis entretiennent avec l’Inde. Cette dernière a toujours pratiqué une politique de non-alignement, mais avec des sympathies affirmées pour l’Union soviétique, ce qui explique aujourd’hui la relation spéciale qu’entretient l’Inde avec la Russie.

Mais les choses ont rapidement évolué depuis quelques années, et l’Inde se présente aujourd’hui comme le partenaire le plus stratégique des États-Unis, notamment en matière de développement du digital et de l’IA justement – mais pas que cela. Le récent sommet sur l’IA qui s’est tenu à New Dehli a apporté d’importantes promesses d’investissements de la part des géants américains comme Google ou Meta. Apple avait déjà emboité le pas en délocalisant ses usines chinoises vers la Grande Péninsule.

Nous voyons là la construction d’une alliance hautement stratégique pour l’influence américaine dans la région Indo-Pacifique, et la volonté des États-Unis à soutenir le développement économique et industriel indien, afin que ce pays puisse devenir une puissance régionale affirmée, capable de concurrencer l’influence chinoise dans l’océan indien.

Mais pour revenir à votre question, il me semble clair que les États-Unis sont actuellement pris dans un processus de réalignement de leurs intérêts stratégiques. Et la visée reste clairement la Chine. On peut également voir dans la folie de l’opération ‘Epic Fury’ la volonté de se défaire du statu quo du Moyen-Orient au profit de l’émergence d’un autre équilibre où Israël et les pays du Golfe Arabe entreraient dans des coopérations sécuritaires et économiques – les Accords d’Abrahams servant de ‘template’ en quelque sorte –, libérant ainsi une grosse partie des capacités militaires américaines qui pourraient ensuite être entièrement déployées dans le Pacifique, sans doute en soutien de Taiwan, de la Corée du Sud et du Japon. Réussiront-ils ce pari ? Difficile à dire pour l’instant.

* Dans ce contexte, un conflit prolongé avec l’Iran pourrait entraîner des conséquences significatives pour notre économie. Au-delà de l’impact direct et indirect des hausses des coûts des produits pétroliers, l’exemple d’Emirates Airlines est souvent cité : cette compagnie représenterait à elle seule entre 25 % et 30 % des arrivées touristiques à Maurice. Comment renforcer notre résilience face à un tel scénario ?

C’est triste de voir une compagnie comme Emirates face à une telle situation. Sa réussite fulgurante est le témoignage de ce que l’on peut construire lorsqu’on ne politise pas une institution aussi stratégique que le porteur national. Nous pouvons dire la même chose de Dubaï qui s’est forgée cette image de « Suisse du Moyen-Orient »: un pays à l’abri des affres du monde où les investisseurs et les influenceurs viennent vivre comme dans un Disneyland pour adultes.

C’est tout cet imaginaire qui vole actuellement en éclats, et même si les Émirats Arabes Unis mettent le paquet pour une reprise économique forte au sortir de la guerre, la confiance risque d’être à jamais ébranlée pour les investisseurs. À moins bien sûr qu’un changement de régime opère réellement en Iran, avec un gouvernement qui soit capable de stabiliser l’Iran dans un modèle de développement qui fasse de ce pays une puissance économique régionale. Mais il est actuellement utopique de penser cela.

En tout cas, nous voyons bien que notre dépendance à Emirates peut se retourner contre nous s’il y a un problème au Moyen-Orient. Ce porteur compte pour près de 30% des arrivées de personnes à Maurice, et est indispensable à notre industrie touristique. Nous entendons dire qu’il y a actuellement des discussions avec Qatar Airways également pour le développement d’un partenariat stratégique avec Maurice. Est-il sage dans la situation actuelle d’envisager un tel partenariat avec un autre porteur du Moyen-Orient ? Nous deviendrons encore plus dépendants des problèmes qui pourraient y surgir.

En fait, nous voyons surtout dans cette situation que nous sommes dans l’urgence de repenser notre souveraineté économique. Une trop grande dépendance sur des porteurs étrangers, le manque de diversification de nos sources d’approvisionnement, le manque de réserves stratégiques (notamment en huile lourde et en fuel) et, in fine, notre trop grande dépendance vis-à-vis des IDE (Investissements Directs Étrangers) pourraient s’avérer extrêmement dangereux dans une situation de bascule.

En fait, nous sommes dans une situation structurelle complexe à Maurice. Nous avons dû encore plus ouvrir notre économie sur le monde parce que nous souffrons d’un problème démographique majeur : d’un côté, nous faisons face au vieillissement de la population et, de l’autre, l’exode des jeunes Mauriciens ne ralentit pas. Mauritius Statistics a d’ailleurs récemment confirmé un recul démographique cette année.

À partir de là, comment voulez-vous relancer la productivité ? Comment voulez-vous envisager la diversification sectorielle ? Il est plus que jamais urgent de revoir certaines politiques liées à l’investissement, à la migration, à la gestion des énergies et de l’eau, au développement de nos capacités portuaires et aéroportuaires aussi.

* Vous soulignez l’importance d’engager des réformes de nature structurelle. Le gouvernement actuel dispose d’une majorité absolue qui pourrait, en principe, faciliter leur mise en œuvre. Or, plus de quatorze mois après son entrée en fonction, les évolutions semblent encore relativement modestes. Comment interprétez-vous cette situation ?

Il est difficile de connaître précisément les raisons qui produisent la lenteur actuelle mais je pense que le gouvernement a commis quatre erreurs fondamentales depuis son élection.

* Dans la situation d’un 60-0, il y a trop de partenaires d’alliances et trop d’élus à positionner, pour un nombre limité de places. L’exemple des ministres et des ministres délégués est flagrant dans ce cas. Le Gouvernement actuel est composé de 24 ministres et de 10 ministres délégués. Maurice est un petit pays. Nous n’avons pas besoin de 24 ministères, et encore moins de 10 ministres délégués. Nous souffrons déjà de la lourdeur et de la lenteur de l’administration publique, pourquoi ajouter encore plus de lourdeur dans le processus de prise de décisions ?

À titre de comparaison, lorsque Lee Kuan Yew est devenu Premier ministre de Singapour en 1959, il a opéré la transformation radicale de son pays avec un cabinet resserré de 10 ministres. Un cabinet limité permet d’agir et de bouger rapidement. Il permet également de prendre des décisions courageuses en limitant l’interventionnisme constant des différents intérêts politiques souvent conflictuels.

* La seconde erreur a été de ne pas avoir immédiatement donné suite aux promesses de campagne, et notamment les promesses hautement symboliques comme la création d’une commission pour valider les nominations, la nomination de personnes jeunes, apolitiques et dont les compétences sont reconnues à des postes clés, et l’abolition du poste de Vice-Président de la République. La popularité du nouveau gouvernement a fondu comme neige au soleil de ce simple fait, surtout qu’ils se sont ensuite basés sur le fameux rapport sur l’état de l ‘économie pour mettre en place des politiques d’austérité dont le rehaussement de la pension de vieillesse à 65 ans reste la mesure la plus impopulaire et la plus décriée.

* La troisième erreur, et il faut ici donner raison à Paul Bérenger, a été de continuer à centraliser le pouvoir au PMO. Il est insoutenable que le Premier ministre soit également le ministre des finances. On ne peut pas être à la fois responsable de la sécurité intérieure, des grands corps de l’État, des finances et de la stratégie économique. C’est beaucoup trop de pouvoir concentré entre les mains d’une seule personne, ce qui décuple les risques de mauvais calculs et de mauvaises décisions.

* La quatrième erreur, qui pourrait s’avérer hautement dommageable sur le long terme, est le fait d’avoir voulu renégocier l’accord sur les Chagos. Le temps perdu à la renégociation semble avoir été fatale avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Le pire, c’est que le gouvernement avait déjà prévu cette entrée d’argent dans le budget et se retrouve maintenant en face d’un déficit sérieux.

En fait, j’ai l’impression que la marge de manœuvre du gouvernement est devenue très limitée, sauf s’il y a un remaniement ministériel ou une rupture – ou les deux –, ce qui pourrait insuffler une autre dynamique.

* Le départ de Paul Bérenger s’est donc concrétisé. Est-ce que ce retrait de Paul Bérenger en tant que DPM sera un facteur d’instabilité supplémentaire ou pourrait-il, au contraire, contribuer à une certaine clarification de la situation politique ?

Paul Bérenger a soumis sa démission en tant que DPM, ce qui implique qu’il reste pour l’instant au gouvernement. Ceci signifie qu’il sera un backbencher en attendant d’autres développements possibles. Le MMM tiendra un BP qui sera sans aucun doute houleux lundi après-midi. L’issue de ce BP déterminera si Paul démissionnera également du gouvernement pour siéger dans l’opposition, et si d’autres élus du MMM lui emboîteront le pas.

Au-delà de cette interrogation, une fois la rupture consommée avec le gouvernement, l’enjeu est désormais ailleurs : Paul Bérenger franchira-t-il le pas en profitant de son siège de député de l’opposition pour adresser des questions susceptibles d’embarrasser sérieusement le Premier ministre ? Paul Bérenger avait annoncé des révélations fracassantes, suggérant que certains, évoluant dans les milieux du PTr, feraient partie d’un réseau mafieux. Il a tenu un discours d’opposition virulent en affirmant avec force et vigueur que le pays allait vers la banqueroute économique. Il s’est désolidarisé du gouvernement et de ses propres élus, en lançant son ultimatum. Il a monté une mayonnaise autour de la supposée démocratie des instances du MMM afin de produire une hystérie entretenue par les médias, afin de justifier son départ du poste de DPM.

Il a créé une tempête politique pour sortir comme un héros. Il doit maintenant acter cette promesse et nous expliquer ce qui se passe. Cette situation pourrait créer de l’instabilité pour le gouvernement, dépendant de la nature des révélations et des preuves qui seront apportées. Parallèlement, Paul Bérenger se concentrera également sur les luttes internes au MMM. Ce moment me rappelle beaucoup celui de 1993. Comme quoi, l’histoire se répète…

* On ignore encore si Paul Bérenger choisira effectivement de rompre avec le gouvernement pour siéger dans l’opposition. Une chose est sûre : les élus mauves n’ont pas fait bon accueil à l’ultimatum qu’il leur a lancé en début de semaine, juste avant la rentrée parlementaire. Pour beaucoup, ce désaveu est le signe d’une perte de contrôle manifeste sur son groupe parlementaire. Quoi qu’il en soit, le dernier mot reviendra à l’Assemblée des délégués, n’est-ce pas ?

Nous parlons du fait que l’histoire se répète. Cet épisode rappelle le célèbre avertissement de Karl Marx : l’histoire se répète toujours deux fois, la première fois comme tragédie et la seconde comme farce. Il est clair que nous sommes entrés dans la phase de la farce — celle de la caricature, du ridicule et de l’absurde. Ce constat est profondément inquiétant car, comme le suggérait Marx, la farce est souvent plus délétère que la tragédie : elle recycle le passé sans le comprendre et rejoue stérilement l’histoire au lieu de la faire avancer.

Il était prévisible, depuis l’épisode de novembre dernier, que Paul Bérenger se retrouverait en minorité au sein de son Bureau Politique (BP). S’il a temporisé, espérant sans doute regagner du terrain par des cooptations stratégiques, le rapport de force ne semble pas avoir pivoté en sa faveur. À en croire les fuites du dernier Comité Central (CC), il ne serait plus non plus en position de force dans cette instance.

Un constat s’impose : Paul Bérenger n’est plus dans l’action pour le pays, il est désormais tout entier à la manœuvre au sein de son parti. Il ne gouverne plus ; il fait de la politique politicienne. Alors que le MMM est à l’aube de changements majeurs, il a subtilement glissé, après le CC de mercredi, qu’aucun vote n’avait eu lieu, précisant que si une décision devait être tranchée, elle appartiendrait souverainement à l’Assemblée des délégués.

Il sera fascinant d’observer comment les autres élus mauves navigueront dans cette conjoncture. Parviendront-ils à fédérer les différents courants du parti pour contrer les « Bérengistes » et insuffler une nouvelle direction ? Ou sont-ils condamnés à subir cette répétition de l’histoire qui, par le passé, a systématiquement envoyé toute contestation du leadership de Bérenger vers l’errance politique ?

Au final, l’Assemblée des délégués aura le dernier mot sur l’orientation et le leadership du parti. Pour les non-initiés, rappelons que cette instance est un peu le « mont Golgotha » du MMM : c’est là que l’on crucifie traditionnellement toute opposition au leader… à moins, bien sûr, que les équilibres internes n’aient, cette fois, radicalement changé.

* Comment interpréter la dynamique actuelle entre Paul Bérenger et Navin Ramgoolam ? Le premier a multiplié les critiques à peine voilées à l’encontre du Premier ministre et de certains membres du gouvernement, tandis que Navin Ramgoolam — contrairement à ce qu’aurait pu faire Sir Anerood Jugnauth dans une situation similaire — semble n’avoir jamais envisagé de le révoquer. Comment comprendre ce jeu politique ?

Navin Ramgoolam est dans une situation particulièrement avantageuse. Il pourrait, malgré un éventuel départ de Paul Bérenger du gouvernement, conserver la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Tout dépendra du nombre des élus MMM qui souhaiteront rester au gouvernement. Cette situation serait idéale pour Navin Ramgoolam. Il se débarrasserait d’un Paul Bérenger politiquement encombrant pour lui, tout en conservant la capacité à mener des réformes constitutionnelles qui seront à son avantage. Mais pour que cette situation se concrétise, il est impératif que Paul Bérenger quitte le gouvernement de lui-même – en créant une scission au sein du MMM. Tout passionné de pêche au gros sait qu’il faut faire preuve de patience lorsqu’on veut capturer une belle prise. Il faut non seulement lui donner le temps de mordre à l’hameçon, mais il faut également le fatiguer, le priver progressivement d’énergie et attendre qu’il s’épuise avant de pouvoir le rabattre. Et Navin Ramgoolam semble être un excellent pêcheur.

* On peut également concevoir qu’une fois libéré des contraintes de l’alliance gouvernementale, Paul Bérenger soit tenté de lever le voile sur ces fameux “réseaux” ou “groupes d’influence” qu’il évoque à demi-mot depuis des mois. Toutefois, une interrogation subsiste : s’il détenait réellement des dossiers compromettants, Navin Ramgoolam n’aurait-il pas tout intérêt à le maintenir coûte que coûte au sein de l’alliance pour acheter son silence ? Dès lors, la question se pose : assistons-nous à l’instauration d’un véritable rapport de force politique… ou s’agit-il d’un simple coup de bluff ?

Nous verrons, pour citer Paul lui-même. Ce dernier avait promis qu’il attendrait le départ du président des Seychelles pour parler. Est-ce qu’il a parlé en fin de compte ? Non ! Le fera-t-il ? Disons que maintenant qu’il n’est plus DPM, c’est le moment de parler – sans doute par la voie de questions parlementaires. Mais j’ai bien l’impression que Paul Bérenger est en train de faire ce qu’il sait faire le mieux : le combat politique.

Il utilise son arme préférée : son personnage de grand patriote, pour faire monter la sauce. Les médias le suivent sans avoir la moindre preuve de quoi que ce soit, créant une situation de défiance malsaine dans le pays. Il en profite ensuite pour quitter le navire avant que la tempête n’arrive, se donnant les moyens d’entrer dans son jeu préféré : passer son temps à défaire le gouvernement tout en construisant des alliances hypothétiques en parallèle. En fait, Paul Bérenger se désolidarise de Navin Ramgoolam à un moment qui pourrait être un point de bascule pour le gouvernement. Il quitte le navire avant le naufrage, en quelque sorte, alors que la situation iranienne nous donne de sérieuses raisons d’être inquiets. Mais est-ce une attitude acceptable de sa part surtout lorsque l’on sait qu’il fait partie de ce gouvernement depuis novembre 2024 et qu’il ne peut se désolidariser aussi facilement de ses responsabilités ?

Il a été pleinement partie prenante de la renégociation du dossier des Chagos, tout comme il a été entièrement associé à la décision de rehausser l’âge de la pension universelle — pour ne citer que ces deux exemples. C’est là l’un des grands talents de Paul Bérenger : être responsable de beaucoup de choses, en prétendant n’avoir été en charge de rien.

* Si Paul Bérenger devait finalement quitter l’alliance, quel pourrait être l’avenir du MMM dans les années à venir — notamment dans la perspective d’un retrait progressif de Paul Bérenger de la vie politique ?

Nous avons vu cette semaine que la majorité des élus du MMM étaient opposés à la volonté de départ de Paul Bérenger. Peut-on pour autant parler d’un rejet du “bérengisme” au sein du MMM ? On pourrait le croire, au regard de l’alignement du BP et du CC sur la volonté de se maintenir au gouvernement. Toutefois, il ne faut pas oublier que le logo et les couleurs du parti appartiennent légalement à Paul Bérenger, suite à un jugement rendu dans les années 1990. En l’absence d’un cadre régulateur pour les partis politiques, Paul Bérenger est le MMM. Beaucoup de militants le pensent du moins.

Il faut aussi dire que Paul Bérenger a su cette semaine qui était avec lui et qui était contre lui dans son parti. L’Assemblée des délégués pourrait donc faire son travail, et le parti purgera ceux qui auront ‘trahi’ le parti pour utiliser un terme que Paul affectionne particulièrement. À partir de là, que restera-t-il du MMM ? Les saignées successives ont réduit les bases du parti en peau de chagrin, et la réalité du terrain ne trompe pas : le MMM ne peut même plus garantir un 3-0 à la 19. Voilà où ils en sont. Comment donc envisager la suite ?

Est-ce que Paul démissionnera du MMM et laissera le parti se reconstruire sans lui, et sans son influence ? J’ai du mal à le concevoir, du simple fait de l’hyperpersonnalisation du pouvoir à Maurice. J’ai vu que la fille n’avait aucune intention de reprendre le leadership du parti. Elle n’aurait apparemment ni envie ni ambition. C’est à se demander ce qu’elle fait en politique… Elle a également souvent mentionné le fait qu’elle ne souhaitait pas entrer en politique active, mais que ce sont les Militants qui l’ont convaincu de le faire.

J’ai bien l’impression que nous sommes en fait dans une situation assez similaire à ce que le Vatican nomme une élection par acclamation ou adoration. Allons-nous avoir droit à un scénario similaire au MMM ? Le temps le dira. Mais peu importe le prochain leader, le fait est que le MMM fera face à une réalité électorale très difficile. Surtout si la réforme électorale promise et l’introduction du Kreol au Parlement sont mis de côté. Nous avons là deux leviers politiques clés pour l’avenir du MMM, et sans cela ils n’auront plus la possibilité – immédiate du moins – d’être incontournable dans n’importe quelle alliance, et ils ne pourront plus reconquérir les circonscriptions où ils sont en rapide perte de vitesse.

Nous parlions plus tôt de cette maxime de Marx sur l’histoire qui se répète deux fois, une première fois comme tragédie et une seconde fois comme farce. S’il est clair que Paul Bérenger personnifie le temps de la tragédie, le temps de la farce semble être arrivé.


Mauritius Times ePaper Friday 20 March 2026

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