Yannick Gounden : « En France, je suis Mauricien et Français et fier de l’être…

Interview : Yannick Gounden  —

De l’île Maurice à la France

A Maurice, mes copains de l’époque me demandaient de choisir ma couleur préférée sur le drapeau mauricien, le jaune ‘si to madras’ ou le bleu ‘si to créole’ »

 


Depuis l’indépendance de l’ile Maurice, plusieurs Mauriciens ont quitté leur pays natal par choix ou par contrainte. A l’occasion de la célébration des 50 ans de l’indépendance de la République de Maurice, Mauritius Times a souhaité donné la parole à un jeune expatrié.


 Yannick Gounden est titulaire d’un doctorat en psychologie cognitive de l’Université Paris Descartes. Il est psychologue spécialisé en neuropsychologie. Auteur de plusieurs articles scientifiques, il exerce le métier d’enseignant-chercheur à l’université de Picardie Jules Vernes à Amiens. Il a quitté son île natale en 2003 mais son cœur reste attaché à sa patrie.

* Vous exercez le métier de neuropsychologue et d’enseignant-chercheur en France. Etiez-vous ambitieux ou avez-vous bénéficié de circonstances qui ont facilité votre parcours professionnel ? 

D’abord, ma famille m’a toujours soutenu durant mes études. Mon père est enseignant au niveau secondaire et ma mère travaille à son compte dans le domaine de la restauration. J’ai un frère et deux sœurs. Mes parents ont tout fait pour nous aider à réaliser nos rêves. L’entraide est une valeur importante dans notre famille, ce qui permet de toujours tirer vers le haut celui ou celle qui a besoin d’un soutien à un moment donné ou un autre.

Ensuite, j’ai aussi rencontré les bonnes personnes au bon moment, notamment un directeur de thèse formidable. Donc, oui, j’ai bénéficié de certaines circonstances qui ont facilité mon parcours.

Bien sûr, comme beaucoup, j’ai fait des petits boulots pour financer entièrement mes études. Il y a eu des hauts et des bas, mais mon moteur pour avancer n’a jamais été l’ambition mais plutôt la passion. Aujourd’hui je fais des choses qui me passionnent, accompagner des personnes malades, enseigner et faire de la recherche à l’université.

* Avez-vous fait face à des difficultés culturelles lorsque vous êtes arrivé en France ? 

Les Français utilisent certaines subtilités de langage dans diverses situations. Par exemple, au début, j’ai eu un peu de mal à comprendre l’ironie ; je prenais les choses au premier degré.

La société est aussi plus individualiste. Par exemple, je trouvais anormal le fait de ne pas connaitre mes voisins. Mais bon, on s’y habitue et, ensuite, on s’adapte dès lors que l’on a un cercle d’amis.

* Comment s’est déroulée votre intégration en France ?

L’université, à Paris, est assez cosmopolite. Alors, les relations se sont tissées naturellement. Les autres Mauriciens que j’ai rencontrés ici n’ont pas exprimé de réelle difficulté à s’intégrer non plus.

Le fait de parler couramment le français, de venir d’une île que beaucoup idéalisent en France (le soleil, la plage, la mer…), et d’avoir vécu dans une société multiculturelle sont des atouts.

* Pourquoi avez-vous opté pour des études en France ?

Pour plusieurs raisons.

– J’ai toujours voulu découvrir la France et sa culture.

– C’était aussi plus rassurant car j’ai des oncles et des tantes qui vivent en France.

– Bien évidemment, les études restent aussi financièrement plus accessibles en France qu’ailleurs. Avec un job étudiant, de la volonté, une bonne organisation, un étudiant peut financer seul une formation de qualité.

* Avec du recul, que pensez-vous de votre parcours scolaire à l’île Maurice ? En êtes-vous satisfait ?

Oui, je le suis d’autant plus que je le vis aujourd’hui un peu comme un parcours du combattant.

J’ai fréquenté un collège d’Etat, le Mootoocoomaren Sungeelee SSS, qui se trouve à Surinam. J’ai eu 16 unités à l’époque en SC.

Malheureusement, j’ai dû arrêter ma scolarisation au sein d’un établissement malgré mes résultats. Il se trouve qu’aucun collège ne pouvait m’offrir la combinaison de matières principales que j’avais choisies : anglais, français et sociologie. Et moi, je ne voulais absolument pas m’orienter vers les sciences naturelles, ou en économie et comptabilité en HSC.

Par conséquent, j’ai décidé de privilégier la passion et de sortir de ma zone de confort. J’ai donc poursuivi ma scolarité chez moi en candidat libre pour mon HSC. Le deuil de ne pas avoir une scolarité normale avec mes copains de classe n’était pas facile à vivre surtout à l’adolescence. C’était une période de solitude, remplie d’incertitudes et de doutes,…

* Quel regard jetez-vous sur votre parcours au collège Mootoocoomaren Sungeelee, un “petit collège” d’Etat ?

Je suis très nostalgique de cette période. On me dit que le collège a beaucoup changé aujourd’hui. Sans aucun doute, c’étaient les plus belles années de ma vie scolaire à l’ile Maurice. Les enseignant(e)s étaient d’une nouvelle génération avec un sens de la pédagogie, l’infrastructure était récente et j’avais une super bande de copains. Malheureusement, mon passage dans le cycle secondaire a été écourté juste après le SC.

Pour moi, c’étaient de belles années. La formation que j’ai reçue au collège « MS4 » a été déterminante pour mon orientation professionnelle.

Le premier recteur du collège, Monsieur Thoda, a été un « coach de vie » pour beaucoup d’entre nous. Il a été notre recteur pendant trois ans. Chaque matin, avant de commencer la journée, nous faisions une séance de méditation, que j’associerais aujourd’hui à une forme de méditation de pleine conscience. Ses séances de méditation et sa bienveillance ont eu des bénéfices à long terme sur moi.

Permettez-moi de faire deux commentaires.

– M Thoda était novateur car cette pratique est actuellement en plein essor dans les écoles en France.

– Le terme « petit collège » par opposition au « star school », est assez stigmatisant, pouvant même toucher l’estime de soi, fragile à l’adolescence.

* Y a-t-il d’autres personnes qui ont marqué votre scolarisation au collège ? 

Sans aucun doute, Madame Mutylall. Elle m’a soutenu après le SC. Durant deux ans, j’allais chez elle pour travailler mes textes de littérature anglaise.

* Quels souvenirs gardez-vous de votre vie scolaire à l’Ile Maurice au niveau primaire ?

J’ai fréquenté l’école primaire Permal Soobrayen à Souillac. Si je fais abstraction des coups de rotins, j’ai passé quand même de belles années à l’école primaire. Je me souviens surtout du football et de mes copains. J’avoue que j’adorais jouer au foot avec eux pendant la récréation.

Aujourd’hui, grâce à mes connaissances académiques, je me rends compte que j’ai eu des retards dans les apprentissages, voire quelques difficultés qui subsistent encore aujourd’hui (une dyspraxie légère).

Par rapport à mes difficultés qui sont probablement d’origines développementales (la galaxie des dys : dyslexie, dysorthographie, dysgraphie, dyspraxie,…), j’ai pu avancer dans ma scolarité en mettant en place des stratégies compensatrices ou en évitant certaines situations pouvant me mettre en difficultés.

  • Par exemple, mon petit frère faisait toujours mes lacets à l’école.
  • Pour certaines tâches (par exemple dessiner un cube ou autres structures complexes), je pratiquais de manière répétitive les exercices pour pouvoir produire par la suite quelques chose qui soit correct.
  • J’emmagasinais aussi beaucoup de vocabulaire afin de trouver très vite des synonymes pour un mot dont je ne connaissais plus l’orthographe.

Je n’ai pas eu d’accompagnement particulier mais, heureusement, mes difficultés étaient légères. A ma connaissance, à l’époque, il n’y avait pas de dispositif particulier pour accompagner les personnes souffrant de « dsy ». Par exemple, j’aurais aimé bénéficier d’un tiers temps aux examens.

Il faut savoir qu’une personne souffrant de « dys » n’est pas moins « intelligente » qu’une autre. Il faudrait lui proposer les solutions appropriées et lui offrir l’encadrement nécessaire.

* Le 12 mars, nous célèbrerons les 50 ans de l’indépendance de la République de Maurice. En tant que jeune patriote, êtes-vous satisfait des progrès de la République de Maurice ? Si oui, lesquels ?

Il y a certainement des domaines où la République excelle et la génération de mes parents sera probablement mieux placée que moi pour constater ces progrès.

Cependant, au regard de ma temporalité (les années 80 à aujourd’hui), personnellement, je suis très déçu. Pour moi, le progrès doit se faire dans le respect de l’environnement et en mettant le peuple au centre du développement. On est très loin du compte.

L’ile Maurice devrait remettre l’humain et l’environnement au centre de ses projets. En matière d’environnement, il faut mettre en pratique un vrai développement durable et arrêter de bétonner le littoral. Il y a assez d’hôtels ! Pourquoi ne pas développer le tourisme chez l’habitant ? Ce serait une belle manière de remettre le Mauricien au centre du développement.

Je suis de très près les différents collectifs de citoyens qui militent pour la protection de notre environnement. J’attends avec impatience la décision que prendra le Gouvernement par rapport à la plage de Pomponette dans le sud de l’ile.

* Avec l’expérience acquise en France, que pensez-vous du domaine de la santé à l’ile Maurice ?

En ce qui concerne le domaine de la santé, je suis souvent peiné de voir sur les réseaux sociaux des personnes qui font des appels aux dons pour se faire soigner à l’étranger. Souvent, des parents sont en détresse car ils peinent à trouver de l’argent pour sauver la vie de leur enfant.

Les choses n’ont pas beaucoup changé, les appels aux dons en ligne se sont juste substitués à la petite boite en métal qui circulait dans les écoles.

Les médecins bien formés sont présents sur le sol mauricien mais les infrastructures et les équipements font encore défaut. J’ai vu des amis mourir pour des choses qui relèveraient de la « bobologie » ailleurs. Bien sûr, on peut me dire qu’ailleurs cela peut être aussi pire, mais ce serait un euphémisme mal placé.

12) Travaillez-vous avec les personnes âgées ? Y a-t-il un encadrement suffisant aujourd’hui à l’Ile Maurice ?

Mon domaine d’expertise au niveau de la recherche concerne la personne âgée (vieillissement normal/pathologique). D’abord permettez-moi de faire un commentaire. Il faut éviter de « pathologiser » le vieillissement qui est un processus normal.

Je ne sais pas trop ce qui est proposé actuellement à l’ile Maurice mais j’ai l’impression que les maisons de retraite spécialisées se démocratisent de plus en plus. Je suis personnellement plus en faveur du maintien de la personne à domicile au sein de sa famille moyennant des adaptations et des aides (ménage, portage de repas, aide à la toilette,…).

Je pense que la gratuité des transports en commun est une bonne chose mais il reste encore des progrès à faire en termes d’accessibilité pour des personnes âgées ou des personnes en situation de handicap.

* Et le domaine de l’éducation ?

Pour ce qui est de l’éducation, je trouve que nous n’avons pas à rougir au niveau purement académique même si j’aimerais que l’on mette un peu plus l’accent sur l’esprit critique et moins sur le « bachotage ».

L’école est aussi un lieu de socialisation, un lieu pour apprendre à vivre ensemble. Je ne comprends pas pourquoi les collèges sont séparés pour les garçons et les filles. Quel message transmettons-nous aux jeunes ? Quel est l’intérêt d’une telle organisation ? Quel impact sur le vivre ensemble après ? L’école n’est pas uniquement un lieu de transmission académique mais aussi un lieu pour acquérir un « savoir-être ». Cette forme de ségrégation homme-femme surtout à l’adolescence induit probablement une méconnaissance de l’autre.

* On parle beaucoup d’indiscipline en milieu scolaire à l’ile Maurice. Le nombre d’accidents liés à un manque de discipline des jeunes sur la route ne change pas… En tant que spécialiste, qu’en déduisez-vous ?

La punition n’est pas la solution et peut même être contreproductive. L’origine est souvent multifactorielle (personnelle, familiale, sociétale,…) et il est important de comprendre « le pourquoi » de l’indiscipline au volant ou ailleurs pour mieux prévenir les problèmes.

En France, la littérature scientifique prône les actions de prévention et proposent des pistes dans ce sens. Je ne sais pas si de telles études existent à Maurice mais elles seraient importantes compte tenue de la complexité de la société mauricienne.

* Quel est votre avis sur les leçons particulières?

Comme beaucoup, j’ai pris des leçons particulières car c’était quasiment un pré-requis pour réussir le CPE, cette fameuse « rat race ». Cette pratique me dérange énormément pour plusieurs raisons qui sont toutes aussi importantes.

  • L’école est censée limiter les effets des inégalités sociales (liées au contexte familial par exemple). Les leçons particulières accentuent encore plus ces inégalités car tout le monde ne peut pas se permettre d’offrir ces leçons à leurs enfants.
  • A mon époque, les leçons particulières ne servaient pas à combler des lacunes car on était souvent en avance par rapport au programme scolaire. Dans la journée l’enseignant passait assez vite sur certaines notions car celles-ci avaient déjà été abordées pendant les leçons. Résultat : ceux qui ne pouvaient pas s’offrir ces cours privés, étaient pénalisés et, par moments, certains décrochaient aussi.
  • Le fait de ne pas pouvoir s’offrir des leçons particulières était aussi stigmatisant. On était identifié comme « pauvre ». J’imagine que cela doit être difficile à vivre pour certains enfants et parents.
  • La mixité sociale aussi en prend un coup car, de mémoire, les enfants qui ne prenaient pas de leçons particulières étaient de facto moins intégrés dans le groupe.
  • Au-delà d’être source de discrimination et d’inégalités, ces leçons privent aussi les enfants de temps libre. Mes camarades et moi-même, nous avions peu de temps libre car en plus de l’école et des cours après l’école, le soir et le weekend, nous devions faire les devoirs. J’en avais tellement que ma mère faisait une partie pour moi.
  • Le développement de nos capacités cognitives se fait aussi par l’ennui. L’ennui est un moteur puissant pour développer et stimuler la créativité. Par ailleurs, avec ces grosses journées de cours, on perdait très vite notre curiosité intellectuelle ainsi que le plaisir d’apprendre. La curiosité et le plaisir sont essentiels pour les apprentissages. Le stress a un effet oxydatif sur le cerveau et cette « rat race » – à ce jeune âge – est, pour moi, proche de la maltraitance. On oublie l’’objectif de l’école qui est de transmettre un « savoir-faire » et « savoir-être » et non de réussir un examen.

* Travaillez-vous avec les jeunes en difficultés scolaires ? Y a-t-il un encadrement suffisant aujourd’hui à l’ile Maurice ?

A l’université où je travaille, j’ai aussi la fonction de référent handicap. Pour un encadrement des jeunes en difficultés scolaires, il est nécessaire d’identifier l’origine de ces difficultés scolaires (souvent multifactorielle : organique, psychologique, environnementale,….).

L’accompagnement est souvent personnalisé et centré sur la singularité de la personne. A ma connaissance, ce type d’accompagnement n’est pas encore bien développé ou démocratisé à l’ile Maurice.

* Les résultats du HSC ont été publiés récemment. Que pensez-vous des bourses d’études offertes pour fréquenter une université étrangère ?

Je trouve que c’est bien de récompenser les gens et d’offrir des bourses au mérite. Cependant, tout le monde n’a pas les mêmes chances de faire un cycle secondaire dans de bonnes conditions.

Pour plus d’égalité des chances, il faudrait ramener aussi plus d’équité pour aider la classe populaire. Sans équité, il ne peut pas y avoir d’égalité. Les lauréat(e)s issu(e)s des milieux les plus défavorisés sont tellement rares que ce type d’événements fait la une des journaux pendant quelques jours.

* On parle beaucoup de la “fuite des cerveaux”. Qu’en pensez-vous ?

« Des cerveaux », il y en a beaucoup à Maurice. Au lieu de s’occuper de celles et ceux qui sont partis, il faudrait d’abord valoriser ceux qui sont restés à Maurice.

Mais c’est une vérité de La Palice : ils sont bridés par le manque de méritocratie. Il faudrait donc valoriser les compétences, l’expérience, l’esprit d’innovation en faisant abstraction de la religion, de l’appartenance politique, du genre…

* Quels sont vos souhaits pour votre pays d’origine ?

J’aime infiniment l’ile Maurice. Je souhaite l’émergence d’un Mauricien Patriote et d’une identité mauricienne. Lorsque je vivais à l’ile Maurice, je me suis toujours senti obligé d’avoir une appartenance ethnique, une situation assez compliquée pour moi qui suis issue d’un mariage mixte.

 * Pouvez-vous élaborer sur les difficultés d’un enfant issu d’un couple mixte ?

Si je prends mon propre exemple, je me sentais morcelé : j’étais tantôt tamoul et tantôt « créole » selon les personnes avec lesquelles j’interagissais. Tantôt, les gens trouvaient que je ressemblais à mon père et tantôt à ma mère. A chaque fois je me sentais comme « un vendu » car je ne pouvais pas être un peu des deux aux yeux des gens. Il fallait absolument choisir…

En France, je suis Mauricien et Français et fier de l’être. A l’île Maurice, déjà dans les cours de l’école primaire, mes copains de l’époque me demandaient de choisir ma couleur préférée sur le drapeau mauricien, le jaune « si to madras » ou le bleu « si to créole » un jeu tellement révélateur ! Ma couleur préférée était le vert mais je n’y étais pas légitimement, façon de parler….

Je souhaite qu’un jour nous protègerons et nous défendrons nos iles (leurs plages, leurs terres, leurs forêts, leurs habitants…) avec la même ferveur, la même conviction et la même solidarité que chacun a pour sa communauté et sa religion respective.

Comme disait l’historien Sada Reddi, le « Mauricianisme » est dans un processus de construction continue. « On ne peut la créer artificiellement ». J’espère vivre assez longtemps pour voir disparaitre le best loser system et voir émerger une nation mauricienne fière et solide. L’avenir est conditionné par le présent… à nous de jouer !

 

* Published in print edition on 9 March 2018

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