Vina Ballgobin

L’école de la République : l’autre face

 

Lorsqu’il y a eu une prise de conscience que plusieurs enfants mauriciens avaient de graves problèmes, le système scolaire a assumé ses responsabilités. Le ministre Pillay avait commandité une étude spécifique sur les ZEP (zone d’éducation prioritaire) en 1999. Il est apparu clairement que l’Etat devait résoudre plusieurs problèmes sur le plan humain et les travaux avaient démarré rapidement.

 

Plusieurs aménagements ont eu lieu dans les établissements scolaires du ZEP. Le bâtiment et la cour de chaque établissement ont été améliorés et nettoyés de fond en comble. Chaque classe a un « class library ». Il existe un fonds pour acheter de la fourniture scolaire car les jeunes arrivent en classe sans livre, sans cahier, sans crayon.  

 

Avant même le démarrage du projet, certains enseignants et leur directeur d’établissement cotisaient pour offrir un repas par jour aux écoliers nécessiteux. Le projet ZEP a permis d’offrir un repas complet par jour aux jeunes qui, sans cette aide de l’Etat, resteraient sans alimentation toute la journée pendant plusieurs jours.

 

Ce projet a bien réussi et depuis quelques années, l’Etat s’occupe davantage de la pédagogie dans ses établissements. La recherche pointue en milieu scolaire a pris une dimension importante avec le ministre Gokool. D’abord, les écoliers en Standard 1 et la « literacy » est acquise pour la majorité ; les jeunes sont heureux. Mais année après année, les problèmes deviennent plus difficiles. L’on retrouve quand même dans les Pré-Voc, des jeunes qui savent lire et écrire. Heureusement !

 

Toutefois, il n’y a plus aucun aménagement de même nature qu’en ZEP pour encadrer les Pré-Vocs. Dans un établissement scolaire public, récemment, un jeune faisait les poubelles pour trouver quelque chose et se nourrir. Plusieurs jeunes souffrent de problèmes de vue et/ou de surdité, d’asthme… Certains établissements publics appellent les parents pour les orienter mais ils ne font rien pour leurs propres enfants.

 

D’autres jeunes semblent avoir des problèmes cognitifs mais, à ce jour, il n’y a aucun plan pour diagnostiquer avec raffinement les problèmes et trouver des solutions. Certains jeunes souffrent de traumatismes associés probablement depuis leur enfance dans un milieu de vie où règne la violence physique, verbale et psychologique. Là encore, il n’y a aucun plan pour les aider… C’est bien dommage car plusieurs sortiraient de leur mutisme et de leur « illettrisme cyclique » (ils savent lire et écrire pendant une semaine mais ils peuvent tout oublier la semaine suivante, ainsi de suite…) si seulement ils ont un accompagnement à ce niveau !

 

Il se trouve qu’il existe encore des parents qui ont honte d’avoir mis au monde un enfant souffrant d’un handicap mental. Ils cachent cette maladie et refusent d’envoyer leur enfant dans un établissement spécialisé. Un officier du ministère de l’Education m’a expliqué ceci avec beaucoup de modestie : « Quand un tel jeune arrive chez nous, nous comprenons bien sa situation familiale, nous essayons de convaincre ses parents. Mais l’école de la République aura toujours une place pour ces enfants en attendant que leurs parents comprennent. Même si le Pré-Voc n’est pas le lieu idéal pour son épanouissement, c’est notre responsabilité de le scolariser chez nous ». Sur le plan humain, il est possible d’apprécier cette position, mais quelque part, ne nous sommes pas complices de ces parents ? Nous n’aidons pas cette catégorie de jeunes qui trouveraient leur épanouissement dans un milieu éducatif approprié.

 

Pourquoi y a-t-il tant de problèmes en milieu ZEP et Pré-Voc ? Ces enfants de la République vivent dans la culture de la pauvreté, tout simplement. Beaucoup d’entre eux sont issus de familles « multi-parentales » (plusieurs pères et mères, divorce, séparation, union libre, mère adolescente) ou « mono-parentales » mais ils ne vivent pas forcément avec leurs propres parents. Ils vivent dans un environnement hautement instable, changeant régulièrement « d’adultes de garde » et aussi de lieu de résidence. Par conséquent, il n’est pas étonnant de constater qu’il existe aussi des problèmes de prostitution infantile et d’inceste.

 

Si l’Etat a pris ses responsabilités en ZEP, tout est à construire en milieu Pré-Voc. Un nombre infime de collèges ont pris le relais pour trouver une solution pour les collégiens qui n’ont pas un repas par jour. Un établissement Pré-Voc public a pris le relais pour faire passer les tests médicaux à toutes ses ouailles et a aussi établi une structure-relais pour les envoyer à l’hôpital concerné. Ainsi, des jeunes que l’on croyait illettrés se sont mis à lire et à écrire normalement…

 

Une généralisation de cette pratique est urgente dans les autres Pré-Vocs. A l’ère informatique, nous devons pouvoir « think out of the box » et trouver des solutions pour acheminer les dossiers scolaires et médicaux de nos jeunes, du ZEP au Pré-Voc ; « target » le nombre de jeunes qui ont besoin d’aide et utiliser le CSR pour les encadrer aussi longtemps que possible. Sinon, comment briser le cercle de la pauvreté ?

 

Le Kreol en ZEP et Pré-Voc

 

Dans le « mainstream », tout dépend du niveau de l’apprenant. Les « high flyers » n’ont absolument aucun problème avec le medium officiel – l’anglais — peu importe leur milieu social. Les apprenants moyens, qui ont un vocabulaire limité en anglais, ont besoin de la langue-support. D’ailleurs, suite à la mise en place du « Diagnostic Assessment Scheme » en Standard III, les résultats préliminaires du MES (2009) démontrent que « A promising proportion of pupils have acquired the basic competencies required to be literate in English. (…) Almost 80% of pupils managed to get at least half of the items on the assessment right. However, there is still a fair number of pupils, in particular from ZEP schools, for whom these essential skills have not been mastered yet.” (p.51) Donc, à part la langue-support, il faudrait mettre en place des “remedial strategies” pour ces jeunes.

 

Quant aux enfants en grande difficulté scolaire pour diverses raisons, peu importe la langue utilisée, ils sont en situation d’échec scolaire. L’introduction du Kreol comme une matière scolaire pour tous, de manière optionnelle et sous forme de projet-pilote dans quelques établissements volontaires de l’Etat, avec toutes les autres mesures d’accompagnement, nous aideraient à mieux situer les problèmes, à développer les méthodes d’enseignement appropriées pour les autres langues – anglais, français et langues orientales. Dans le système public, nous ne mettons pas les langues en concurrence pour détrôner l’autre et affirmer une sorte d’existence dictatoriale d’une seule langue. Nous sommes dans la collaboration entre les langues pour aider un apprenant à développer le maximum de ses capacités.

 

Pour les sciences, je me réfère au rapport seychellois de 1994, après plusieurs années de l’introduction du kreol comme matière au niveau primaire. Le « Language Policy Review Committee » dit ceci: « If it is recognized at the outset that English is the language of instruction in the core academic disciplines, and the language of the Examinations system, then the key questions to be asked are the following: (i) which language policy best ensures continuity in learning in a context where Kreol is quickly eclipsed by English as the accepted medium for the major academic subjects? (ii) how can the competence of pupils in English be enhanced?” (page 4).

 

Depuis ce rapport, les Seychellois font comme les Mauriciens. Ils enseignent de nouveau l’anglais et le français dès l’école maternelle ! Quant à nous, nous devons progresser à partir du rapport préliminaire du MES (2009): « The fact that the pupils who are ‘at risk’ in their learning can be identified in each school provides an opportunity for follow-up action to be undertaken to confirm the findings and to gauge the extent of their difficulties. These pupils would range from those who have not fully acquired basic competencies and who need some support to build their confidence, to those who have acute problems requiring personalized attention, and in some cases specialized attention. For the latter category of pupils, the need to have targeted intervention programmes in literacy and numeracy is certainly being felt.” (p.54)

 

Malheureusement, l’expérience des Seychelles démontre clairement qu’après plusieurs années de l’utilisation du Kreol Seychellois, il y a toujours « a problem of underachievement in all subjects, including languages ; evidence that a large proportion of students are not operating beyond very basic, factual-recall level of comprehension ; poor reasoning and problem-solving skills ; a large proportion of under-achievers ; delays in learning during the transition phase to English-medium teaching. » (page 5 du rapport LPRC)

 

D’après les enseignants des Seychelles, ils souffrent eux-mêmes de certaines lacunes qui les gênent dans leur profession : “They have become less competent, less confident speakers and writers of English and French, through lack of practice.” Dans les pays européens, quand un jeune apprend une langue étrangère ou seconde comme l’anglais et le français, il fait facilement des séjours linguistiques dans le pays où l’on parle cette langue. Mais à Maurice, les séjours linguistiques sont hors de prix. Nous devons développer le système éducatif de sorte à aider nos enfants à travers des moyens pédagogiques et cognitifs appropriés. Pour cela, des recherches sont nécessaires.

 

La langue Kreol et la culture Kreol 

 

L’école primaire ne doit pas faire marche arrière et adopter le «Northern bilingual education» des sociolinguistiques de la mouvance sectaire. Le Kreol mauricien en tant que langue de communication devrait être étudiée comme une matière par tous. Il faudrait aménager une place pour le bhojpouri comme matière, là où les jeunes, sans distinction de communauté, sont exposés à ces deux langues dans leur environnement. Notre avenir repose sur le multilinguisme et nos jeunes doivent y être préparés depuis leur enfance. Ces classes doivent être optionnelles car le rapport des Seychelles dit ceci : « The most rational of policies will flounder on a wave of reaction if the solutions adopted are not seen to represent a compromise ». (page 4)

 

Les sectaires ont tort. (1) Le Kreol mauricien est le créole de la deuxième génération, parlé d’abord par les commandeurs venus de la Réunion, pour diriger les esclaves. C’est la langue de communication inter-communautaire. (2) Les manuels de langues orientales ont été dépouillés de la culture pour être uniquement des langues de communication au niveau primaire. La culture, étant enseignée au niveau secondaire, il suffit de planifier l’entrée du « Mauritian Kreol cultural/Identity studies » au niveau secondaire.

 

Vina BALLGOBIN

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