Vina BALLGOBIN

Billets d’avion pour patients malades

Pour une prise en compte holistique du problème

 

— Vina Ballgobin

 

Dans la République de Maurice, il est possible de soigner certaines maladies localement. Toutefois, il arrive que les médecins détectent des maladies impossibles à soigner localement. Ceci entraîne un épineux problème qui a mené deux personnes, Jacques Latour et Hervé Agathina, à entamer une grève de la faim depuis quelques jours devant Air Mauritius malgré le fait que, dans le dernier budget, le ministre des Finances ait remonté le plafond d’aide financière aux patients. Cette aide est destinée uniquement au paiement des frais médicaux, de Rs300 000 à Rs500 000 maximum. Le patient est pris en charge par l’Etat (donc, sur les frais du contribuable mauricien) et un billet gratuit est accordé à l’accompagnateur. 

Cette problématique relève du fait que nous avons, dans la République de Maurice, un bon système de santé et que les professionnels du service public orientent les malades et leurs familles vers des centres spécialisés à l’étranger au cas où ces traitements ne sont pas disponibles localement dans les services hospitaliers de « Mainland Mauritius ».

1.    Problèmes rencontrés par les Mauriciens qui ont besoin de soins médicaux à l’étranger

Les médecins et spécialistes informent les familles des possibilités de traitement existantes à l’étranger et du coût total de ces traitements. Dès lors, si la famille du patient décide d’avoir recours à cette option, elle se met à effectuer les démarches nécessaires pour recueillir la somme requise pour les dépenses, entre autres, le déplacement à l’étranger ; l’hébergement et autres frais quotidiens tels que nourriture et transport ; les frais de l’établissement de soins, les frais médicaux et autres frais de traitement.

Le coût strictement médical se trouve dans une fourchette très large allant, selon les travailleurs sociaux, de Rs150 000 à Rs 6 millions. Habituellement, les familles se tournent vers un centre de soins dans un pays d’immigration de membres de leur propre famille (Afrique du Sud, Australie, France, Grande Bretagne). Mais cela ne signifie pas que la famille outremer prend en charge tous leurs frais quotidiens. D’ailleurs, certains n’ont même pas de logement approprié pour héberger une personne pendant une longue durée et beaucoup vivent la dure vie des travailleurs immigrés dans un espace de vie étroit. Parfois, certaines familles acceptent des destinations plus proches comme l’Ile de la Réunion ou l’Inde.

2.    Levée de fonds pour les patients et méfiance de la population

La plupart du temps, les familles concernées font appel aux travailleurs sociaux pour les aider à recueillir des fonds. Depuis quelques années, certains travailleurs sociaux comme George Ah Yan aident au « fund raising » afin d’aider les familles à recueillir autant d’argent que nécessaire au financement des soins médicaux. Ainsi, George Ah Yan explique qu’il aide régulièrement les familles qui sont en règle avec la police et qui disposent de tous les documents légaux nécessaires pour le recueil des fonds. Ils sollicitent notamment les Mauriciens lors des jours de marché ou de foire partout dans l’île.

Par ce moyen et en faisant des prêts auprès des membres de leur propre famille, certains arrivent à trouver les fonds requis tandis que d’autres se retrouvent en situation d’échec. Tel est le cas d’une famille qui avait besoin de la somme d’environ Rs 6 millions pour payer les soins mais, malheureusement, l’enfant est décédé faute de recueil de fonds financiers dans les délais (prescrits par la maladie).

N’oublions pas non plus que certains profitent de la situation chaotique qui règne dans ce secteur actuellement pour fabriquer de fausses maladies et de faux papiers et recueillir de l’argent un peu partout dans l’île. On en voit beaucoup dans les gares routières des grandes villes. Certains arrivent en haillons avec un faux papier médical accompagné d’un enfant ou d’un bébé au bras pour influencer les passagers. Plusieurs Mauriciens estiment que la même personne, avec le même faux document, sollicite leur aide pendant des mois. Par conséquent, au fil des mois, ils deviennent moins généreux envers de telles requêtes, pénalisant ainsi les cas authentiques.

Les citoyens ordinaires s’interrogent sur l’absence de contrôle à ce niveau. Existe-t-il au moins une grille bien établie pour détecter les faussaires des familles qui ont vraiment besoin de ce type d’aide financière ? D’après les travailleurs sociaux, les statistiques de la Police indique qu’il existe, aujourd’hui, environ 200 familles dans cette situation. Le ministère de la Santé dispose, de son côté, du chiffre exact de patients ayant besoin de soins dans un centre hospitalier hors de Maurice. Plusieurs travailleurs sociaux déplorent le fait qu’il n’existe pas de travail collaboratif entre le ministère de la Santé et les services de la police, ce qui favorise la prolifération de faussaires aujourd’hui.  

3.    Contribution des travailleurs sociaux à alerter l’opinion publique

Lorsque les travailleurs sociaux ont pris conscience de certains manquements et de l’utilité d’une plus grande implication de l’Etat pour aider ces familles, ils décident de sensibiliser le public mauricien à travers des mitings et la distribution de tracts. Sollicités par plusieurs familles et incapables d’aider tout le monde, ils essaient de trouver une solution différente pour alléger leurs difficultés.

Ainsi, George Ah Yan se positionne pour réclamer la création d’un « fonds de solidarité de cent millions de roupies » pour aider ces familles. Un autre travailleur social, Vissen Appavoo, fait circuler une pétition pour réclamer la prise en charge totale des malades par l’Etat (à 100%). D’autres décrient le gaspillage d’argent public comme indiqué dans le rapport de l’Audit – Rs65 millions de gaspillage uniquement au ministère de la Santé à cause de la lourdeur administrative, des médicaments périmés, des vans achetés et non utilisés mais dont on paie le fitness et les assurances, etc…

D’autres encore se demandent pourquoi certains ministères, comme le ministère de l’Intégration sociale, attendent en silence que certaines familles se retrouvent en situation de précarité extrême, ne pouvant plus payer leurs dettes, alors que l’on aurait pu prendre des mesures préventives en les aidant au début de leur calvaire… « au lieu de cela, ils attendent que les gens deviennent squatters et ensuite, le ministère va réagir », s’insurge George Ah Yan.

Certains travailleurs sociaux et citoyens ordinaires disent aussi qu’il existe plusieurs autres fonds comme le « Trust Fund for Vulnerable Groups » (et d’autres…) et qu’il faudrait arriver à en ouvrir certains pour recueillir l’argent pour les malades, et ce, sous le contrôle strict du ministère des Finances et de l’œil attentif de l’Audit.

Les coûts pour les soins médicaux continuent à augmenter d’année en année, le calvaire des familles ne sera pas soulagé tant qu’il n’y aura pas de prise en compte holistique du problème par différents ministères. 

4.    Citoyens ordinaires : Mauvaise gestion des projets CSR

Les citoyens ordinaires critiquent beaucoup le fonctionnement d’Air Mauritius. Ils ne comprennent pas pourquoi cette organisation finance des projets CSR en termes de facilités sportives alors que des familles sont en situation de détresse par manque de financements pour aider un patient malade. Des « mitings publics » ont été tenus à travers l’île pour dénoncer « l’attitude inhumaine » d’Air Mauritius.

Par ailleurs, la rencontre avec les officiers de cette organisation n’a pas donné les résultats escomptés. Cet échec amène à une question plus importante à propos de la répartition des CSR : beaucoup d’organisations offrent le CSR pour le sport. Mais qu’est-ce qui est plus important sur une échelle de valeurs : la vie d’un être humain ou la distribution d’équipements sportifs pour se donner bonne conscience ?

Comment se fait-il qu’il y ait tant d’argent pour le CSR, d’une part, et d’autre part, des familles qui ne peuvent pas financer la totalité des dépenses pour les frais de santé à l’étranger ? Il y a là un chaînon manquant pour l’ensemble des entreprises qui contribuent au fonds CSR ! Si le secteur privé a accepté l’idée de contribuer activement dans le domaine social par le truchement des projets CSR, il demeure que ce secteur ne se positionne pas pour « empower » la population défavorisée – sauf si sollicitée par l’Etat. Les citoyens, eux, voient clairement dans le jeu malsain établi ces derniers temps. Au-delà des grandes déclarations d’intention, il existe surtout la volonté d’un pan du secteur privé de faire tourner l’argent investi dans les fonds CSR vers des entreprises en circuit fermé.

Et puis, comment expliquer le silence éloquent de ce secteur privé-là quand il s’agit de venir en aide à des patients qui oscillent entre la vie et la mort ? Où est donc passé l’éthique ?  

5.    Quelques pistes de réflexion

(a) Par souci de transparence, des citoyens ordinaires proposent que, sur le site du ministère de la Santé, accessible par internet, il y ait les informations suivantes :

          la liste de maladies ne disposant pas de traitements localement à ce jour (compilation à partir des patients mauriciens partis à l’étranger) ;

          la liste des établissements étrangers ayant fourni des soins aux patients mauriciens et le coût ;

          la liste des patients nécessitant des soins hors de Maurice au fur et à mesure de leur détection (de toute façon, l’identité des patients est dévoilée lors de la récolte de fonds).

(b) Le ministre des Affaires étrangères pourrait négocier avec certains pays amis comme l’Inde et l’Ile de la Réunion (La France) car ces pays sont proches de nous géographiquement. On pourrait élaborer une liste bien précise des centres hospitaliers qui pourraient prendre en charge les Mauriciens à un coût raisonnable. Ensuite, il serait possible d’établir une liste d’ONGs partenaires dans les pays étrangers, sachant que certains pays comme la France ont un système d’accueil des malades étrangers déjà bien élaboré.

(c ) Les Ambassades de Maurice à l’étranger devraient jouer un rôle moins passif en assurant l’accueil à l’aéroport du patient et de l’accompagnateur (parent proche ou aide-soignant) jusqu’à un lieu d’hébergement. Ceci est nécessaire notamment pour les accompagnateurs illettrés ou ceux qui ne sont pas débrouillards du tout. [Des jeunes filles interrogées en milieu universitaire disent qu’elles appréhendent de voyager à Maurice quand il s’agit d’une longue distance inconnue, par exemple de Surinam à Plaine des Roches ! Imaginons alors le calvaire de l’illettré qui se rend dans un pays étranger.]

(d) Collaboration plus efficace entre le ministère de la Santé et les services de la police pour traquer les faussaires.

(e) Transparence totale dans les projets CSR à rendre public sur le site du ministère des Finances.

(f) Rendre public la liste des projets du secteur privé dans le cadre des projets CSR, les critères de sélection de ces projets, le nom des institutions donatrices et de leurs bénéficiaires.

(g) Mettre fin au recueil de fonds pour patients (au-delà de Rs500 000) en finançant la somme excédentaire à travers les fonds CSR, gérée par le ministère des Finances.

 

Vina BALLGOBIN

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