Corruption du système éducatif mauricien

Les contrecoups des leçons particulières

Il existe plusieurs rapports du MES et de Cambridge sur la performance de nos jeunes qui passent les examens de la HSC, et qui se situent en général, dans les 20% des meilleurs élèves des examens de fin cycle (niveau primaire – le CPE). Analysons donc la performance de l’élite estudiantine de Maurice aux examens de fin de cycle (niveau secondaire – HSC).

Pour les examens « practicals » de biologie d’Octobre/Novembre 2003, un rapport indique que les étudiants ont perdu des points parce qu’ils ont observé ce qui n’existait pas sur le spécimen à étudier : “It was disappointing to see so many answers that listed features that could not be observed on the specimen ». Pire encore, ils ont utilisé des mesures qui ne peuvent pas être faites au moyen d’une règle lors de l’examen. « Marks were lost… if they used fractions of mm which could not be possibly measured using rulers… They often failed to calculate means or failed to indicate whether there was an increase or decrease in length.” Ensuite, il existe l’absence de discipline de travail et de propreté dans la présentation. « The axes were not labelled”. (Report of the November 2003 Examination, Biology Paper 9701/8, Cambridge International Examinations).

Il est bien connu que les enseignants demandent aux jeunes de passer au laboratoire des leçons particulières pour des « last practicals » la veille des examens. Obnubilés par les résultats de ces travaux, les jeunes les mémorisent pour reproduire ce qui a été appris le lendemain aux examens. Ainsi, les jeunes ne sont pas capables de comprendre les consignes et l’orientation de la question, pourtant bien structurée pour faciliter leur compréhension. Ils restent figés sur ce qui a été appris la veille dans le « private tuition centre » même si cela n’a aucun lien avec la question posée aux examens. C’est une tragédie !

Ainsi, pour le papier de Chimie, “large number of candidates (…) plot graphs by joining all of the points – either with straight lines or a curve that “wanders around” to pass through all of the points. (…) The Examiners considered the problem posed in this planning exercise to be straightforward but in practice the question was not well performed by the majority of candidates. It would appear that the concept of sequence of steps is not understood, even though the rubric for the question had spelt out in detail the continuation of the tests at each stage… » (Report of the November 2003 Examination, Chemistry Paper 9701/9, Cambridge International Examinations).

Une étude menée par Hunma (MES, 2005) dans 139 collèges d’Etat, 52 collèges confessionnels et 57 collèges privés démontre les faits suivants : un tiers des jeunes apprécie les travaux pratiques ; seulement 13% des jeunes sont préparés au préalable et savent ce qu’ils vont faire en entrant dans le laboratoire ; 50% des jeunes ne connaissent pas les théories encadrant les techniques, équipements et matériaux utilisés au moment de démarrer les travaux pratiques et 50% des jeunes ne comprennent toujours pas ces théories à la fin des travaux pratiques !

Nous savons tous que les parents misent sur les leçons particulières – soi-disant l’on y apprend plus qu’en milieu scolaire. Ils croient à tort que le cours payant est supérieur à l’éducation gratuite offert par l’Etat. Ce n’est qu’une fausse perception mais les parents, eux, ne vérifient pas ce qui se passe pendant les leçons particulières. La lecture de plusieurs rapports nous montre que l’absence d’encadrement approprié, de méthodes d’enseignement adéquates et de « quality assurance » à la fois dans les classes pendant les heures scolaires (et j’ajouterai pendant les leçons particulières), ont apporté une nette dégradation dans la performance des jeunes. Pire encore, beaucoup d’enseignants ne vérifient jamais que leurs apprenants ont acquis toutes les compétences requises – ils se satisfont d’un minimum.

L’Etat dépense beaucoup d’argent pour que l’éducation soit gratuite mais les résultats de notre élite académique, comparés à ceux des autres pays où les parents ne dépensent pas autant d’argent en leçons particulières, sont mauvais. La majorité des jeunes en HSC ne sont pas en train d’apprendre un contenu en le comprenant en même temps. Ils sont uniquement en train d’ingurgiter un savoir de manière mécanique. Ils n’arrivent pas à réutiliser leurs connaissances dans un autre contexte. On ne peut pas parler de transfert des connaissances… Et les connaissances (dispensées et acquises) sont si minimales… Tout ce qui relève des « higher order thinking » est écarté par les enseignants de manière systématique car cela représenterait-il trop de travail, trop d’explications, trop de préparations de cours et d’outils pour faciliter l’accès à la compréhension des apprenants ?

A Maurice, la plupart des parents et d’enseignants ont misé sur les leçons particulières comme avant l’on misait sur la capacité intellectuelle d’un enseignant ou sur une méthode d’enseignement pour garantir le succès scolaire. Force est de constater en observant les résultats ci-dessous pour les examens de SC 2008 que la dégradation est à son apogée.

  • Paper « 1125 English Language » : 79% des jeunes ont obtenu les grades 4 à 8.
  • Paper « 1126 English Language » : Aucun collégien n’a obtenu les grades 1 à 4 et 74% ont obtenu les grades 7 et 8.
  • Paper « 2010 Literature in English” : 57% ont obtenu les grades 4 à 8, avec 30% ayant obtenu les grades 6 et 7.
  • Paper 4021 Mathematics (A) : Aucun collégien n’a obtenu les grades 1 à 4 ; 38% ont obtenu les grades 7 et 8 et 52% sont « ungraded ».
  • Paper 4029 Mathematics D(Calc): 49% des jeunes ont obtenu les grades 4 à 8, avec 38% ayant obtenu les grades 6, 7 et 8 et 24% de ungraded.
  • Paper 4037 Add Maths: 46% des jeunes ont obtenu les grades 4 à 8 et 30% sont « ungraded ».

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Ces jeunes intègrent la HSC et prennent part aux examens deux ans plus tard. Les parents pensent que les leçons particulières feront des miracles et ils se donnent bonne conscience en payant grassement les enseignants des leçons particulières — qui sont pourtant d’une inefficacité avérée. Les enseignants, eux, n’ont-ils pas envie ou ne savent-ils pas qu’il y a un problème grave pour l’avenir de notre pays ? Si les jeunes ne comprennent pas ce qu’ils apprennent, alors, comment feront-ils quand ils seront dans un milieu de travail ?

Si les jeunes ne peuvent pas penser en autonomie parce que leurs capacités de raisonnement sont atrophiées par les méthodes d’enseignement minimalistes et les leçons particulières totalement inutiles car « exams-centered », alors qui prendra la relève dans notre pays à tous les niveaux dans un monde de plus en plus compétitif ? Et que pensent les syndicats des milieux éducatifs de tout cela ? Quel est le but de l’instruction scolaire pour les enseignants : s’enrichir au détriment des parents et de nos enfants, se déresponsabiliser face aux défis qui guettent notre pays, se moquer de nos ressources humaines – le seul et unique bien dont nous disposons ?

Nous sommes nombreux à avoir été formés par des enseignants patriotes de l’école publique qui ont travaillé et œuvré pour ce pays. Aujourd’hui, cette dégradation dans la performance de nos jeunes est inacceptable. Tout ça est arrivé à cause de cette mentalité « moralité pas rempli ventre » et « leçons particulières, c’est un mal nécessaire ». On a vendu le rêve du succès facile et bon marché à portée de la main en écrasant les valeurs fondamentales d’un coup sec alors que la vérité est ailleurs : dans le travail, la discipline et l’effort continu.

Si nous voulons, nous pouvons revenir collectivement vers nos valeurs ancestrales et le rêve de ceux qui ont cru dans l’indépendance de notre pays. Nous pouvons revenir vers la vision de SSR qui avait misé sur l’éducation de la masse et la rendre réelle.

La question est la suivante : La classe des enseignants, descendants majoritairement d’esclaves et de travailleurs engagés, est-elle capable de faire son autocritique et corriger ses travers pour le bien des générations futures ?

 


* Published in print edition on 22 April 2011

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