Nuages à l’horizon…

Le désopilant spectacle de ces derniers jours, frisant la crise institutionnelle, a secoué la classe politique, a ému nos meilleurs légistes et a réveillé la majorité de nos éditorialistes qui retrouvent leur rôle de chien de garde de la démocratie et de la bonne gouvernance promise.

La séquence burlesque menant à cette levée de boucliers est assez rare dans les annales de notre jeune et imparfaite République pour que tous les citoyens se sentent interpellés. Elle a été assez longuement commentée ici et ailleurs.

Souvenons-nous, Nando Bodha, ex-secrétaire général du MSM et haut-gradé du Cabinet, après des municipales remportées 120-0, pouvait légitimement annoncer que le « cycle politique » était derrière le pays. La population, elle, pouvait espérer que la classe dirigeante Lepep, investie de tous les pouvoirs et de tous les leviers, mobilise enfin ses énergies et rassemble la nation autour des réels défis et enjeux de développement, un thème relégué à l’arrière-plan jusque-là.

La mise sur orbite de la relève, annoncée par les incontournables Bhadain et Soodhun, prenait corps pour septembre ou octobre. On murmure même que le nouveau Cabinet fantôme était fin prêt avec des mises à l’écart, des montées en grade et quelques redistributions reflétant les nouveaux pôles de pouvoir autour de l’héritier en titre. Mais un grain de sable allait enrayer toute la machinerie.

Cette fâcheuse histoire de l’achat-vente de la clinique Medpoint par l’État, qui empoisonne l’atmosphère politique depuis plusieurs années, a rafraichi nos souvenirs de nouveau. Trouvé « guilty as charged » et condamné à douze mois de prison ferme par la magistrature, le ministre Pravind Jugnauth démissionne de son poste et du Cabinet, en attendant que la Cour suprême délibère sur son appel.

Au fond, on pourrait considérer que, dans cette affaire, peu de gens auraient pris ombrage du fait que l’État, en quête d’une Unité de soins spécialisés, même si un hôpital gériatrique n’était pas la meilleure des idées, ait trouvé cela plus commode d’étudier la proposition d’achat d’une clinique abandonnée plutôt que d’entamer les coûts et procédures d’une construction nouvelle.

Avec des moyens d’évaluation pour s’assurer d’un « fair deal », l’Unité de soins prévue lors de la campagne électorale de 2010 aurait été obtenue pour Rs 75 millions, plus les frais de réaménagement. Ce n’était pas forcément une mauvaise affaire.

Si on met de côté la célérité des officiers pour s’assurer que tout soit bouclé avant la mise en vigueur de la Capital Gains Tax, ce qui a été dénoncé par le Leader de l’Opposition d’alors, il demeure l’incompréhensible doublement – encore inexpliqué – , lors d’une ré-évaluation réclamée par l’État lui-même, au bénéfice des vendeurs.

C’est dans le sillage de cette condamnation que prennent leur relief les réactions des derniers jours et la tentative rocambolesque d’arrêter coûte que coûte le DPP. Bref, même suspendu pour appel, le jugement de conflit d’intérêts prononcé contre le « PM in waiting », a des implications multiples et des conséquences lourdes, imprévisibles. De nombreuses interrogations viennent à l’esprit des simples mortels que nous sommes et elles ont été déjà largement répercutées dans la presse parlée et écrite.

Bref, le satisfecit prononcé logiquement mais hâtivement par Nando Bodha est caduc. La politique a repris ses droits et ses quartiers dans la République de Lepep. Entre partenaires prétendument soudés, entre ceux qui y sont et ceux qui attendent aux portes, au sein même du MSM, entre fidèles de l’ancien et ceux qui misaient sur le nouveau, entre VVIPs et parlementaires, les méfiances, les fissures et les coup-bas sont à prévoir.

Ceux qui devaient ramener un semblant d’ordre dans les dérives passées des institutions sont-ils en train de perdre la voie? Des éléphanteaux se sont-ils égarés dans un magasin de porcelaine ? En tout cas, une opinion amère constate que de multiples vers rongent le fruit après à peine sept mois d’exercice du pouvoir. L’Alliance Lepep n’est pas au bord de l’éclatement mais sa durée de vie n’est plus garantie. Les plus avisés des observateurs nous diront sans doute que tout pouvoir fort porte en lui ses propres germes d’auto-destruction, à terme ou en cours de route…

A côté des profonds dérèglements institutionnels, le plus poignant témoignage de cette gangrène est sans doute la saga saugrenue des renégociations des DTAA avec l’Afrique du sud et l’Inde. Plus inquiétantes, selon les larges extraits publiés dans le dernier numéro de Week-End (dimanche 19 juillet), sont l’analyse et les commentaires de la Banque mondiale sur l’état de l’économie et ses perspectives. C’est une véritable douche froide, une accumulation de bévues qui devraient nous appeler au rassemblement et à l’effort collectif plutôt que de dégénérer en nos querelles et dérèglements politiques, érigés malheureusement en grandes stratégies.

Pour ce que nous avons retenu, la croissance, de ses 3,5% actuels et passés n’atteindra péniblement 4% en 2018 qu’au prix de lourdes réformes. Ce sont des perspectives dramatiques pour le chômage, car à ce rythme, les 15,000 nouveaux jeunes qui débarquent sur le marché de l’emploi chaque année ne trouveront guère de débouchés. Notre gouvernance des corps parapublics, tous régimes confondus, – à base de nominations (et d’interventionnisme) ministérielles, récompensant le « political patronage and loyalty » plutôt que l’expérience, la compétence et l’intégrité – est sévèrement pris à partie.

L’auguste institution ne va pas par quatre chemins pour évoquer les risques réels d’un « New Mediocrity Scenario ». Quand on ajoute la chute de la consommation des ménages, la dépréciation de la roupie et la hausse des prix, ni nos dirigeants ni la population ne peuvent se permettre de rire ou de sourire.

Mais a-t-on déjà blessé si profondément un pays, ne pouvant avancer que dans le rassemblement de ses forces plurielles et multiples, sans se soucier de son ADN génétique ou social ?

 

  • Published in print edition on 24 July 2015

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