Hégémonie : Néo-colonisation des esprits

De temps en temps, le spectre de l’hégémonie – hindoue, bien entendu – est ravivé et nourri par des propagandistes qui ont accès facile aux antennes et autres modalités médiatiques.

Certains jeunes Hindous s’y mettent aussi, sans avoir fait aucun effort au préalable pour connaître les réalités de la période pré- indépendance de la République de Maurice, et ceux-là vont même jusqu’à faire des déclarations publiques, ébruitées avec une facilité déconcertante par ceux qui ont intérêt à continuer ce jeu infect.

Mais allons d’abord à la source pour mieux comprendre le sens du terme « hégémonie ». Le Petit Larousse l’explique ainsi : ‘Suprématie, pouvoir prépondérant, dominateur, d’un Etat, d’une classe sociale sur d’autres.’

C’est dans les colonnes du défunt quotidien Le Cernéen, sous la plume de NMU, qu’on avait brandi en premier dans la décennie de 1950 le spectre de l’hégémonie hindoue. ‘Sans pudeur, sans honte’ – comme dirait Tahar ben Jelloun, éminent auteur et philosophe marocain vivant à Paris – NMU avait inventé la fausseté suivante : après l’indépendance, tous les non-Hindous en auront pour leur compte sous le joug d’un gouvernement hindou, et ce, avec la complicité du gouvernement indien. Un autre spectre avait été balancé par la suite : l’arrivée de paquebots de la grande péninsule avec des cargaisons de langoutis que tout le monde aurait à porter obligatoirement.

Les Mauriciens savent aujourd’hui que rien de tout cela n’était vrai : d’hégémonie hindoue, il n’y en a point eu. Mais, comme indiqué déjà, il y en a ceux qui se nourrissent toujours de ce spectre, et ce, pour les besoins de leur propagande.

Ce n’est pas surprenant que c’était quelqu’un issu de l’oligarchie sucrière qui avait imaginé cette hégémonie fictive, étant donné que cette oligarchie était déjà dans une situation de suprématie économique qui, d’ailleurs, continue à ce jour. Alliée au gouverneur du pays, elle jouissait aussi d’une puissante influence politique et, naturellement, elle ne voulait lâcher prise ni de l’une ni de l’autre. Question de mentalité : NMU avait donc assumé sa déclaration sur une hégémonie sur toute la ligne.

Comme l’ont démontré à maintes reprises nos leaders politiques, ceux qui ont goûté à l’ivresse du pouvoir une fois, veulent à tout prix s’y accrocher. Du point de vue de la pulsion humaine, la volonté de l’oligarchie de maintenir sa position dominante est ainsi explicable.

Au lieu de mitiger cette pulsion et la guider, NMU s’était laissé emporter par sa haine viscérale pour une communauté, sur laquelle il versait tous les jours du vitriol. Il avait péché par manque de discernement et n’avait pu voir dans les luttes des travailleurs, débouchant sur la demande de l’indépendance, la continuité d’une mouvance historique anti-coloniale généralisée, une machine en marche qui n’allait pas s’arrêter.

S’il avait eu un tant soit peu cette perspective analytique, il aurait épargné à sa communauté d’abord, et ensuite à des générations de citoyens mauriciens, de subir cette paranoïa – doublée de haine – qui semble avoir établi résidence souterraine en permanence dans les entrailles de certains passéistes.

Cependant, une chose est certaine : en focalisant sur cette fausse hégémonie, on oublie les autres hégémonies, les vraies ; celles qui sont encore très présentes et qui méritent plus d’attention parce qu’elles sont encore plus dangereuses et destructives, comportant davantage de risques pour les peuples du monde.

Faisons un rappel des éléments qui constituent une hégémonie à ce stade :

1.     Création et encouragement de divisions parmi les gouvernés et empêcher qu’ils forment des alliances pour opposer le souverain.

2.     Aider et promouvoir ceux qui sont prêts à coopérer avec le souverain.

3.     Entretenir la méfiance et les hostilités parmi les dirigeants dans la société.

Dans l’Histoire, cette stratégie de divide et impera (diviser et conquérir) ou divide ut regnes (diviser et régner) a été une constante de la politique des empires pour leur expansion territoriale. C’est le même jeu pour toutes les classes politiques, y compris à Maurice. Nous avons des souverains modernes, des carriéristes politiques qui veulent perpétuer des dynasties.

Considérons maintenant les autres types d’hégémonies, notamment les plus importants:

1. Hégémonie politique : c’est la lutte entre gouvernants et gouvernés. A commencer par les dictatures où les gouvernés sont complètement opprimés, mais cela s’étend jusqu’au sein de la démocratie, où les gouvernés choisissent leurs oppresseurs et/ou jouisseurs par la voie des urnes à des intervalles qui sont en moyenne de cinq ans.

Au niveau international, les grandes puissances s’affrontent depuis des siècles pour avoir plus de contrôle sur des zones territoriales. Dans les temps modernes, l’hégémonie américaine est ressentie par tous les blocs.

L’Europe, dans son ensemble (à travers l’Union européenne), mais aussi des pays comme la France et l’Allemagne, ne cachent pas leurs critiques vis-à-vis des prises de position et des actions (militaires) des Etats-Unis en ce qui concerne les conflits dans diverses régions du monde, et récusent le rôle de ‘globocop’ (police mondiale) que l’Amérique s’arroge comme par droit tacite.

La récente visite asiatique du Président Obama avait pour objectif de consolider l’influence américaine dans la région face à une appréhension de la montée de la Chine.

2. Hégémonie économique : Ce n’est un secret pour personne que le pouvoir économique à Maurice est concentré entre les mains des détenteurs traditionnels du gros capital, auxquels se sont ajoutés quelques nouveaux possédants.

S’il est vrai que l’accès à l’éducation, à la santé et aux services sociaux a permis à la population mauricienne dans son ensemble de faire des progrès, il n’en reste pas moins vrai que comme dans les pays où prévaut le modèle capitaliste du marché ultra-libéral, le fossé entre les possédants et les autres continue de grandir. Ce qui résulte en des inégalités et aussi l’appauvrissement de larges couches de la population comme c’est le cas dans plusieurs pays, même les plus riches en Europe et aux Amériques, dont fait état un livre récent de l’économiste français Thomas Piketty, ‘Le Capital au 21eme siècle’.

Quel modèle économique faudrait-il préconiser pour notre avenir afin que les bienfaits du développement atteignent tous indistinctement et améliorent la qualité de leur vie ? Et qui peut assurer que c’est ce modèle qui prévaudra ? Tel doit être notre souci principal.

3. Hégémonie sociale : On ne va pas revenir sur la lutte des classes – trop bien connue – que Karl Marx a détaillée dans son Das kapital, et qui a trait surtout à la production et/ou la productivité économique.

Dans toutes les sociétés à travers le monde, il existe – qu’on le veuille ou non – une hiérarchie sociale basée sur la classe, par exemple : bourgeoisie, classe moyenne, classe ouvrière en fonction de critères tels que possession, prestige et pouvoir. Les élites ont toujours tendance à prédominer et à s’affirmer. Et la classe des travailleurs, surtout ceux qui font du travail manuel, est souvent considérée comme étant inférieure. Et les castes n’existent pas uniquement chez les Hindous, loin de là !

4. Hégémonie raciale : Cette catégorie inclut aussi les volontés de domination et d’intolérance ethnique et communale, qui ont affligé plus d’un pays dans les temps récents.

Les exemples sont bien connus et généralisés, et on ne s’y attardera pas. Toutefois, il est indéniable que la couleur de la peau a été un facteur important dans la discrimination parmi les humains, la race dite blanche s’auto-considérant comme étant supérieure aux autres.

Cet état de fait n’est pas prêt de disparaître, malgré les avancées dans le domaine de la génétique, ayant rendu caduque la notion de race. Même si le préjudice racial et l’infériorisation associée à la couleur de la peau ne font pas honneur à l’humanité, ces fléaux perdurent bel et bien dans plusieurs sociétés contemporaines. Telle est la réalité.

5. Hégémonie intellectuelle/culturelle : C’est le vouloir d’imposer un mode de pensée unique, ou des coutumes (par exemple en matière de nourriture et d’habillement) qui relèvent d’une culture sur ceux appartenant à d’autres cultures, en sus de les dénigrer. Heureusement qu’à l’île Maurice, après la folie traumatisante des années de la pré-Indépendance, nous avons petit à petit réussi très bien notre coexistence plurielle qui nous a, d’ailleurs, enrichis. Nous sommes simultanément un ‘melting pot’ et le modèle de la diversité dans l’unité. Si, en ce qui concerne les habits, par occasion et choix individuel, on s’est adapté sur la forme pour des raisons pratiques liées aux occupations et au climat, le fond reste inchangé quand il s’agit des occasions telles que les mariages ou les cérémonies et célébrations religieuses.

Associée à cette catégorie, existe ce qu’on pourrait qualifier d’hégémonie religieuse, qui se réfère à la compétition parmi les religions sémitiques d’établir leur suprématie entre elles-mêmes d’abord (vide les Croisades) ensuite par rapport aux autres religions orientales ou celles dites – avec un certain dédain – ‘païennes’ (qui voient une montée parmi les Celtes modernes). Contrairement aux religions qui ne le pratiquent pas, c’est le prosélytisme officiel et, en permanence des courants sémitiques, qui les portent vers la tendance hégémonique. C’est, d’ailleurs, cela qui a opposé et qui oppose toujours science et religion dans cette sphère d’influence, et en réaction, il y a la progression de l’athéisme, dont ‘l’Atheologie’ du penseur francais Michel Onfray en fait état.

Cependant, la modernité et la dissémination de l’information en temps réel, de nos jours, sont en train de jeter un nouveau regard sur tout ce qui est, et les notions d’infériorité et de supériorité basées sur les hégémonies précitées devraient, en théorie, s’estomper au fil du temps. Ce qui l’en empêcherait, ce serait effectivement un refus de l’esprit de percevoir et d’accepter la réalité, ou plutôt les réalités de ces hégémonies qui sévissent tant de façon occulte qu’ouverte.

Somme toute, il n’y a pas d’hégémonie hindoue fictive à combattre : c’est la néo-colonisation des esprits inféodés qui représente un réel danger.

 


* Published in print edition on 16 May 2014

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