« Tout courageux qu’il est, Bérenger a cette hantise d’aller seul aux élections »

Interview : Dr Sada Reddi

Manif anti-LGBT : ‘Tout en reconnaissant les droits des uns et des autres, les dérapages ne doivent pas être tolérés’


Le Gouvernement doit faire face à plusieurs nouvelles difficultés ces derniers temps. La réforme de l’industrie sucrière dévoile la grogne de la classe des travailleurs. Cela remet sur le tapis les liens complexes existant entre le patronat et les partis politiques. Le silence de plusieurs groupes en dit long sur les tabous de la société mauricienne. Par ailleurs, la manifestation anti-LGBT nous oblige à réfléchir sur le sens de cette action et aux limites des actions citoyennes dans une démocratie. Notre invité, Dr Sada Reddi, partage ses réflexions avec nos lecteurs cette semaine.

Mauritius Times : Le rapport du ‘Joint Technical Committee’ (JTC) sur l’industrie sucrière fait des vagues, suscitant des protestations énergiques de la part des syndicats des laboureurs et artisans. La dernière réforme de cette industrie a été faite avec l’assistance financière de l’Union européenne à hauteur de plusieurs milliards de roupies; le JTC préconise cette fois-ci une assistance de l’Etat, donc des contribuables mauriciens, de Rs 1,3 milliards pour, dit-on, assurer « la pérennité » de l’industrie sucrière, assistance qui devra selon le JTC remettre en question les droits acquis et les conditions de travail et des salaires des laboureurs. Comment réagissez-vous à cela?

Sada Reddi : D’abord, il faut rendre public ce rapport pour qu’il soit débattu à l’Assemblée nationale et par le grand public. Le fait que ce rapport a été brûlé par les travailleurs et a suscité une vive protestation des syndicats en dit long sur l’objectif et l’orientation de ce rapport – c’est un rapport commandité par le gouvernement pour rehausser la marge de profit du patronat et enlever certains droits qui sont bénéfiques aux travailleurs, des droits qu’ils ont acquis après une longue lutte.

La stratégie du patronat au cours de l’histoire peut se résumer à l’exercice d’un chantage odieux. A chaque fois qu’il s’est retrouvé face à une baisse du prix du sucre avant la mise en place des accords préférentiels, les planteurs sont montés au créneau pour véhiculer le spectre de l’écroulement de l’industrie sucrière, et l’Etat colonial a été contraint, chaque fois, de se montrer très généreux en ces occasions en versant divers subsides, des emprunts à des taux préférentiels et autres concessions fiscales pour maintenir et rehausser leurs marges de profits.

Pendant certaines périodes de crise, il faut reconnaître que certaines usines faisaient effectivement face à des difficultés financières tandis que d’autres restaient toujours profitables. Même en 1937, quand il y avait eu la plus grande crise financière, le Rapport Hooper avait conclu que la plupart des usines généraient une marge de profit adéquate et avait les moyens financiers suffisants pour payer les travailleurs et, ainsi, avait recommandé une augmentation des salaires pour leurs employés.

Durant ces dernières années, l’industrie sucrière a bénéficié d’énormes assistances financières de l’Etat et de l’Union européenne dans la cadre de la modernisation et de la réforme, alors que les travailleurs ont dû consentir à des sacrifices.

Sous le couvert d’un rapport technique, les sucriers veulent non seulement des subsides de l’Etat pour augmenter leurs profits mais ils se servent de cette prétendue « crise » pour pénaliser les travailleurs et porter atteinte à leurs droits. C’est inacceptable, et tous les syndicats et toute la population devraient rester solidaires envers les travailleurs de l’industrie sucrière, car c’est également une menace pour tous les travailleurs de l’île Maurice.

Le rapport doit être rendu public, et nous espérons qu’il nous donnera des précisions financières sur chaque groupe de sucriers, leur manque à gagner, le coût de la main-d’œuvre, leurs marges de profit, leurs investissements et les réformes qu’ils ont entamés jusqu’ici.

Balancer des chiffres tels que le coût de production serait de Rs17,000 ou que la main-d’œuvre constitue 60% du coût d’opération d’un planteur nécessite plus de précisions. Comme dit l’Anglais, ‘the devil is in the details.’

On sait que le coût de production varie d’un planteur à l’autre et aussi selon la région. Le coût de production de 10,000 ou 12,000 petits planteurs n’est pas le même que celui des grands planteurs. Le coût de la main-d’œuvre comprend aussi les salaires des cadres et d’autres activités du groupe sucrier.

Autrefois, Malcolm De Chazal aurait démoli le rapport d’un autre ‘Technical Committee’ par rapport au coût de production et le coup d’opération — comme il l’avait fait dans les années 30. Rendre le rapport public serait la moindre des choses pour que nous puissions y voir plus clair.

* Les autorités ne peuvent plaider l’ignorance quant à l’agenda de ce ‘Joint Technical Committee’ puisque des techniciens du gouvernement ont participé activement à l’élaboration du rapport de ce comité. Ce qui est surprenant, c’est le silence des partis de l’opposition, à l’exception d’Arvin Boolell. Qu’est-ce que cela signifie, selon vous ? Est-ce parce que ce dossier ne contient plus la même charge émotionnelle – et électorale – des années 60 ou 70 avec la réduction de la masse des travailleurs grandement réduite des 55,000 du passé aux 5,000 présentement ?

Il y a une relation de passivité qui s’est nouée entre le Gouvernement et les établissements sucriers à tel point que l’industrie a compris qu’il peut soumettre l’Etat à toutes ses volontés. Le dernier budget en donne la preuve avec toutes ses concessions fiscales pour les projets des ‘Smart City’ et la construction d’une route au coût de Rs 600 millions par le Gouvernement pour un groupe particulier.

Si les autres partis de l’opposition n’ont pas réagi jusqu’ici, c’est peut-être parce que, comme vous le dites, le poids électoral des travailleurs et de leurs familles ne pèse pas grand-chose vis-à-vis des millions de l’industrie sucrière ou leur silence fait aussi partie d’une stratégie politique. C’est possible qu’ils préfèrent attendre le dénouement de l’affaire pour voir si le rapport sera rejeté ou non avant d’avoir recours à l’artillerie lourde.

* Le poids que pèse le secteur sucrier dans l’économie mauricienne est aujourd’hui beaucoup moins significatif par rapport à ce qu’il a été dans le passé, mais c’est sans compter sur les intérêts de ce secteur dans d’autres activités économiques du pays. Est-ce cela qui réduit la marge de manœuvre des gouvernements successifs du fait qu’il soit « too big to tame », sinon comment expliquer que nos gouvernements ne puissent pas jouer leur rôle d’arbitre comme il se doit ?

Tous les gouvernements ont dû s’accommoder avec le Grand Capital par conviction idéologique. Puis presque tous les partis ont opté pour la sociale démocratie. Cependant, certains gouvernements agissent en arbitre entre le capital et le travail, maintiennent un certain équilibre entre ces deux pôles et assurent une protection aux travailleurs.

Un gouvernement qui s’est affaibli par manque de leadership, de vision et de légitimité n’a d’autre choix que la voie de la facilité et bascule aisément dans le camp des capitalistes. Il y une incompétence généralisée au niveau de l’État et on est devenu la risée de tous comme c’était le cas lors de l’abrogation de la DTAA suite aux négociations avec le gouvernement indien.

* Si les droits acquis des travailleurs de l’industrie sucrière sont remis en question, il faut bien s’attendre à ce que ceci vienne déclencher un effet domino avec des demandes du patronat pour des changements comparables dans d’autres secteurs économiques du pays. Qu’en pensez-vous ?

Le droit acquis des travailleurs est garanti par la constitution. Si le Gouvernement ose légiférer en faveur du patronat en enlevant ce droit, c’est certain qu’il ne parviendra pas à rallier la majorité requise pour le faire et, même s’il exprime l’intention de le faire, il commettra un suicide politique.

Si les droits des travailleurs sont remis en question, cela nuira non seulement aux intérêts des travailleurs de l’industrie sucrière mais à toute la classe de travailleurs, dans la fonction publique comme dans le privé, toutes classes confondues. Ce sera une provocation sans précédent à toute la nation mauricienne et c’est même dangereux d’imaginer un tel scénario.

* La décision finale que prendra l’actuel Gouvernement par rapport aux recommandations du JTC, surtout par rapport aux travailleurs dans le secteur sucrier, nous informera aussi des objectifs politiques que compte poursuivre le parti dirigé par Pravind Jugnauth. Il y a également le budget 2018-19, et il semblerait que le Gouvernement disposerait aujourd’hui de la marge de manœuvre nécessaire pour répondre, du point de vue gouvernementale, aux attentes de la population. Cela suffira-t-il pour créer le ‘feel-good factor’ à l’approche des élections ?

En fin de compte, je pense que le Gouvernement ne touchera pas aux acquis des travailleurs, le contraire lui serait catastrophique. Puisqu’il y a une grosse incertitude quant à la date des élections en raison du jugement du Privy Council qui devrait tomber au plus tard l’année prochaine, le budget de juin 2018 pourrait être le dernier de l’actuel Gouvernement.

Repousser les élections comporte plusieurs risques. Le premier ministre n’aura donc pas la marge de manœuvre de décider de la date des élections à sa guise. D’ailleurs, il me semble que tous les partis politiques ont déjà préparé une première liste de candidats en cas d’une élection anticipée.

Dans l’éventualité d’une élection anticipée, le Gouvernement devrait faire le maximum pour l’économie et le social. Les attentes de la population sont multiples. Avec une économie en stagnation et une baisse du pouvoir d’achat, on s’attend à un minimum : que des mesures soient prises pour

  • débloquer la croissance,
  • la mise en place d’une politique de formation,
  • la réduction des dettes publiques pour ne pas hypothéquer l’avenir des jeunes et des générations futures,
  • une baisse considérable dans le prix du carburant,
  • la création d’emplois productifs et une politique cohérente et non des colmatages.

Il y aussi d’autres attentes par rapport à la drogue, à la paix publique, à la corruption et à l’indépendance et à l’efficacité de nos institutions. Le malaise profond qui ronge notre société est tributaire de tous ces fléaux et la dévaluation de nos institutions.

* Donc, il ne faut pas vraiment s’attendre à de grandes réformes dans le domaine économique comme, par exemple, des mesures pour réduire les inégalités ou pour une refonte de notre taxation ?

Puisque les élections anticipées sont possibles et il ne reste que deux ans pour les élections, il ne faut pas s’attendre à de grandes réformes. C’est le court terme qui compte le plus. Les grandes réformes auraient dû intervenir dans les premières années d’un mandat et non vers la fin. On a gaspillé beaucoup de temps dans des querelles inutiles et, dommage, le temps perdu, c’est perdu pour de bon. Maintenant, c’est la course contre la montre pour préparer le bilan.

* Que voyez-vous venir sur le plan politique en termes d’alliances électorales ? Le leader du MMM, tout comme celui du MSM, voudront mettre toutes les chances de leur côté, sauf qu’il semblerait qu’on ne veuille pas de Paul Bérenger du côté du MSM au sein du conseil des ministres dans un éventuel gouvernement MMM-MSM. Il y aurait aussi les désaccords concernant la réforme électorale…

Le MMM et le MSM font face à un dilemme. Une alliance du MMM avec le MSM peut s’avérer fatal pour le MMM. L’option d’aller seul aux élections n’est pas à écarter. De toute façon, faut-il attendre le jugement du Privy Council l’année prochaine pour une décision d’aller aux élections ? Ce n’est pas sûr.

Tout courageux qu’il est, Bérenger a cette hantise d’aller seul aux élections. L’autre option est une alliance post-électorale qui répond mieux aux aspirations de son électorat.

Faute d’une alliance avec le MMM, le MSM sera contraint de se présenter aux prochaines législatives avec son allié du jour, le Mouvement Liberater. La grande faiblesse du MSM est que toute sa stratégie repose sur la peur de l’autre et le recours à des esthéticiens conseillers pour refaire son image.

Quant au Parti Travailliste, ses opposants lui attribuent une inertie, mais il se peut que son silence soit délibéré et constitue une stratégie. Le PTr ne semble pas vouloir gaspiller ses ressources et se prépare pour la grande finale puisque les conditions objectives lui semblent favorables, surtout que l’électorat mauricien a un penchant pour le politicien providentiel. Hier, c’était SSR, Gaëtan Duval, Bérenger, Anerood Jugnauth et Navin Ramgoolam et, aujourd’hui, la culture politique mauricienne est toujours la même.

* Dans le contexte politique présentement, pensez-vous qu’il soit possible de réussir une réforme de notre système électoral qui soit « fair and adequate » et qui parviendra du coup à éliminer le Best Loser System avec l’inclusion d’un alternatif acceptable au plus grand nombre ?

Pour le moment, la réforme électorale demeure très complexe et la seule solution, minimale, graduelle et pratique vient de Rama Sithanen. C’est mieux de faire des concessions de part et d’autre. Le Privy Council nous a donné l’occasion de rechercher un consensus sur cet épineux problème, à défaut de quoi les Law Lords Privy Council pourraient rendre un jugement qui qualifierait certaines pratiques électorales comme étant anti-constitutionnelles ou ils nous imposeraient des réformes, par exemple, un nouveau recensement qui doit tenir en compte l’ethnicité, ce qui provoquerait d’autres tensions dans le pays.

* Il faut quand même s’attendre à ce que les considérations politiques et surtout électoralistes interviennent dans la recherche d’une solution au problème posé par la démarche de Resistans ek Alternativ. Voyez-vous, à la fin de la journée, Pravind Jugnauth satisfaire les attentes du leader du MMM par rapport à l’inclusion d’une dose de représentation proportionnelle pour le besoin d’une alliance coûte que coûte ?

La réforme électorale ne pourrait plus être la raison principale d’une alliance avec le MMM car cela nuirait davantage le MSM et le MMM. C’est mieux pour eux de venir avec un nouveau projet de société qui réponde aux multiples aspirations de la nation mauricienne et en particulier aux travailleurs. Mais, pour le MSM, même de nouvelles propositions ne pourraient être crédibles, puisqu’il a été au gouvernement pendant ces dernières années et son bilan sera un point fort de l’opposition.

* Autre question délicate pour le Gouvernement, c’est la démarche du Collectif Arc-en-Ciel en faveur des LGBT et dont la Marche des Fiertés a été perturbée par une manifestation illégale. Vous posez-vous des questions sur le silence du Gouvernement sur la question et le laisser-faire de la police ?

La police n’a pas été à la hauteur des espérances de la population et sa crédibilité a été entamée. Maintenant on se demande si le silence du Gouvernement est lié à la décision de la police. On ne peut pas prétendre que la police a été prise au dépourvu, cela entacherait davantage l’image de la police.

Tout en reconnaissant les droits des uns et des autres et ses limites, les dérapages ne doivent pas être tolérés. Cela relève du code pénal et il incombe à la Police de prendre les actions nécessaires et d’envoyer un signal fort à ceux qui menacent la sécurité de nos citoyens.

* Au fait, il faut peut-être se rendre compte que le tissu social demeure toujours très fragile malgré toutes ces années de cohabitation pacifique, non ?

Notre tissu social n’est pas aussi fragile qu’on le pense. Les hommes et les femmes dans la population, dans son ensemble, se comportent comme de bons citoyens. Les dérapages viennent toujours des petits groupes.

Mais il faut reconnaître que notre pays souffre d’un profond malaise et il y a beaucoup de personnes dans la pauvreté qui sont désemparées et dont les actions parfois extrêmes sont tributaires de ce malaise.

Dans de grands pays, la publicité omniprésente permet à ceux qui sont marginalisés de ressentir les inégalités. Dans une petite île, en côtoyant ses voisins mieux lotis, certains développent des frustrations qui s’expriment à travers différents groupes. Il faut réfléchir sur les fléaux de notre société et trouver des solutions très vite.


* Published in print edition on 8 June 2018

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