A quand le Printemps mauricien ?

By  Sydney Selvon

Les lois sur les médias à Maurice sont désuètes, voire indignes d’une vraie démocratie. Il faut d’urgence changer cela. C’est là le message essentiel de Geoffroy Robertson, Q.C. non seulement à Navin Ramgoolam, Premier ministre, mais aussi au pouvoir judiciaire, y compris le Directeur des Poursuites Publiques (DPP).

Certes, la publication du rapport intervient à une époque où le régime en place est acculé par une accumulation d’« affaires », les unes plus embarrassantes que les autres et une hostilité sans précédent de la part d’une grande masse d’internautes mauriciens. La toute dernière prouesse est la mise sur Internet d’une vidéo YouTube montrant un éducateur au centre d’une affaire de mœurs dansant de manière choquante sur une plage avec ses très jeunes élèves, en dépit de certaines assurances gouvernementales…

Ce n’est pas la presse qui menace Navin Ramgoolam et son gouvernement. C’est l’Internet et, là, Navin Ramgoolam, ses conseillers et ministres n’y pourront absolument rien. Pas plus que n’importe quel chef de régime autoritaire dans le monde, notamment dans une grande partie du monde arabe. Il devrait enfin réaliser qu’en domptant les journalistes trop critiques, le peuple s’en remettra à l’Internet. J’ai vu Abdullah Hossen essayer d’intervenir auprès des internautes mauriciens pour essayer tant bien que mal de répondre aux critiques de plus en plus virulentes contre le régime, mais l’impression générale est qu’il y a une accumulation, voire une flash flood d’interrogations et de critiques qui ne cesse de s’enfler.

C’est face à tout cela que Navin Ramgoolam a décidé, cette fois, une nouvelle tactique, qu’il aurait dû adopter depuis des lustres, car c’est peut-être trop tard pour qu’elle sauve sa mise : il offre à la presse une nouvelle image de lui en tant que démocrate et renie ses attaques faites durant plusieurs années contre la presse. Toutefois, il serait malséant de ne pas lui reconnaître le mérite d’avoir proposé l’excellent rapport de Robertson, et cela en dépit du fait qu’il constitue, en fait, un blâme vigoureux d’une politique consistant à jeter en prison à longueur d’année syndicalistes, opposants, journalistes, ou citoyens protestataires.

Pas un seul de ces derniers n’a constitué ou constitue une menace à l’Etat, seul motif admissible dans un pays civilisé et démocratique, pour traduire un opposant devant la justice. Et, de le faire condamner par le judiciaire. Robertson va plus loin : il n’est pas question de jeter ces opposants et critiques en prison. Là, il s’adresse aussi au judiciaire, c’est-à-dire aux juges et au DPP, et il condamne plus d’une fois l’emprisonnement de Dharmanand Dooharika car, écrit-il, le judiciaire peut parfaitement se défendre autrement qu’en envoyant un journaliste en prison.

Robertson nous fait la leçon, de manière élégante, au sujet de la tendance à faire condamner les opposants pour « contempt » à l’égard du gouvernement, et à soulever l’opinion contre le gouvernement. Or, c’est le devoir d’un opposant d’essayer de soulever l’opinion contre le gouvernement, dans les vraies démocraties, dont le Canada et l’Australie, où j’ai travaillé pendant de longues années comme rédacteur en chef, sous la supervision d’un Press Council. Ce qui explique ma profonde indignation quand il s’agit des virulentes sorties de l’Establishment travailliste contre la presse, l’accusant de véhiculer des fausses nouvelles.

Or, en démocratie, ils n’ont franchement pas le droit de faire cela, tout au moins de la manière dont ils le font en criminalisant la fausse nouvelle. Ce qu’aurait dû refuser et que, d’après moi refuse secrètement, l’excellent Attorney-General de Ramgoolam, un homme dévoué à la modernisation du système judiciaire et de nos lois. La fausse nouvelle n’est pas un crime en démocratie, car tous les moyens existent pour rectifier et contredire la fausse nouvelle.

C’est malheureux que mon ami Abdullah Hossen ait été lui-même victime d’une dénonciation pour fausses nouvelles. Mais c’est son gouvernement qui criminalise ce qui n’est même pas un délit en démocratie. Va-t-on jeter en prison toute personne critiquant le gouvernement sous la varangue d’une boutique pour fausse nouvelle ? Les hommes et les femmes de notre judiciaire sont extrêmement brillants et compétents, nous avons un DPP digne de ce nom, mais il ne suffit pas d’être compétent et intelligent, il faut être proactif comme le judiciaire en Angleterre, en Australie, au Canada, en Nouvelle Zélande, etc. Et refuser de cautionner n’importe quel gouvernement qui tente d’instaurer la répression systématique des opposants du pouvoir.

Cela dit, si le rapport Robertson est accepté in toto, comme il devrait l’être à mon avis pour faire de Maurice une démocratie à part entière, avec la télévision privée entre autres choses, Varma aura du pain sur la planche pour débarrasser le pays de ses lois scélérates contre la liberté d’expression, notamment plusieurs articles du Code Civil mauricien datant de deux siècles et un arsenal d’autres lois que d’autres pays, les vraies démocraties, ont changé radicalement depuis les années 70. Nous avons besoin d’un Printemps de la liberté – autrement le peuple finira, surtout avec l’aide de l’Internet, de l’obtenir d’une manière ou d’une autre de tout gouvernement qui maintiendrait le statu quo.

Il serait injuste, cependant, de ne pas reconnaître le mérite du leader de l’Opposition parlementaire et du MMM, Alan Ganoo, d’avoir accepté le rapport dans son intégralité.

Enfin, ayant été, avec Beekrumsing Ramlallah, initiateur de la démarche qui a vu la création du Media Trust, saluons Me Robertson pour le souci qu’il a eu de signaler que cet organisme a été injustement relégué aux oubliettes pendant des années, revigoré enfin et avec de nouvelles responsabilités et avec un rôle important. Pour l’histoire, Ramlallah et moi, nous étions partis à l’Hôtel du gouvernement pour demander au Premier ministre intérimaire d’alors, Vishnu Lutchmeenaraidoo, d’en accepter l’idée. Le ministre avait dit qu’il était d’accord et avait promis d’en parler à Sir Anerood Jugnauth. Ce dernier, à son retour, avait accepté d’instituer un Media Trust.

L’idée était de l’utiliser en priorité pour la formation professionnelle ; ce qui, aujourd’hui, est devenu un énorme problème au sein de la presse mauricienne. Il n’y a qu’à se rendre à une conférence de presse pour se rendre compte à quel point un certain nombre de journalistes ont besoin de se rendre à l’étranger, surtout en Europe, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et en Inde avec l’aide d’un tel Trust pour se forger aux vraies pratiques d’un journalisme moderne. Ce journalisme qui ne serait pas aussi insipide et peu rigoureux comme les Mauriciens y ont souvent droit – et qui explique fort probablement les baisses de tirage dont l’Internet seul ne peut être ni la cause ni le prétexte.


* Published in print edition on 19 April 2013

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