Sir Seewoosagur Ramgoolam et l’Afrique

Vendredi 20 juin 2016 : Dr S. Reddi, historien, a fait une présentation à l’université de Maurice sur les liens entre Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) et le continent africain.

Dans un premier temps, il a exposé les différentes facettes de la vie de SSR qui ont façonné sa personnalité et sa vision du monde. Dans un deuxième temps, il a donné des pistes à propos de sa vision en tant qu’homme politique pour l’Afrique et la région océan Indien. Il a donné des exemples concrets de l’engagement de cet homme d’action vers l’Afrique.

Il ressort de sa présentation que la première rencontre de SSR avec les habitants ayant des origines africaines a lieu à l’école pré-primaire d’Olivia et à l’école primaire de Bel Air RCA, et aussi dans son village natal à Belle-Rive.

Les échanges avec des enfants de cultures différentes ont développé une certaine ouverture d’esprit, une des caractéristiques de sa personnalité. Il poursuit ses études secondaires au Collège Royal de Curepipe, ce qui l’aide à renforcer sa croyance dans la tolérance et le pluralisme, et il conçoit le monde de manière moderne, pragmatique et cosmopolite. Ensuite, il quitte l’île Maurice pour se rendre à Londres.

Entre 1921 et 1935, il est exposé aux idéologies progressistes de la première moitié du 20e siècle : le Fabianism, le nationalisme africain et le nationalisme indien mobilisent les étudiants africains et asiatiques et les motivent à revendiquer la décolonisation. Le Panafricanisme se développe et se renforce à travers ses fréquentes rencontres avec des intellectuels et des hommes politiques tels que, Kenyatta, Dr Harold Moody de la League of Coloured peoples.

SSR voue une grande admiration aux intellectuels africains. Il nouait des relations d’amitié avec Julius Nyerere qui avait traduit deux pièces de Shakespeare en Kiswahili (publiés par Oxford University Press), Jomo Kenyatta, anthropologue de LSE, et auteur de l’ouvrage Facing Mount Kenya et Léopold Sedar Senghor qui excelle en poésie et valorise la culture africaine.

SSR et la politique

Lorsque SSR rentre à Maurice et intègre le monde politique, il exerce des pressions pour l’avènement de réformes sur le plan social. Il met aussi de l’avant un agenda constitutionnel avec circonspection. Il se garde bien de connaître le même sort que Cheddy Jagan en Guyane et agit avec prudence. (Lorsque Cheddy Jagan obtient la majorité en Guyane, les Anglais et les Américains œuvrent pour lui barrer la route, et Churchill suspend même la Constitution.) Tout en évitant d’employer le terme « indépendance », SSR et le Parti Travailliste (PTr) mauricien favorisent les changements constitutionnels avec le soutien des combattants de la liberté du continent africain, entre autres, Jomo Kenyatta, Milton Obote, Tom Mboya, Julius Nyerere et Kenneth Kaunda.

SSR multiplie les contacts et la pression augmente en vue de réclamer la décolonisation totale de l’Afrique. Le Parti Travailliste et SSR soutiennent cette pression d’envergure, dénoncent le massacre de Sharpeville et certains membres du PTr participent aux événements marquants de l’époque, tels que l’indépendance de Nyasaland, Kenya, l’inauguration de la Banque Africaine de Développement et les diverses conférences du Commonwealth. A la conférence de Lancaster, Kenyatta envoie son conseiller légal, K. Potter, pour soutenir le Parti Travailliste mauricien.

Les représentants des pays africains, invités aux célébrations de l’indépendance, nous donnent une indication sur l’engagement de SSR pour l’Afrique et donne aussi un aperçu au préalable de la politique étrangère de Maurice. Le pays devient membre de l’OUA et, aux Nations-Unies (UN), Radha Ramphul, nommé par SSR, prend une position ferme contre l’apartheid. En tant que porte-parole du groupe africain, il soutient les résolutions à bannir le commerce d’armes en Afrique du Sud et à libérer tous les prisonniers politiques, condamnés par le régime apartheid, et aussi à lever les interdits pesant sur les organisations africaines.

Aux Nations-Unies, SSR plaide pour l’indépendance de la Namibie, les colonies portugaises, et la Rhodésie. Il propose la tenue d’une conférence des Etats de l’océan Indien afin de faire de la région une zone de paix, et une autre conférence pour discuter du problème palestinien. Il dénonce la présence des armes nucléaires en Afrique du Sud en tant que menace à la paix mondiale et la politique des Bantoustans de diviser les Etats africains.

SSR et la politique des Affaires étrangères

Suite à l’indépendance, Ramgoolam devient Premier ministre, ce qui est une avant-première. Il noue des relations diplomatiques avec l’Europe, particulièrement la France. C’est sa rencontre avec le Général de Gaulle, avec le soutien du Président de la République de Madagascar, qui facilite l’affiliation avec l’EAMA (États africains et malgache associés à la CEE par les conventions de Yaoundé I et II). Maurice devient le premier pays du Commonwealth à être membre de la Convention de Yaoundé.

Ce positionnement stratégique de SSR permet au pays de bénéficier de la Convention de Lomé, posant ainsi les bases de l’industrialisation à Maurice. Subséquemment, la Conférence de l’OCAM est tenue à Maurice en 1973. De plus, Maurice soutient son engagement pour l’Afrique en accueillant la conférence de l’OUA en 1976. Cette année-là, SSR devient le Président de l’OUA.

Lorsque Maurice devient un allié incontournable en Afrique, SSR continue inlassablement ses efforts dans ce sens. Il participe à toutes les conférences de l’OUA et soutient l’Afrique pour tous les dossiers importants. (A noter que SSR refuse de soutenir l’expulsion des Comores de l’OUA à la demande d’un groupe (proche des mercenaires de Bob Denard).

SSR préside le Sommet Afro-Arabe au Caire. Maurice est un des premiers signataires du Preferential Trade Area pour l’Afrique de l’Est et du Sud en 1981, (ce qui deviendra plus tard le COMESA – Common Market for Eastern and Southern Africa).

En 1976, lors d’une rencontre avec les jeunes de sa circonscription, SSR déplore le fait que l’OUA soit peu connue et son rôle si incompris localement. Il leur explique que l’OUA et l’Afrique ont une place importante dans la politique étrangère de Maurice car, dans le moyen terme, la configuration politique et économique mondiale doit évoluer pour leur accorder une place plus importante. Pour combler cette lacune dans l’éducation des jeunes, SSR inaugure la School of African and Asian Studies au MGI afin de sensibiliser et préparer les nouvelles générations aux enjeux touchant le continent africain et la région. SSR mise sur l’expérience du multiculturalisme mauricien pour développer un lien stratégique entre l’Afrique et l’Asie.

Enfin, en 1998, Mandela explique que les Africains sont fiers qu’une petite île, à des kilomètres du continent africain choisit, non pas pour des raisons géographiques, mais de son plein gré, de faire partie de l’Afrique. C’est, sans aucun doute, le choix personnel de Ramgoolam et son engagement idéologique vers l’Afrique.

Discussions

A la fin de la présentation, les membres du public ont participé aux discussions. Plusieurs personnes ont déploré le fait que les jeunes ne connaissent pas l’Histoire de la décolonisation de l’Afrique ou en ont des lacunes importantes.

Deux intervenants ont apporté leur contribution sur le rôle joué par SSR pour favoriser certaines démarches politiques fondamentales. Vijay Makhan, ancien ambassadeur de Maurice et Assistant Secrétaire général de l’OUA, a confirmé que SSR s’était personnellement engagé pour le développement de l’Afrique sur le plan international. Ainsi, selon son témoignage, SSR avait demandé à ses officiers de l’Ambassade de Maurice à Londres d’y accueillir les délégations de Robert Mugabe et de Joshua Nkomo pour des rencontres portant sur l’indépendance du Zimbabwe, et ce, pendant la Conférence de Lancaster. L’intervenant a aussi rappelé que SSR avait déployé beaucoup d’efforts pour maintenir l’Institut de Bilinguisme à Maurice suite à la dissolution de l’OCAM.

Arvin Boolell, ancien ministre des Affaires étrangères, a fait ressortir les liens existant entre SSR et le Président de l’Algérie. Ce dernier a été un maillon important pour le développement des liens entre SSR et plusieurs hommes d’Etat africains. Par ailleurs, SSR était aussi proche du Président malgache, Tsiranana, et il a accordé un soutien indéfectible aux Comores.

* Published in print edition on 24 June 2016

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