‘Si les Travaillistes raflent les 30 sièges ruraux, ce qui n’est pas impossible, certaines régions urbaines assureront le pouvoir à Navin Ramgoolam’

Interview : Sydney Selvon

« Un déclin du MMM pourrait créer un vide dangereux pour notre démocratie

Par conséquent, une telle situation favoriserait la floraison de tendances sectaristes, voire extrémistes, sur l’échiquier politique’

La plupart des démocraties sont reconnues grâce aux élections libres. Ici, chaque cinq ans, le peuple est invité à faire un choix. Mais, lors des deux dernières élections générales, les citoyens ont voté non pas pour élire un parti mais pour sanctionner négativement le mode de gestion de la République. Nous vivons la démocratie chaque jour avec le support de citoyens éclairés qui utilisent différents canaux d’information pour dénoncer les travers des hommes et femmes politiques et réclamer un comportement éthique de la classe politique. Cette semaine, Sydney Selvon, journaliste en faveur de la presse libre et plurielle, porte un regard critique sur le monde politique mauricien.

Mauritius Times : Il parait que les tractations politiques vont connaître un grand coup d’accélérateur en vue des prochaines élections générales après la visite du Pape François. En attendant, les tendances se dessinent, elles deviennent plus claires du côté du MMM et du MSM. Pas de coup fourré en perspective donc, avec la conclusion d’une alliance à l’israélienne comme en 2010, surtout après les défections du rang du MMM au profit du MSM?

Sydney Selvon : Tout d’abord, la visite papale sera utilisée, tout comme le caveau du Bienheureux Père Laval l’a été, pour la propagande du MSM et de son leader, et ce, de la manière la plus honteuse qui soit. C’était un sacrilège comme je l’ai déjà dit ailleurs. Et cela dans l’espoir que cette visite pourrait rapporter beaucoup de votes au MSM, ce qui est un faux calcul.

En ce qui concerne les défections, rappelons que c’est fait dans un contexte politique entièrement dominé par un pouvoirisme indécent. J’ajouterai : un pouvoirisme effréné et débridé.

A ce sujet, je vous citerai ici le chroniqueur Jean-Pierre Bondi : « L’Histoire permet de croiser d’authentiques ‘pouvoiristes’. Ni de droite ni de gauche. De droite, puis de gauche, ou inversement. Tendus en permanence vers leur objectif, enfermé dans une stratégie qui y conduit sûrement… En fait, la passion du pouvoir a quelque chose de pathologique. Ne m’ayant jamais effleuré, elle m’a toujours étonné par son obstination et son culot. »

Le pouvoirisme me semble la première motivation, le premier ressort de ce qu’on appelle déjà le « mercato politique actuel », avec l’argent en « pole position » dans de nombreuses tractations.

Ainsi, dans un tel contexte pourri, je ne passerai pas par quatre chemins pour vous dire que le pays n’a jamais été plus rongé par la corruption qu’aujourd’hui. On peut même lire dans Wikipedia, encyclopédie collective en ligne, et ouverte au reste du monde que la corruption à Maurice « is pervasive and ingrained ». De cette manière, faudrait-il s’étonner que l’on débauche où l’on peut, qui on peut ?

En ce qui concerne un quelconque partage du pouvoir, je ne vois rien de tel à l’horizon, qu’il soit « à l’israélienne » ou non, et impliquant l’un ou l’autre des trois principaux partis – le Parti Travailliste, le MMM ou le MSM. Les deux derniers exemples d’un partage du pouvoir au sommet furent le « Remake 2000 » qui fut saboté par Paul Bérenger et Alan Ganoo, et l’Alliance PTr-MMM de décembre 2014. Il n’y a aucun accord qui soit envisageable ces temps-ci, du moins pas avant les prochaines élections…

* C’est quand même étonnant que le MMM et le MSM n’aient pu trouver un terrain d’entente pour les prochaines élections législatives alors que l’un a besoin de l’autre et qu’une alliance électorale entre ces deux partis auraient pu faire la différence, non ?

Pour moi, cette alliance est logique, mais je suis au courant que des négociations difficiles ont eu lieu mais elles n’ont pas abouti. La raison principale, d’après ce que j’ai appris, relève des désaccords sur un éventuel partage du pouvoir entre les leaders de ces deux partis. Il n’était pas question d’un ‘repeat’ de l’accord à l’israélienne comme le fut le cas pour le ‘Remake 2000’.

Faut-il aussi reconnaitre qu’aujourd’hui, le MMM est un parti éclaté en mille morceaux, dont un des principaux, la faction Obeegadoo, a déjà rejoint le MSM.

* Il se pourrait aussi qu’au fond Paul Bérenger ait voulu privilégier l’option ‘seul contre tous’ avec le boulevard qui, selon lui, devrait se présenter devant lui dans une lutte à trois. Mais c’est une option potentiellement risquée, ne croyez-vous pas ?

Non, Paul Bérenger a raison de prendre ce risque qu’engendre l’option ‘seul contre tous’ car, historiquement, il y a une différence très prononcée entre la structure du MMM et l’électorat MMM. Que cette structure se brise ou non, comme elle l’est actuellement, la psychologie de cet électorat se résume à voter mauve.

Les Collendavelloo, Ganoo, Obeegadoo, Jeeha ne sont comparables en aucune manière aux géants que sont Anerood Jugnauth, Paul Bérenger ou Navin Ramgoolam. C’est une question de différence d’envergure entre les albatros et les moineaux, je dirais. Et quel électeur se soucierait des moineaux, peut-on se demander ?

* Mais que représente le MMM lui-même en termes de force électorale aujourd’hui ? Si les dernières défections des membres du MMM qui allaient être candidats dans des circonscriptions rurales en disent long sur la faiblesse de ce parti en milieu rural, croyez-vous que le MMM soit aujourd’hui réduit au même statut que le PMSD de 1976, c’est-à-dire un parti urbain ?

C’est vrai que le MMM et le PMSD sont devenus aujourd’hui des partis essentiellement urbains. Encore que les Travaillistes restent forts dans certaines régions urbaines comme Vacoas-Phœnix, Belle Rose-Quatre Bornes, Curepipe-Midlands et au No. 3 à Port-Louis. Si les Travaillistes raflent les 30 sièges ruraux, ce qui n’est pas impossible, ces régions urbaines assureront le pouvoir à Navin Ramgoolam.

Le MSM seul ne gagnera pas un seul siège dans les régions urbaines, à mon avis. C’est le parti qui recherche le plus une alliance et des dissidents à domestiquer comme c’est le cas des transfuges qu’il a déjà accueillis en son sein.

* Restons avec le MMM : la grande réunification des militants ne s’est pas faite, et la famille se disperse… dans d’autres partis. Qui sauvera le MMM, à votre avis ? La famille Bérenger… ou Ramgoolam éventuellement ?

Je ne vois pas cette grande réunification de la famille militante se produire. Mais il y a un certain nombre de jeunes éléments au MMM qui prendront la relève. Je vois la fille du leader bien placée pour cela. Elle fait son apprentissage comme Adrien Duval au PMSD ou Pravind Jugnauth au sein du MSM.

Les partis se disloquent comme, dans les années 70, l’IFB. Ce parti disparut par la suite. Mais parlons surtout du PMSD qui avait rallié la moitié du pays derrière lui, évitant de justesse sa disparition avec la montée en puissance du MMM dans les années 70 en se joignant au pouvoir en place.

J’entends déjà dire, ou spéculer, que le MMM soutiendrait un Parti Travailliste revenu au pouvoir après les prochaines élections générales. Alors, ce serait un sauvetage du MMM par Ramgoolam puisque Bérenger se verrait alors contrait de rejoindre le pouvoir pour qu’il puisse recoller les morceaux, et surtout et avant tout, regagner son électorat, ce qui est plus envisageable lorsqu’on dispose du pouvoir.

* Vous devriez savoir, pour avoir été journaliste au Mauricien vers la fin des années 70, au temps où le MMM tapait très fort sur le gouvernement Travailliste que, par la suite, SSR devait bien plus tard confier à ses plus proches collaborateurs qu’il voyait alors le MMM pouvant faire un contrepoids efficace à Gaëtan Duval. Et, c’est la raison pour laquelle il avait adopté une approche plus accommodante vis-à-vis de Paul Bérenger et du MMM que les faucons au sein du PTr…

Je suis au courant, grâce à deux choses, d’abord mon appartenance au MMM dans les années 70, ensuite grâce à des confidences que me fit Sir Veerasamy Ringadoo quand il était au Réduit dans les années 80, des négociations secrètes entre, d’une part le tandem Sir Veerasamy Ringadoo-Sir Harold Walter et, d’autre part, Paul Bérenger, en vue d’une alliance rouge-mauve avant les élections de 1976.

Il était effectivement dans les intentions de SSR de trouver un arrangement avec le MMM, du moins c’était l’impression qu’il donnait à l’époque. Mais ce qui est aussi vrai, c’est que SSR et sa génération de politiciens se distinguaient par leur manière de pratiquer la politique. Ils faisaient effectivement la politique différemment de ce que nous témoignons aujourd’hui. Je dois aussi ajouter que SSR et Paul Bérenger se respectaient mutuellement tout en demeurant des adversaires politiques.

* Le déclin du MMM ne serait pas vraiment une bonne chose pour la démocratie en raison du vide politique que cela pourrait engendrer. Qu’en pensez-vous ?

Je suis persuadé, pour avoir été très proche des frères Bissoondoyal, allant souvent chez eux pour discuter histoire et politique dans les années 70, que la disparition de l’IFB, sans lequel Maurice n’aurait pas eu l’indépendance, fut une mauvaise chose pour la démocratie. Ce serait également le cas si le MMM – qui, historiquement, a contribué énormément au maintien de la démocratie à Maurice – devait disparaitre.

Faut le dire en passant que le MMM a toujours eu beaucoup de respect pour les plus grands Speakers de notre histoire, que ce soit Sir Harilall Vaghjee ou Sir Ramesh Jeewoolall. Je n’ai jamais vu et entendu des « I order you out ! » répétés, et ce, systématiquement contre les adversaires du parti au pouvoir qui les avait pourtant nommés. Je regrette ce temps où l’éthique et l’honneur ne faisaient pas défaut au Parlement. L’Opposition avait une liberté de paroles et de critiques qu’elle n’a plus de nos jours.

En ce qui concerne le vide qu’un déclin du MMM pourrait engendrer, c’est très possible que cela crée un vide dangereux pour notre démocratie. Par conséquent, une telle situation favoriserait la floraison de tendances sectaristes, voire extrémistes, sur l’échiquier politique. Ce qui serait dangereux pour l’unité et la cohésion nationale.

* Nous disions au début que les tendances se dessinent et qu’elles deviennent plus claires. Ce qui reste en suspens, c’est le positionnement du PMSD vis-à-vis du PTr. Vous ne les voyez pas commettre l’erreur de 1976, non ?

Le PTr et le PMSD sont des alliés naturels, Ces deux partis sont, historiquement, les artisans du premier miracle économique mauricien entre 1971 et 1974. Le bleu et le rouge ensemble constitueraient une bannière populaire et puissante, peut-être imbattable. Seul un pouvoirisme aveugle rendrait une telle alliance impossible.

* Y a-t-il plus dans le PMSD que le symbole qu’il représente, ce qui fait que ce parti, autrefois adversaire acharné, soit devenu aujourd’hui un allié presque « naturel » du PTr ?

Oui, le PMSD reste un parti important dans notre contexte démocratique. Son soutien sera crucial, sous plusieurs rapports, au Parti Travailliste.

Durant le présent mandat, le PMSD a empêché des tentatives scélérates de viol de la démocratie. Je vous donne deux exemples. Premièrement, il y a eu la tentative du MSM de jeter le DPP en prison et d’abolir son poste constitutionnel.

Ensuite, il y a eu une autre mesure scélérate contenue dans le projet de réforme électorale. Ce dernier se caractériserait par une partisannerie aveugle et honteuse qui continue à poursuivre la domestication par le MSM-ML des institutions censées être indépendantes, y compris la police et la Commission électorale, et j’en passe…

En quittant un poste de vice-Premier ministre et plusieurs ministères, le PMSD a sauvé la démocratie. C’est choquant et scandaleux pour moi que le MMM refuse de reconnaître cela.

* Lindsay Rivière disait dans une interview récemment que « rien ne dit d’ailleurs qu’il n’y aura pas une nette victoire d’un seul parti pouvant former un gouvernement… ». C’est tout à fait possible, mais c’est sans compter des coups sous la ceinture que compterait porter le MSM contre son adversaire principal, le PTr. Peut-on anticiper une vive opposition de l’électorat contre de telles méthodes ?

On parle d’autres coups sous la ceinture contre Navin Ramgoolam depuis son arrestation sans justification aucune par une police-Gestapo qui l’a jeté en prison.

Si, d’aventure, il passe les prochaines élections derrière les barreaux, il y aura un soulèvement populaire qui brisera les portes, les murs et les barreaux pour le faire sortir. Le MSM-ML a déjà fait trop de mal à la démocratie.

Mais il n’y a pas que les atteintes contre la démocratie, les scandales à répétition. Il y a aussi le bilan sur le plan économique. On nous avait promis le miracle économique. Voilà ce qu’il en est :

  • L’année 2014 fut celle des grandes promesses de l’Alliance Lepep, aujourd’hui décédée.
  • 2015 fut celle du renouvellement et de la répétition, dans le Discours du Président et le Discours du Budget de 2015-2016, de ces fameuses promesses, surtout un « deuxième miracle économique », moins le projet tramway des Travaillistes, moins aussi des décisions cachées à venir telles qu’il y aurait 2 Premiers ministres et 3 ministres des Finances.

Le miracle économique aurait été, en fait, non pas le 2e mais le 3e miracle économique de notre histoire post-indépendance. Le premier fut réalisé de 1971 à 1974 avec – comme artisans principaux – Sir Gaëtan Duval qui est jusqu’à ce jour notre plus grand ministre du Tourisme de l’histoire et premier promoteur de la zone franche mauricienne d’exportation et Sir Satcam Boolell, qui joua un rôle-clé dans les négociations sucrières de la Convention de Lomé.

Parmi les promesses-mirages les plus spectaculaires de la défunte Alliance Lepep figuraient aussi

  • un « miracle économique » avec une croissance dépassant 5% par an,
  • une fourniture d’eau permanente, soit 24/7 ;
  • et aussi le plein emploi, avec la disparition totale du chômage par la création de 20,000 emplois par an jusqu’à la fin du mandat, soit une promesse de 100.000 nouveaux emplois en 5 ans de mandat.

Aujourd’hui, alors que les deux miracles économiques des années 70 et 80 furent l’occasion pour Maurice de produire massivement et d’exporter plus que la valeur de ses importations, c’est l’inverse qui s’est produit. Somme toute, un miracle économique à l’envers !

Dans son Discours du Budget l’année dernière, le ministre actuel avait déclaré ceci, je cite :« Our GDP is expected to grow by 4.1 percent in fiscal year 2018-19 compared to 3.9 percent in 2017-18. »

Au contraire, la croissance économique n’atteint pas 4%. Finalement, l’ex-ministre des Finances, Vishnu Lutchmeenaraidoo, devant cet échec, a pris la fuite, osant même dénoncer une croissance qu’il a dit se rapprocher encore et toujours de 3%.

Où est passée la promesse de miracle économique ? Et celle des 5,5% de croissance économique promis ?

Sous l’ancien régime travailliste, les chiffres étaient comme suit pour la création nette d’emplois par an, je cite :

  • 2011: 3.800 en moins ; 2012: +5.800 ; 2013: +14.000 ; 2014: +5.200. Total sur 4 ans de création nette d’emplois: 25,000.

Sous le présent gouvernement, les chiffres de création nette d’emplois par année sont inférieurs, comme suit :

  • 2015: +7.400 ; 2016: +300 ; 2017: +6.500 ; 2018: 1.400 emplois en moins. Total sur 4 ans de création nette d’emplois : 14.200

Où sont donc passés les 20,000 emplois nouveaux par an promis par la défunte Alliance Lepep ? Le présent Gouvernement n’a même pas atteint la moitié des 25,000 emplois créés en 4 ans par le gouvernement travailliste.

Tous les budgets du présent Gouvernement ont été, sur ce plan, des mirages alors que 100,000 nouveaux emplois avaient été promis.

Par ailleurs, la défunte alliance a donné au monde des signaux d’une pratique financière douteuse au sommet même de l’État et la Banque mondiale en a pris bonne note, quoiqu’en dise le Premier ministre, qui choisit les citations qui lui plaisent.

Ainsi, le charmeur portugais est mentionné dans son dernier Overview sur Maurice, la Banque mondiale rappelant ceci, je cite :

« The president of Mauritius, appointed in 2015, resigned following allegations of financial impropriety. It was alleged she made personal purchases with a credit card provided by an NGO whose founder is under investigation for alleged fraud in Portugal.»

Il faut aussi lire l’interview de Jocelyn Kwok, directeur de l’AHRIM, intitulé ‘Joceyln Kwok, directeur de l’AHRIM: « Notre tourisme ne va pas très bien en ce moment’, paru dans Le Mauricien du 12 mai dernier pour comprendre la gravité de la situation.

Je cite un extrait de cette interview:

« Question: ‘Les acteurs du tourisme et le gouvernement comprennent-ils la portée de ces critiques ?’

« Réponse : ‘Il y a pire que cela. A l’item de la sécurité, la baisse de confiance est de 50%. Et de manière plus alarmante, alors que globalement, après leur séjour ici, seulement 1% de nos touristes disait ne pas vouloir recommander Maurice à leurs proches et amis, ce pourcentage d’appréciation négative a atteint en 2017 la barre des 10% de nos visiteurs ! Si 10% de nos 1,4 millions de touristes disent ne pas vouloir recommander Maurice après leur séjour ici, il y a forcément un gros problème.»

L’ordre et la loi, donc, la sécurité fichent le camp dans ce pays, contrairement, encore une fois, aux promesses faites en 2014 et 2015.


* Published in print edition on 6 September 2019

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