” Si les élections devaient se tenir ce dimanche, le MSM les remporterait.

Mais elles vont se tenir dans trois ans. On verra si Pravind Jugnauth est un marathonien”

Interview : Jean Claude de l’Estrac

‘Un Bérenger aux côtés de Ramgoolam pourrait renforcer Jugnauth dans l’électorat rural ; un Ramgoolam avec Bérenger pourrait affaiblir le MMM en milieu urbain’


Retour sur la démocratie à Maurice. Malgré toutes les tentatives de l’opposition avec un parti ou plusieurs partis réunis, il semble qu’elle soit dans une incapacité de déloger le gouvernement du jour. Pourtant les scandales et autres incompétences ne manquent pas… Mais laissons la parole à Jean Claude de l’Estrac, qui connaît parfaitement le terrain politique et ses rouages.


Mauritius Times: Il semble que l’opposition a encore un long chemin à parcourir avant qu’un changement majeur n’intervient sur l’échiquier politique. Ni la rue et encore moins l’opposition n’ont pu avoir un impact pouvant faire basculer le pouvoir. Est-ce aussi votre avis ?

Nous sommes en démocratie, seules des élections générales sont propres à faire «basculer» le pouvoir pour reprendre vos termes. Nous avons la garantie constitutionnelle que le pays sera appelé aux urnes dans trois ans au plus. Entretemps, les oppositions peuvent bien tempêter contre le pouvoir et la presse libre, exercer son rôle de vigilance, mais elles n’ont pas de légitimité à faire basculer le pouvoir autrement que par des moyens constitutionnels.

* Toutefois, rien n’indique, à ce stade, que les pétitions électorales puissent modifier la donne – même pas la récente décision de la Cour d’autoriser un ‘recount’ au No 19, ce qui avait suscité un certain enthousiasme au départ?

Nous verrons si le recount à Rose Hill-Stanley modifie le résultat. Mais on sait déjà qu’il ne changera pas la donne. Dans le système électoral, un recount n’a rien de dramatique. Il part de l’idée que des erreurs humaines sont possibles et corrigibles. L’histoire des pétitions sollicitant des recounts dans notre pays remonte à 1891, c’est la pétition Hitié v/s sir Virgile Naz qui sera rejetée.

Depuis, nous avons vu près d’une dizaine de pétitions ou de motions réclamant un recount. La plus spectaculaire est celle du Commissaire électoral lui-même qui loge une motion en Cour suprême contre un Returning Officer lorsqu’une grosse anomalie dans le décompte des voix, lors d’une élection villageoise à Lalmatie en 2012, est découverte, après coup.

L’officier électoral était Mme Carol Green Jokhoo, aujourd’hui juge de la Cour suprême. C’est elle-même, à son honneur,qui signale l’erreur au Commissaire électoral mais après l’annonce officielle des résultats. La Cour suprême ordonne un recount.

Il convient, toutefois, de distinguer une demande de recount qui s’appuie sur le risque d’erreur humaine et une demande d’annulation d’un scrutin sur fond d’allégations de tricherie, de « bribery », dit la loi.

* En attendant, il y a les négociations sur les modalités d’une alliance qui seraient arrivées à un stade avancé car impliquant les dirigeants du PTr et du MMM. Il semble toutefois qu’il y ait toujours des obstacles à franchir avant qu’on ne puisse parler d’alliance. Mais rien ne presse, non?

Non seulement rien ne presse, mais on est en droit de poser la question pour savoir si les dirigeants de l’opposition ont bien mesuré la portée politique et l’effectivité électorale de cette alliance. Il n’est pas interdit de penser qu’elle pourrait se révéler électoralement contre-productive : un Bérenger aux côtés de Ramgoolam pourrait renforcer Jugnauth au sein de l’électorat rural ; un Ramgoolam avec Bérenger pourrait affaiblir le MMM en milieu urbain.

C’est ce dilemme qui avait poussé Ramgoolam et Bérenger à mener, chacun de son côté en 2014, une campagne de neutralisation réciproque, ce qui a donné le résultat calamiteux que l’on connaît. Malheureusement, le débat de fond n’a pas eu lieu ; pourtant, la question d’un rééquilibrage des pouvoirs entre un président de la République – garant de l’indépendance des institutions – et un Premier ministre gestionnaire, mérite d’être posée.

* On apprend ces jours-ci que le PTr exigerait les postes de Leader de l’opposition et de ‘Whip’. C’est tout ou rien : cela semble être la stratégie adoptée par les Travaillistes pour se tailler la part du lion. C’est évidemment une guerre de nerfs qui a été engagée par les Travaillistes, stratégie payante jusqu’ici, mais faut-il que Bérenger ne perde pas la face…

Si c’est bien là une exigence des Travaillistes, Bérenger cèdera. Après avoir longtemps considéré que Ramgoolam était un poids lourd aujourd’hui, il prétend être maintenant convaincu que le parti Travailliste ne vaut rien sans Ramgoolam. Je gage que cette distribution de postes est le cadet des soucis des électeurs.

* Si Bérenger n’est plus en position d’imposer les termes d’une alliance avec le PTr, même si ce dernier se trouve, comme lui, dans l’opposition, c’est tout dire du poids que pèse son parti sur l’échiquier présentement. Est-ce aussi faible que cela ?

La question est plus large. Que pèse aujourd’hui chacun des trois partis qui constitueront probablement l’alliance de l’opposition ? Seront-ils en mesure de mobiliser les 40% à 50% des suffrages qui seront nécessaires pour battre le MSM de Jugnauth ?

Arithmétiquement, cela paraît aujourd’hui difficile mais nous sommes à trois ans des prochaines élections, à défaut d’un basculement, un bouleversement n’est pas impossible, une recomposition rajeunie, par exemple, ou même une reconfiguration aujourd’hui inimaginable.

* A bien voir, on se demande si Ramgoolam, celui qui au départ avait lancé l’idée d’un rassemblement des forces de l’opposition, croit toujours dans la capacité d’une alliance PTr -Entente de l’Espoir de remporter les prochaines législatives. Qu’en pensez-vous ?

Je suis bien incapable de vous le dire ; Ramgoolam, comme d’habitude, joue très près de ses cartes. Mais le raisonnement que je vous tiens sur les contradictions de cette Entente n’a peut-être pas échappé à Ramgoolam et à ses conseillers. C’est une vraie question qui mérite approfondissement.

* Bérenger à Réduit, il semble que cela ne l’intéresse toujours pas?

L’on ne va pas repasser ce vieux film en interchangeant les rôles, personne ne veut le revoir… C’était pourtant un bon scénario mais les acteurs étaient franchement mauvais.

* Ni Ramgoolam, non plus, même avec des pouvoirs accrus pour le Président de la République, paraît-il. C’est l’Hôtel du gouvernement qui l’intéresse… pour une question d’honneur ?

Oui, pour les électeurs aussi ! Le symbole de la grande majorité des électeurs, c’est l’Hôtel du gouvernement. Mais ces électeurs sont souvent aussi opportunistes et vénaux que les politiciens.

L’Hôtel du gouvernement une question d’honneur pour les politiques ? Peut-être !Souvent aussi le lieu de leur déshonneur… Mais la question des « pouvoirs accrus » au Président mérite un débat dépassionné et déconnecté des personnalités.

* Si cette proposition de ‘Premier ministre de transition’ est à même de satisfaire les attentes du MMM, on se demande si l’électorat rural — d’habitude très frileux en ce qui concerne la question de ‘prime ministership’ tant en ce qui concerne la durée d’un tel mandat que le titulaire – soutiendra une telle démarche. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que tout ce qui apparaitra comme de petits arrangements bricolés entre politiciens rêvant de revenir au pouvoir risquent de braquer l’électorat, en particulier, et vous avez raison, tout ce qui touche aux pouvoirs du Premier ministre. Je suis estomaqué de lire, selon les dires de Bérenger, que la priorité de l’Alliance de l’Espoir, c’est la distribution des postes…

* La bataille pour l’Hôtel du gouvernement est gagnée ou perdue dans les circonscriptions no. 5 à 14 – et rien n’est gagné d’avance du moins à ce stade en face d’un MSM qui disposerait de moyens énormes en termes de ressources financières et d’outils de propagande, entre autres la MBC-TV. Qu’en pensez-vous ?

Si les élections devaient se tenir ce dimanche, le MSM les remporterait. Mais elles vont se tenir dans trois ans. On verra si Pravind Jugnauth est un marathonien. La MBC-TV est en effet un facteur déterminant mais dans un double sens. Elle est effectivement une machine de propagande redoutable mais j’estime que Jugnauth est proche de la surexposition négative.

* Le MSM dispose aussi, croit-on, d’amis puissants dans des capitales étrangères en particulier ceux qui ont des intérêts stratégiques dans cette partie du monde et qui souhaiteraient maintenir une continuité dans les rapports et les accords avec Port Louis. Un atout non-négligeable pour le MSM, paraît-il ?

Aucun pays étranger n’a une quelconque influence ici si ce n’est l’Inde de Modi qui a retrouvé un rôle qu’elle n’avait plus. J’ai connu, moi, personnellement, une Inde qui soutenait le MMM de Jugnauth-Bérenger contre le parti Travailliste de sir Seewoosagur Ramgoolam. Il faudra que je raconte un jour mon entretien à Delhi avec Indira Gandhi, à la veille des élections de 1982, dans la crainte d’une offensive militaire américaine contre un éventuel gouvernement MMM.

Le même gouvernement indien était prêt, quelques mois plus tard, à faire débarquer son armée ici pour protéger Anerood Jugnauth contre le risque d’une prise de pouvoir par Bérenger en 1983. Lal Dora, — cette opération militaire indienne avortée, n’a pas été suffisamment analysée ici. Il y a là des enseignements notamment sur le rôle des services de renseignements indiens à Maurice.

* On avait l’impression à un certain moment que le vent était en train de tourner, mais il paraît que le rapport de forces serait toujours en faveur de l’alliance gouvernementale, malgré d’incessants scandales de corruption alléguée et des projets de loi très controversables. Qu’est-ce qui pourrait casser cet élan ?

Le vent, ces temps-ci, est dans les voiles du pouvoir. Le navire de l’opposition n’arrête pas de tanguer. Il est en quête d’un capitaine au long cours. C’est cela, un capitaine au long cours ! Un capitaine capable de tenir la barre pendant une longue durée d’au moins dix ans !


* Published in print edition on 28 January 2022

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