Quel jugement porter sur nos valeurs?

Le désintéressement – un des moteurs de la façon de fonctionner – n’est pas à l’honneur dans la société mauricienne. On ne sait plus s’il faut inventer de nouvelles formules adaptées aux gens qui sont en mal de gloire et de profit pour leur donner le goût des valeurs de partage

Il est bon qu’on le sache. « Promotion de nos valeurs » : cela fait des années qu’on en parle. A l’époque coloniale, il fallait réformer les gens coupables de ce qu’on qualifiait des méfaits.

Félons, félonnnes, bandits et autres devaient apprendre les valeurs de la bonne société. D’ailleurs, dans les livres religieux, n’apprenons-nous pas de ne pas tuer notre prochain, de ne pas jeter la pierre à quelqu’un, de ne pas vivre dans la débauche et le vice ? Ce sont des valeurs qui ne font plus chorus. Plus on se pourrit la cervelle et moins on se sent concerné par le moindre scrupule ou remords.

Définir et enseigner les valeurs morales, sociales, civiques : cela laisse penser qu’on l’appliquerait à tous les âges et à tous les groupes qui se rendent capables des fonctions auxquelles ils sont appelés. On ne demande plus d’écouter chaque après-midi des prêcheurs répandre la bonne parole; comme c’était le cas dans le passé. Qui en a le temps? Les connaissances, mêmes sur les bonnes valeurs, se perdent pour la course au profit, aux loisirs. L’impulsion qui doit venir des groupes manque.

Il n’est pas de notre intention de faire le procès de tous les groupes. Mais il est bon de saluer les efforts des sociétés funéraires – Elie & Sons, Moura et autres – qui ont bien compris que les valeurs de l’époque coloniale, de la pré-indépendance ou des années 50-60 sont dépassées. Les vieux, inquiets du bon déroulement des rituels pour leur enterrement ont enfin la chance de compter sur ces sociétés qui prennent tout en charge.

« Mo l’esprit tranquille aster » dit un vieux. Sur qui compter pour trouver du bois, commander le cercueil, contacter le prêtre, bref pour faire toutes les formalités?

Les sociétés funéraires simplifient les démarches et les rassurent. Que ce soit la bonne à tout faire, l’enseignant, le retraité de la banque ou de la fonction publique, un groupe grossissant s’inscrit pour se rassurer. Et ils ont parfaitement raison d’aller dans ce sens ! Compte tenu de la décomposition de nos valeurs, des attitudes des jeunes, et des groupes qui fonctionnent en termes de satisfaction des besoins de soi et d’autres priorités, il faut approuver d’autres initiatives louables.

Chacun, à bon droit, possède sa propre conception des valeurs culturelles, politiques, esthétiques, etc. Mais il suffit d’ouvrir les yeux sur certains faits de notre société pour se poser de questions. Une de mes anciennes enseignantes de Shakespeare et de Keats est morte quelques jours de cela. Mokshda Kistoe-West habitait à Floréal. Mais j’ai pu me recueillir devant la dépouille à Beau-Bassin dans la chapelle ardente d’Elie & Sons.

Difficile de ne pas se poser des questions malgré la présence de l’ancien Premier ministre Anerood Jugnauth, de l’ancien Vice-Chancelier de l’Université de Maurice Professeur Goolam Mohamedbhai, d’anciennes enseignantes comme Devi Dayal et tant d’autres qui se sont souvenues de cette ancienne directrice portant un sari et toujours élégante…

En 1943, elle a été boursière de l’école primaire et, grâce au « fighting spirit » de son père Pandit Cashinath Kistoe, elle surmonte les obstacles et devient lauréate en 1952. La fille d’un grand prédicateur, très engagé sur le plan socio-culturel, a eu droit à un rituel sobre pour son dernier voyage.

Comment aurait réagi Pandit Cashinath Kistoe ? Voilà la première question que je me suis posée. Une réponse probable serait que la grande Société de l’Arya Samaj a d’autres priorités que de songer à organiser l’enterrement de sa fille. La société n’est pas obligée de prendre en charge tout le rituel mais le fait est que le nom de Mokshda Kistoe reste lié à l’Arya Samaj. L’école à Vacoas-Aryan Vedic porte le nom de l’illustre Pandit Cashinath Kistoe.

Deuxième question : combien d’adeptes arya samajistes ont fait l’effort de se déplacer ? Selon les proches, un membre bien connu M.S. Peerthum alors que certains disent ne pas savoir.

Troisième question : faut-il penser que ses efforts et discours ont édifié un petit nombre dont la plupart ont disparu? Quoi conclure sinon que hors du temps de travail et d’activités de ces groupes associatifs, il n’y a pas de formule souple avec un réseau parallèle pour marquer sa présence et adhérer à des valeurs de respect et de reconnaissance?

Le désintéressement – un des moteurs de la façon de fonctionner – n’est pas à l’honneur dans la société mauricienne. On ne sait plus s’il faut inventer de nouvelles formules adaptées aux gens qui sont en mal de gloire et de profit pour leur donner le goût des valeurs de partage, de discipline…

Shakuntala Boolell

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