Shakuntala Boolell

Diaspora indienne

Nalgon ou bal tamoul, espace de liberté

 

— Shakuntala Boolell  

Jean Régis Ramsamy-Nadarassin, doctorant en histoire et chercheur, a à son actif un certain nombre de projets. Déjà concrétisés un livre sur les bijoutiers dans les Mascareignes, un nouveau sur Le bal tamoul à la Réunion. 

 L’auteur ne se contente pas des documents d’archives. Un nouvel outil de plus en plus utilisé — la tradition orale — nous fait revivre le temps où les engagés “effectuaient des kilomètres à pied ou en carriole pour participer aux célèbres bals tamouls ou aux cérémonies de marche sur le feu.” A l’île Maurice les engagés n’ont-ils pas fait autant de kilomètres pour assister aux courses à Champ de Mars ou pour arriver au lac sacré de Grand Bassin? Les similarités entre ces engagés des îles soeurs méritent d’être exploitées plus?

 

Jean Régis Ramsamy-Nadarassin : Nous ne sommes pas dans le domaine du marketing. Je ne suis chargé par quiconque pour mettre en valeur le patrimoine tamoul. Le chercheur rend compte de ce qu’il trouve, ou le contraire. Dans notre cas, c’est vrai que nous sommes bien placé pour dire ce qu’ont été les traditions indiennes dans l’île. Je veux expliciter dans quelle mesure l’engagé indien bascule dans la société réunionnaise à l’issue de son contrat. Quelles sont ses motivations profondes, et les transactions qui surviennent ? Les interactions entre ce peuple laborieux et les grands propriétaires, les terrains d’entente… D’ailleurs je me situe plus sur le terrain indien, que tamoul. Notre île a vu des travailleurs de Calcutta, de l’Andhra, venir effectuer des contrats.

* Votre ouvrage sur le bal tamoul ou malabar à la Réunion a été lancé à Maurice. Dans quel cadre? Mais pourquoi n’a t-on pas vulgarisé ce patrimoine?

Ainsi que l’on dit en anglais « I use to… », en réalité un premier lancement a eu lieu le 12 novembre 2009, à La Réunion, un second à Delhi le 10 janvier dernier. Indirectement, Maurice y était conviée… Mes livres sont parfois lus dans votre île. Je pense au premier, « L’histoire des bijoutiers indiens », qui a rencontré un vrai public sur place.
L’apparition  de ce livre est justement une réaction contre la disparition du Nadagam (ou théâtre de rue, on dit aussi Terou-kouttou au Tamil Nadou). On peut dénoncer pêle-mêle l’Internet, la télévision… pour expliquer la diminution du bal tamoul, façon réunionnaise. Plus sérieusement je pense qu’il correspond moins à notre siècle.

* Pouvez-vous parler des origines de ce bal tamoul?

Ces traces remontent probablement assez loin, avant l’abolition de l’esclavage, c’est-à-dire avant 1848. La première lettre que nous trouvons date de 1849, où l’on évoque ce divertissement. Le bal tamoul fut l’espace de liberté pour les Coolies, suite au labeur des champs et des usines. Il trouvait là un moyen de rébellion contre le système. Un des acteurs de ce bal disait, nous voulions montrer à nos employeurs (les engagistes) que nous possédions aussi des Rajâ et des Râni… Cela  veut tout dire… Après avoir incarné tel vassal ou monarque, l’Indien se sentait pousser des ailes. Il le fallait bien pour affronter les difficultés de la vie.
Aujourd’hui les troupes de bal tamoul sont au nombre de trois ou quatre. Autrefois il y en avait trois fois plus. Les bals étaient issus des épopées ou des légendes indiennes. Comme à chaque fois, l’hindouisme n’était pas loin. Les bals s’appelaient « Kisna Vilasom», « Ramayana », « Harishandra »…

*  Dans votre ouvrage, nous lisons que “À l’île Maurice, le bal tamoul est quasiment inconnu…” Assez étonnant! Comment l’expliquez-vous?

La raison principale se trouve, à mon avis, dans l’importance numérique du groupe tamoul à l’île Maurice. Il y a une corrélation entre le nombre de Tamouls et l’évolution de sa  culture. A l’inverse, les Hindi speaking, (nombreux chez vous) préservent le Maha Shivaratri, et les Marathi le Vinayak Sadurthi…Par ailleurs, ces deux fêtes font l’objet de réelles célébrations chez nous. Nous honorons aussi dignement ces festivités, comme le ‘Chal Pahal Ki Puja’, en grande partie grâce à un soutien des Hindous historiques de l’île Maurice. Je pense à Ramsamy Gopalsamy Naidu, Sanguily Moutoucoomaren, le Swami Harihara (Indien), ou bien d’autres qui furent des guides pour les Hindous réunionnais.


* Voyez-vous des similarités entre le bal tamoul dans les camps à la Réunion et les représentations théâtrales des engagés indiens à Maurice?

Dans les deux cas, les pratiques permettaient de panser la solitude, l’isolement des Coolies. Les Ram Katha, ou Katha Vachak, ou Nadagam, sont autant de conduites, qui donnaient l’impression aux travailleurs de se retrouver un peu et de sentir libres dans une forme de société d’ordre. Les langues naturellement n’étaient pas les mêmes. A Maurice, comme à La Réunion, les Indiens allaient puiser une once de liberté dans ces pratiques, qui n’étaient pas forcément religieuses.

* Dans une autre partie de votre livre on voit bien le succès retentissant de cette activité culturelle. Mais “les autorités s’inquiètent de l’impact de ces pièces sur l’état d’esprit des engagés.” Pourquoi?

Précédemment j’évoquai l’aspect d’insubordination. Les autorités craignaient que les engagés puisent dans ces pièces les éléments d’éventuels actes de rébellion ou de révolte. Encore une fois, seul dans le théâtre de rue, l’engagé pouvait se mesurer à son employeur. Ce n’était qu’un jeu, mais le patron craignait toute forme d’insurrection. La révolte des Cipayes était connue des propriétaires réunionnais. Les travailleurs indiens furent les premiers à dénoncer les abus dans l’île, en ce sens ils incarnèrent les premiers mouvements syndicaux.

*  Que fait-on aujourd’hui à la Réunion pour préserver la mémoire et la culture des Tamouls réunionnais?

Les Hindous de La Réunion ont la Culture qu’ils méritent. Au-delà du raccourci beaucoup d’associations culturelles existent. Pensez que la fête Diwali rassemble quelques 15 000 personnes dans les rues.
Le travail de mémoire débute avec les premières études autour des années 80… avec les premiers auteurs, héritiers des engagés. Plus tôt, des personnalités comme Prosper Eve, Sudel Fuma, Hubert Gerbeau, Jean Benoist,  ou d’autres encore en avaient montré la voie.
* Malgré la volonté de sauver de l’oubli cet héritage, vous signalez ceci: “Sur le plan pratique, la plupart des livres venant de l’Inde sont en tamoul ou en anglais, nous sommes confrontés à un handicap linguistique.” A-t-on pensé à une  politique de conservation, de mémoire, etc.?

La réponse est en partie connue plus haut, mais des institutions en voie de constitution annoncent leur volonté de préserver les traditions réunionnaises. Nous-mêmes avons réfléchi sur les patronymes indiens… Il appartient aux R.O.I. (Réunionnais d’origine indienne) de s’approprier de leur patrimoine. Etant dans l’histoire, nous ne pouvons pas nier ce besoin de préserver le patrimoine mais en même temps, nous sommes dans l’ère de l’échange dans le village mondial. Aussi dans l’ère de l’interculturalité. C’est à ce genre de défi également qu’est confrontée La Réunion. Bien sûr, les racines sont nécessaires pour se projeter plus loin, mais elles ne doivent pas nous enfermer. C’est un fait.

* Est-ce que le festival ‘Bonjour India’ aurait des retombées sur la langue, la culture tamoule et leur vie à la Réunion?

Plus que ‘Bonjour India’, j’inclinerai plutôt vers l’opération Pondichéry 2010, qui a transporté en l’espace d’une semaine plus de 300 Réunionnais sur le sol indien. Cela était inédit. Cette opération, qui a vu la présence de trois chercheurs de Maurice, est unique. Nous n’avons pas mesuré sa portée, puisque nous étions dans l’action, mais il est évident, que La Réunion, en installant une stèle à l’université de Pondichéry, a marqué un point sur la carte géographique de l’Inde.

N’oubliez jamais que notre île est quasiment inconnue en Inde. Grâce au Gopio International, et de son vibrant président Mahen Utchanah, nous participons au Pravasi Bharatiya Divas depuis quelques années. Des centaines d’enfants et d’adultes ont déclamé les noms des engagés indiens dans les rues de Pondichéry. Quel plus bel hommage pouvions rendre à nos ancêtres ! Sans compter la cérémonie religieuse que nous avons organisée dans le village de Nadukuppan, tout cela sous la houlette d’Alain Mardaye, appuyé par La Région Réunion.

* A titre de journaliste quel serait votre mot sur ce festival renouant l’amitié entre France et Inde?

L’Amitié entre La France et l’Inde trouve une expression à travers La Réunion, qui porte bien son nom. Notre île devrait servir davantage de relais dans ces cérémonies célébrant l’Amitié entre les deux grandes nations. N’a-t-elle point été pendant longtemps la passerelle entre l’Inde et La France ? Rappelons qu’avec des amis de Martinique et de Guadeloupe, nous sommes en train de créer une brèche dans l’univers anglo-saxon, au nom de la diaspora francophone. C’est un mouvement de fond que nous sommes loin de maîtriser.

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