‘Revoir le fonctionnement du PTr, aller vers le renouvellement des équipes : c’est un ‘must’

Interview : Dr Vasant Bunwaree

En politique, nous ne devons jamais sous-estimer une force électorale, en occurrence le MMM-MSM…

… mais je vois les partisans du MSM avoir les mêmes réflexes que ceux du PTr en 2014 »

Il sera plus sain de se livrer à une bataille à trois dans lequel cas de figure, le PTr sera plus probablement le vainqueur et Ramgoolam, cette fois mieux entouré, transformé et sans rancune, de nouveau à la barre’


Cette semaine, nous avons invité le Dr Vasant Bunwaree, pour nous donner ses impressions sur l’actualité politique. Ancien membre du Parti Travailliste, il a quitté ce parti pour créer son propre mouvement avant de rejoindre le bercail de nouveau. Il nous invite à découvrir les difficultés du jour et les défis qui attendent les partis politiques lors de la future joute électorale. Il relève aussi les attentes des jeunes et des citoyens ordinaires dans ce contexte.


Mauritius Times : Le MSM semble être suspendu au jugement du Privy Council par rapport à l’affaire MedPoint, le MMM n’arrive pas à mobiliser ses troupes, parait-il, d’où sa décision de renvoyer deux rassemblements dans le Sud, et le PTr aurait décidé de remettre toute grande manifestation du parti à la suite des célébrations de l’indépendance… Personne ne semble vouloir se précipiter, on attend la déconfiture de l’autre. Qu’en pensez-vous ?

Dr Vasant Bunwaree : Malheureusement c’est un peu vrai ce que vous dites et ce qui se passe, c’est dommage.

Depuis 2014, notre pays est en train de vivre un mode de gestion des affaires du pays qui ne trouve aucune base, aucun concept reconnu et valable.

Notre peuple est docile et n’est pas habitué à des actions comme celles des « gilets jaunes » en France, par exemple, mais sachez que notre peuple a quand même un niveau de formation politique. Il prend son temps et décidera dans sa sagesse le moment venu. Et la prochaine échéance n’est pas loin.

En ce qui concerne le jugement du Privy Council, c’est déjà sans précédent, je pense. Une personne qui a accédé au poste suprême de Premier ministre dans une démocratie qui a fait ses preuves, comme la nôtre, par des moyens considérés comme douteux par plusieurs, des artifices inacceptables et aussi, dit-on, grâce à un groupe de politiciens “dire oui” sans aucun sens des principes démocratiques ni de respect des valeurs et de l’éthique. De surcroît, cette personne avait été condamnée dans une affaire de conflits d’intérêts dans le courant de ses actions comme ministre des Finances, puis innocentée quelques mois plus tard, et elle se retrouve ensuite devant le bench des Law Lords du Privy Council où, dans le courant du procès, on a entendu haut et fort “He has lied”.

De toutes les façons, le procès devant le Privy Council touche à une affaire d’interprétation légale. Dans l’essentiel de l’affaire, le peuple a déjà pris connaissance et a même pris position en ce qui concerne le rôle de Pravind Jugnauth dans la vente de la clinique privée de ses parents à l’État. En tout cas, en tant qu’ancien ministre des Finances, à sa place, je n’aurais jamais fait ce qu’il a fait.

Maintenant, la déconfiture que vous mentionnez, elle est déjà là, je pense. Ce que nous vivons dans le pays a malheureusement démarré à la suite du revirement sans précédent de 2014 : le peuple, il semble, a été pris de vitesse, et a été désemparé, voire menacé d’être amputé de son rôle suprême de choisir l’orientation de son sort.

Il a juste eu le temps de se ressaisir et agir avec les moyens de bord à sa disposition à l’époque. Elle a choisi et a remis les pendules à l’heure. Ce peuple, j’en suis convaincu, en me basant sur ses réactions profondes et pour l’instant cachées, mais qu’il faut savoir jauger et interpréter, prend son temps avant d’infliger une correction à ceux qui ont tenté d’usurper son pouvoir.

Cependant, il est tout à fait vrai que nous connaissons plusieurs oppositions dont certaines pensent tout bas, pour l’instant, à des alliances où elles pourraient continuer à survivre… Les vraies valeurs, les véritables principes et l’éthique politique, la solidarité et l’ardeur de la lutte contre la souffrance sous toutes ses formes, le type de développement adapté à notre système unique, la notion de justice sociale ne sont que de vains mots alors que, dans la réalité, c’est tout le contraire qui est pratiqué.

C’est en effet, cette attitude-là que les bien-pensants et surtout la jeune génération tiennent à dénoncer et souhaitent un changement.

* Sommes-nous arrivés au point où c’est la déconfiture de l’un qui crée les conditions pour la remontée de l’autre ? Le programme, les grands débats intellectuels ne comptent plus… ?

Vous savez, nous ne sommes pas loin du jour fatidique. Cela ne saura tarder, et, on se retrouve avec deux options. Soit Pravind Jugnauth gagne et le jugement de la Cour suprême est maintenu; soit il perd et le DPP a raison ; la punition prévue pour Pravind devra alors être appliquée.

Dans le deuxième cas, en tant qu’humains, nous serons tristes pour lui et en tant que responsables politiques, nous en tirerons les leçons. Dans tous les cas, la tâche sera relativement facile pour les partis d’opposition en particulier le PTr et Navin Ramgoolam.

Personnellement, je ne souhaite pas m’attarder sur cette option en ce moment, c’est la voie plutôt facile. C’est le premier cas qui doit nous interpeller dans l’opposition car Pravind Jugnauth et son équipe vont sentir le vent en poupe et, avec toute l’artillerie à leur disposition au pouvoir, ils vont faire la pluie et le beau temps, d’autant que le MMM sera alors une proie plutôt facile pour eux.

Cependant, je suis de ceux qui pensent que, même si la bataille sera rude, elle n’est pas perdue du tout, étant donné les nombreuses frasques du Gouvernement lepep, l’incohésion entre partenaires et aussi intra partisane.

De plus, je crois fermement que la population, l’électorat sera intransigeant à propos de deux choses qui touchent de très près à la définition et au maintien des valeurs en politique :

  • La façon par laquelle Pravind Jugnauth a accédé au poste de Premier ministre. Cela a été pour beaucoup un “hijack” de notre démocratie.
  • La façon dont Pravind Jugnauth s’est comporté dans le traitement du dossier MedPoint au ministère des Finances.

Tout le monde croit dur comme fer que l’appel au Privy Council est “the end of the matter”. Mais pour moi le débat va se rouvrir devant l’ultime juge qui est le vrai garant de notre démocratie… le tribunal-peuple de Maurice.

Le peuple adulte et éclairé ne voudrait pas laisser des doutes dans nos esprits et surtout de mauvais exemples pour les autres, en particulier les jeunes, Ces derniers ne devraient pas accepter et se fier à un mauvais antécédent.

* Mais voyez-vous cette déconfiture venir, et quelle incidence aurait un tel jugement des Law Lords dans l’affaire MedPoint à propos des perspectives d’avenir du MSM et du PTr – deux partis qui puisent tous deux dans le même bassin électoral ?

Tout dépendra de la nature du verdict du Privy Council. En tout cas, il y a l’ancrage du PTr dans cette large frange de l’électorat premièrement, et ensuite, la nette domination à mon avis du PTr dans les autres groupes qui ensemble font que le PTr part nettement favori et cela sans compter sur le momentum de la campagne, les explications des uns et des autres, et aussi le fait que les attaques contre le PTr seront du déjà-vu, déjà-entendu et même déjà-jugé et sanctionné par l’électorat, d’autant que ce qu’on entendra, lira et verra sur le MSM-ML fera sans doute sensation, sans parler de « la surprise » de Navin Ramgoolam pour SAJ.

A la rigueur, on ajoutera au cas où le MMM rejoint le wagon tremblotant MSM-ML que ce parti (le MMM) est déjà démembré des groupes Obeegadoo et Ganoo. Puis, sa présence à côté du ML mettra et le MSM et le MMM dans une position comique compte non tenu des nombreuses interrogations au sujet de Collendavelloo-Gayan-Rutna et autres.

* Si Paul Bérenger arrive à convaincre les militants de la nécessité d’une alliance avec le MSM pour faire obstacle au retour de Navin Ramgoolam à l’Hôtel du gouvernement dans « l’intérêt supérieur du pays », qu’est-ce que cela va donner en termes de résultats ? Si certains observateurs politiques sont d’avis qu’une alliance du MMM avec le MSM antagoniserait davantage les militants, d’autres estiment qu’il ne faudrait pas sous-estimer la force électorale d’une telle alliance. Qu’en pensez-vous ?

Ce ne sont pas que les militants que PRB devra convaincre. Le MMM parti est cassé. Ses réunions sur le terrain ne fonctionnent pas, Son projet de société ne progresse pas. Sa génération primaire connaît déjà des soubresauts, Sa nouvelle génération n’existe qu’en mirage.

Et surtout il ne faut pas oublier que son association au PTr en 2014 n’était pas accepté, pas seulement par la base rouge dans le pays mais aussi par bon nombre de militants eux-mêmes dont nombreux sont partis et n’y retourneront pas. Cela a été en grande partie la cause de l’échec.

Bien entendu, en politique, nous ne devons jamais sous-estimer une force électorale, en occurrence le MMM-MSM mais je vois les partisans du MSM auxquels vous vous êtes référé tout à l’heure, avoir les mêmes réflexes que ceux du PTr en 2014 et refuser cette amalgame voire, réclamer des comptes.

Il sera bien entendu plus sain de se livrer à une bataille à trois dans lequel cas de figure, le PTr sera plus probablement le vainqueur et Ramgoolam, cette fois mieux entouré, transformé et sans rancune, de nouveau à la barre.

Et une de ses premières tâches à côté de sa mise au travail sera, je le souhaite, la préparation d’une équipe nouvelle et jeune, bien encadrée, avec une bonne formation, pour soutenir une Maurice intègre et prospère pour ce 21ème siècle en cours.

* En ce qui concerne la cote de popularité du Gouvernement, il semble qu’il existe une divergence assez significative entre l’opinion des intellectuels qui animent les grands débats idéologiques et la masse au bas de l’échelle sociale et les personnes âgées – ceux-là mêmes qui sont les plus touchés par certaines mesures gouvernementales dans leur quotidien et surtout par rapport à leur situation économique, comme le salaire minimal, la hausse de la pension de vieillesse. Cela donne-t-il lieu de craindre une surprise ou le pire lors des prochaines législatives ?

Pas vraiment. Ayant suivi les élections de longue date, on se rend compte que le bien-être financier de la population joue un rôle moindre que certains autres facteurs. D’après mes impressions, le peuple considère d’autres éléments plus fondamentaux pour choisir l’équipe qu’il compte mettre aux rênes du pouvoir.

Il est vrai que l’annonce de la pension de vieillesse à Rs 5000 en 2014 a eu un certain effet mais vous noterez que j’ai raison dans la mesure où c’était une annonce faite entre autres problèmes majeurs de société (changement constitutionnel et modifications institutionnelles majeures, choix de personnalités imposé même si cela devait passer par des élections). Tout cela n’avait pas été expliqué dans son intégralité à la population qui avait toujours été tenue à l’écart de toute participation dans la discussion.

Il est vrai que je m’attends à des annonces superflues en plus de ce qu’on a déjà eues.

D’ailleurs, on assiste depuis l’arrivée de Pravind Jugnauth au pouvoir, contrairement à son père, plus circonscrit en la matière, à une série irréfléchie et sans doute de distribution à gogo à partir des fonds publics, avec l’unique intention de revenir au pouvoir.

Tant mieux pour ceux qui en bénéficient. Mais vraiment dommage pour ceux qui travaillent dur, font des sacrifices et contribuent à payer les taxes de voir leurs biens si mal gérés et la dette publique fendre les plafonds alors que la croissance en pâtit toujours et s’essouffle sans pouvoir dépasser le seuil des 4%…

 Le Gouvernement s’efforce à la stimuler essentiellement par le biais d’une stimulation de la consommation, malheureusement, alors que l’épargne qui devait au contraire le faire à sa place reste l’enfant le plus pauvre des paramètres économiques.

Avant-hier même, un économiste renommé a très bien résumé cette façon de faire en ces termes : « Maurice La Cigale » ce qui veut dire ce que cela veut dire.

Donc, je ne crains rien. Il suffit d’avoir confiance dans ce peuple intelligent. Encore faut-il tout faire pour lui donner les informations réelles, non-truquées, à travers les médias et les réseaux sociaux, contrairement à la télévision de Pravind Jugnauth dont tous les acteurs d’aujourd’hui auront à répondre demain.

* Que devient votre « Muvman Travayis Militan » ? Est-ce toujours « Travayis » et « Militan » ? Le retour aux sources est pour quand ?

Le « Muvman Travayis Militan » a été mis au frigo pour laisser le champ libre à la réintégration au Parti Travailliste de tous ses membres actifs, et cela, dans diverses localisations au niveau de toutes les circonscriptions. De notre côté, il n’y a pas eu de voix contre. Bien sûr, il y aura bientôt de grands mouvements où vous verrez tous, ensemble.

Le retour aux sources a déjà eu lieu. J’ai rencontré le leader du PTr et je maintiens avec lui et d’autres au niveau de l’état-major, une ligne permanente de contact.

* Le pire qui puisse arriver pour le PTr, par exemple, c’est de se retrouver hors du pouvoir après les prochaines élections. Vous en êtes conscient, n’est-ce pas ?

Tout peut arriver en politique mais le PTr a déjà fait sa traversée du désert. Il est en bonne position pour la reprise du pouvoir. Quand on milite en politique dans un grand mouvement comme le PTr, avec honnêteté, sincérité et l’ardent désir de vaincre pour son peuple avec les ambitions que j’ai définies, c’est pour gagner et agir pour la meilleure transformation de notre société en soutenant un développement durable pour tous sans laisser personne au bord du chemin. Le PTr reste un parti du peuple, de la masse des travailleurs, tourné vers l’avenir et avant-gardiste.

* Que faut-il, à votre avis, pour que le PTr – un « parti du gouvernement » — puisse reprendre la main ? Faut-il revoir le fonctionnement du parti, son leadership, aller davantage vers le renouvellement de l’équipe pour les prochaines législatives et au-delà à l’image de son groupe parlementaire ?

Revoir le fonctionnement du PTr, aller vers le renouvellement des équipes : c’est un « must ». Mais, pour vous dire très franchement, je ne suis pas de ceux qui pensent que cela pourra se réaliser maintenant ou avant les élections législatives à venir. Le temps joue contre nous, les événements politico-judiciaires, de part et d’autre, aussi.

Ce qu’il faut faire je crois, c’est consolider et enrichir les structures existantes, avoir un bon équilibre entre gens d’expérience et jeunes compétents et prometteurs, qui sont prêts aux sacrifices de leur temps, de leur argent et de leur labeur, derrière un leadership sérieux et un leader revigoré, ayant tiré les leçons du passé et ayant tiré un trait sur tout ce qu’il pense avoir pu contribuer au recul de 2014… Un leadership prêt maintenant à redonner à la politique ses lettres de noblesse et à mettre toute sa compétence et ses caractéristiques de leader charismatique au service du pays et de son peuple.


* Published in print edition on 15 February 2019

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