Industrie Sucrière : Grandeur, Décadence et Renouveau

Il fut un temps — il n’y a guère si longtemps — où une grève dans l’industrie sucrière aurait grandement perturbé toute l’activité économique et politique du pays. Même s’il est vrai que la proximité des élections générales y est pour quelque chose, il n’en demeure pas moins vrai que l’importance toute relative qui est consacrée à la grève actuelle dans l’opinion publique constitue un phénomène qui mérite que l’on s’y attarde.

Il peut être utile de rappeler ici que la dernière grande grève dans ce secteur date de 1979 avec pour instigateurs un certain Paul Bérenger et les syndicats de la General Workers Federation. Ce mouvement de grève, qui avait alors ébranlé l’économie mauricienne, se situait dans le droit fil d’une série d’événements contestataires dont, entre autres, l’emprisonnement d’une quinzaine d’activistes et de députés du MMM durant le mandat parlementaire de 1976 à 1982. Tout ceci devait finalement aboutir à la première victoire de 60-0 et la défaite humiliante de l’équipe de Sir Seewoosagur Ramgoolam lors des élections générales de 1982.

Autre temps autre mœurs

Maintenant, la grève qui paralyse l’industrie sucrière depuis plusieurs jours n’a manifestement pas la même résonance sur l’économie dans son ensemble même si elle risque d’être extrêmement lourde de conséquences pour les principaux acteurs dont les petits planteurs et les laboureurs et artisans. Préoccupée par les manifestations électorales des prochaines semaines, la population dans son ensemble donne l’impression de ne pas se sentir concernée. Or, même s’il est un fait que l’industrie sucrière ne représente aujourd’hui qu’une portion congrue de l’ensemble de l’économie nationale, il serait peu judicieux de sous-estimer les effets sociaux et politiques néfastes que ce mouvement de grève pourrait engendrer si une solution équitable et acceptable aux deux parties n’est pas trouvée dans un délai raisonnable.

Ceci étant, il est indéniable que nous assistons aujourd’hui à un phénomène inédit. L’un des fondements même du modèle historique sur lequel s’est bâtie l’industrie sucrière mauricienne pendant plus d’un siècle — un tripartisme plus ou moins éclairé réunissant gouvernement, patronat et syndicats — est en train de s’effondrer. De prime abord, il paraît « surprenant » que cette situation semble résulter d’une volonté affichée de rupture du contrat social conventionnel par le patronat.

C’est ainsi que des leaders politiques et non des moindres se sont trouvés en porte à faux lorsque la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) s’est empressée de décréter que cette grève était, à leur avis, tout à fait légale et que ses membres étaient disposés à en assumer les conséquences si leurs offres limitées d’augmentation salariale n’étaient pas acceptées. Une position de fermeté telle que l’on a rarement vu dans le passé et qui pourrait augurer des changements radicaux dans les rapports de force et dans les mécanismes de résolution de conflits salariés/patronat et gouvernement dans l’avenir. (Voir à cet effet la consigne de l’AHRIM dans le secteur hôtelier.)

Cependant, le positionnement des patrons de l’industrie sucrière ne devrait pas surprendre. Si déjà sur le plan macro-économique, l’importance de l’industrie est grandement diminuée, cette contraction s’est accompagnée sur le plan micro-économique (entreprises et grands groupes d’actionnaires) durant ces quelques dernières années par des restructurations, acquisitions et fusions ainsi que des réorientations stratégiques.

Le résultat net de ces opérations étant qu’à ce jour l’activité sucrière — les actifs qui y sont directement liés — des grands groupes économiques ont été « ring-fenced » de façon à mitiger la répercussion de toute tournure négative de ses opérations sur le reste de leurs activités.

Nous sommes d’avis que c’est seulement à la lumière de ce qui précède que l’on peut comprendre le positionnement des patrons de l’industrie sucrière par rapport à cette grève alors même que le pays est en campagne électorale.

La démarche des décideurs de l’industrie sucrière s’explique avant tout par une réaction rationnelle par rapport au monde des affaires. Dans ce cas, elle vise à prendre acte des conséquences de la mondialisation et de la libéralisation imposée par l’OMC qui ont changé radicalement les règles du jeu du commerce international, y compris celui du marcher sucrier international. En bref, c’est la conséquence de la pénétration des forces du marché dans un secteur dont l’économie politique avait été jusqu’ici façonnée par le protectionnisme et une ingénierie politico-sociale savamment dosée.

Là où le bât blesse, cependant, c’est dans ce sentiment très répandu parmi les autres partenaires de l’industrie (petits planteurs, laboureurs et artisans) que face à cette situation émergente, les patrons regroupés au sein de la MSPA se sont empressés de sécuriser leurs intérêts, du moins de minimiser leurs risques, sans se soucier du sort de leurs anciens « partenaires ».

Quant à l’autre partie prenante du tripartisme, l’Etat, on pourrait lui reprocher de ne pas avoir assumé sa responsabilité non pas dans le cadre de la grève actuelle, mais depuis qu’il était devenu évident que le maintien du statu quo dans l’industrie sucrière mauricienne relevait de l’impossible. L’effondrement d’un modèle qui a perduré et évolué pendant des siècles dans une société aussi complexe que la nôtre crée obligatoirement des frustrations, voire des injustices inacceptables.

Dès lors, l’Etat joue un rôle primordial. En tant qu’instance garant de l’unité de la société et animé d’une rationalité supérieure aux intérêts particuliers, il est le seul à pouvoir imposer un nouveau contrat social équitable et juste pour toutes les parties.

La grève dans l’industrie sucrière arrive à un mauvais moment pour entamer une telle démarche. Une issue possible et réaliste serait que les syndicats et les patrons puissent arriver à un compromis raisonnable mais reconnu comme étant « temporaire » sous l’égide de l’Etat pour mettre fin au mouvement de grève — ceci à une condition expresse : toutes les parties s’engageraient à convoquer les états généraux de l’industrie sucrière dès le début de l’année prochaine. Y seront alors abordées, en sus des conditions salariales, toutes les questions qui pourraient mettre en lumière l’état actuel de l’industrie mais aussi les sorties de crise possibles.

Il ne serait pas irréaliste de considérer la possibilité d’une compensation « one-off » pour tous ceux qui ont contribué à faire de l’industrie sucrière ce qu’elle est aujourd’hui. Pourvu que celle-ci soit imaginative, elle pourrait être raisonnable et créer un consensus. Ainsi seront réunies les conditions qui pourraient permettre à la nouvelle industrie cannière de démarrer sur des bases nouvelles et modernes tout en faisant appel à la somme d’expérience accumulée pendant des siècles d’histoire.

 

* Published in print edition on 28 November 2014

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