De quelques vertus de la République et des vices de la démocratie

« … il faut observer que ce que j’appelle la vertu dans la république est l’amour de la patrie, c’est-à-dire l’amour de l’égalité. Ce n’est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne, c’est la vertu politique ; et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement républicain, comme l’honneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie… »
— Montesquieu – De l’esprit des lois

Il est affligeant de constater qu’à l’approche de la fête nationale, chaque année, il existe une confusion de genres entre la célébration de l’indépendance acquise en 1968 et l’avènement de la République en 1992.

L’indépendance, quoi qu’en disent certains esprits chagrins, est le résultat d’un long combat politique marqué par la mobilisation populaire et quelquefois par de tristes événements. L’accession au statut de la République, par contre, est moins claire dans sa chronologie et ressemble plus à un compromis de circonstance qu’à un changement voulu et profondément désiré par tous ceux qui souhaitaient son avènement.

C’est ce qui explique que jusqu’ici, c’est la célébration du premier qui a toujours été le fait marquant des célébrations du 12 mars. Il en découle malheureusement que pour la grande majorité de la population le changement de statut constitutionnel se résume dès lors à un « simple » changement d’appellation du Chef de l’Etat passant de « Gouverneur Général » à celle de « Président de la République ».

L’article 58 de la Constitution au moment de l’indépendance au sein du Commonwealth proclame que « le pouvoir exécutif est attribué à Sa Majesté, et qu’il est exercé au nom de celle-ci par le gouverneur-général ». Il est à noter que contrairement à ce qui se passe dans les pays africains au moment de l’indépendance où la reine a toujours nommé un Africain, le premier Gouverneur Général de Maurice est un Britannique – en l’occurrence Sir Leonard Williams, ancien secrétaire général du parti travailliste britannique. Ceci étant, il n’est pas notre propos ici de commenter ce « ratage » historique.

Par contre, en mettant en lumière quelques principes républicains qui contrastent singulièrement avec ce qui est pratiqué dans des démocraties parlementaires, on peut essayer de démontrer comment l’une et l’autre de ces formes de gouvernement, car c’est bien de cela qu’il s’agit, sont fondées sur des conceptions souvent divergentes. L’intérêt d’un tel exercice n’est pas seulement intellectuel mais réside dans le fait que l’on peut prendre le parti qu’une avancée vers plus de République dans notre système de gouvernance serait porteuse de solutions à un certain nombre de problèmes auxquels fait face le pays aujourd’hui.

Les quelques exemples que nous citerons sont loin d’être une liste un tant soit peu exhaustive, mais ils ont le mérite d’illustrer de manière concrète la différence d’approche selon que l’on agit en tant que démocrate ou républicain. Ils ont aussi été sélectionnés suivant le critère qu’ils peuvent être adoptés sans aucune réforme institutionnelle même si cela suppose une quasi-révolution dans les mentalités. Il est un fait que l’Etat républicain ne se décrète pas mais se construit, quelques fois dans la douleur et par une remise en cause des contraintes constitutionnelles et institutionnelles.

principes fondateurs

La République, comme nous l’entendons dans ce texte, repose sur des principes fondateurs qui datent de la Révolution française de 1789. Cette République se distingue par le fait qu’elle fait sienne un certain nombre d’a priori qui lui semble non négociables et universels. Tandis que le démocrate tergiversera, débattra, sondera et recherchera le compromis sur tout ce qui peut porter à controverse dans la Cité, le républicain, lui, tient fortement à ses convictions sur un certain nombre de principes qu’il estime non discutables.

Ainsi en est-il du principe de la liberté du Citoyen ou de l’égalité absolue devant la loi. La notion du respect des libertés du Citoyen au sein de la République, par opposition à la liberté de l’individu en régime démocratique, contient en elle les contraintes imposables à cette liberté en fonction de l’intérêt général et de la bonne marche de la Cité. De même sur la question de la séparation de l’Eglise (du religieux) et de l’Etat, la République n’entend faire aucun compromis. Aussi il n’y a qu’en démocratie que l’élu au suffrage universel puisse se proclamer représentant d’une région ou d’un clan en particulier. L’élu républicain se contente, lui, de représenter les idées pour lesquelles il a été plébiscité.

L’école – vecteur prioritaire de la transmission des valeurs

L’école est le vecteur prioritaire de la transmission des valeurs de la République et celle-ci ne saurait donc tolérer que ses enfants, dès leur plus jeune âge, puissent être éduqués dans des institutions différenciées soit par leur statut ou par le contenu de ce qui s’y enseigne. Tandis que le démocrate défend le droit à la diversité et au choix des parents, le républicain répond que l’école constitue un indispensable tronc commun et forme les citoyens, qui ensemble constitueront la nation. Il en est de même pour les cursus scolaires et universitaires.

Tandis qu’en démocratie, le système scolaire est de plus en plus soumis à l’exigence de formation pour l’emploi et en fonction des besoins des entreprises, la République, elle, s’évertue à former ses jeunes citoyens pour la vie. L’une favorise la formation dite « technique » tandis que l’autre privilégie l’introduction de la philosophie dans les programmes d’études.

Egalité

En matière d’égalité, la République répugne les extrêmes dans la répartition de la richesse nationale – sans jamais tomber dans un égalitarisme forcené – considérant que de telles inégalités ne peuvent résulter que de la faillite du fonctionnement de ses institutions. En démocratie, l’inégalité des revenus est expliquée sinon justifiée comme étant la résultante des efforts fournis et du sens de l’entrepreneuriat des uns par rapport au manque d’esprit d’initiative ou de volonté de travailler, voire de la paresse, des autres.

Sur des questions relevant des institutions telles que la primauté de l’état de droit — qui en démocratie se fonde de plus en plus avec l’idée de la sauvegarde du droit à la propriété (property rights) —, le républicain y oppose la souveraineté du peuple. Si l’un n’exclut pas l’autre, le second a le mérite de remettre les choses dans leur juste perspective. Le « gouvernement des juges » est une dérive pernicieuse qui guette, et, comme un effet d’air, a vite fait de remplir le vide laissé par un état affaibli.

Ce ne sont là que quelques exemples qui illustrent la différence entre l’état d’esprit du républicain et celui du démocrate. Un mot d’avertissement nous semble nécessaire. Si nous avons mis en opposition l’une et l’autre de ces conditions, c’est uniquement par un choix de méthode. Il n’est pas nécessaire de conclure que la République n’est pas démocratique ou qu’un état démocratique répugne les principes de la République. Notre parti pris consiste en ceci que nous croyons que l’état mauricien – formellement républicain et démocratique — gagnerait à insuffler plus de principes républicains dans ses institutions environ un quart de siècle après la proclamation de la République.

Nous ne pouvons conclure cette réflexion sans noter que dans le monde actuel il est de plus en plus difficile pour les républicains de se faire entendre. La rigueur dans les principes est confondue avec de la rigidité et considérée comme ringarde. Il est nécessairement plus « cool » de se fondre dans la masse et d’être « tendance ». Dans la société de la mode et de l’image, bref de la « communication », il est plus rassurant de demander son avis à chacun surtout lorsque personne ne semble en avoir un de manière décisive.

Finalement, nous citerons Régis Debray dont nous nous sommes beaucoup inspiré. « La république, c’est la liberté, plus la raison. L’état de droit, plus la justice. La tolérance, plus la volonté. La démocratie, dirons-nous, c’est ce qui reste d’une république quand on éteint les Lumières. »

 


* Published in print edition on 15 March 2014

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