Constat accablant : Une classe moyenne qui périclite

Rapport de la Banque Mondiale

De prime abord, il est intéressant de noter le titre même du dernier rapport de la Banque mondiale sur l’économie mauricienne qui en dit long sur les grands défis qui attendent un pays qui a pour vocation de se positionner au plus vite parmi les pays « à hauts revenus ». Intitulée ‘Mauritius – Inclusiveness of Growth and Shared Prosperity’ (Maurice -Croissance inclusive et prospérité partagée).

Ce titre en dit long sur les appréhensions qui ont dû tarauder les auteurs alors que l’institution est généralement peu enclin à se soucier de ce genre de questions. L’on pourrait même penser que la Banque mondiale a beau jeu aujourd’hui de crier au loup au sujet du dépérissement de la classe moyenne à Maurice et de l’écart grandissant dans l’inégalité des revenus et, par ricochet, de la répartition de la richesse nationale.

En effet, une telle tendance, suffisamment importante pour mériter d’être mentionnée dans ce rapport sur l’économie nationale, ne peut découler que d’une politique économique engagée sur une période relativement longue. Or, la Banque mondiale a été partie prenante des prises de décisions qui ont abouti à cette situation. Dans ces colonnes, nous avons si souvent démontré notre hostilité envers les politiques généralement prônées par les « deux sœurs de Washington » – la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) – qu’il serait malvenu de ne pas saluer cette honnêteté qui consiste à faire un constat objectif de la situation qui prévaut dans le pays en matière d’inégalités sociales grandissantes et inquiétantes pour l’avenir.

En effet les auteurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère en écrivant par exemple : « Rising income inequality and lagging shared prosperity had adverse impacts on relative poverty and inequality in Mauritius. (…) the reduction of absolute poverty in Mauritius would be almost twice as large if growth were better shared, and inequality would not have worsened.”

L’inégalité des revenus mesurée par le Gini coefficient (une méthode utilisée pour mesurer les disparités des revenus dans un pays et suivant laquelle un coefficient zéro marque l’égalité parfaite et 1 signifie qu’il y a inégalité totale) s’est détériorée de 2007 à 2012 en passant de 0,36 à 0,3. Inévitablement, une fois le constat établi, l’institutionnel reprend le dessus et les propositions qui suivent tombent dans les mêmes travers traditionnels. Mais là n’est pas notre propos. Au centre des préoccupations économiques, et des inégalités et des disparités sociales, ce rapport soulève aussi la question primordiale de la « précarité » de la classe moyenne à Maurice durant ces dernières années en des termes on ne peut plus dramatiques.

Si plus de 80% de la population de Maurice pourrait être classée dans la catégorie des classes moyennes, note le rapport, il est inquiétant de constater que la partie vulnérable de cette population ne cesse de croître. Entre 2007 et 2012, la part des ménages faisant partie des groupes à revenus moyens a régressé de 2% passant de 79,2% à 77,2%. Or, une classe moyenne qui périclite dans un pays, ayant l’ambition de passer au stade de pays à hauts revenus, n’est rien de moins que catastrophique.

Le paradoxe de ce constat, a fortiori établi par des représentants de la Banque mondiale (il est difficile de traiter les auteurs soit de marxistes passéistes ou d’envieux qui en voudraient à la richesse des possédants), devrait être extrêmement accablant pour un gouvernement qui professait de « démocratiser l’économie ». Un coefficient de Gini qui se dégrade et une classe moyenne qui se rétrécit constituent la démonstration parfaite de ce qui découle de l’application sans ménagement d’une politique libérale et d’une absence de vision cohérente de la part d’un gouvernement.

L’on pourrait évoquer les chocs extérieurs qu’a subis l’économie mauricienne depuis la fin du siècle dernier (la fin du Protocole Sucre et de la Convention de Lomé et ses accès préférentiels, le désarmement tarifaire « imposée » par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ou la mondialisation et la hausse de produits pétroliers) ou encore la grande crise financière à partir de 2008, pour expliquer cette performance peu reluisante mise en exergue une fois encore dans ce rapport.

S’il est indéniable que ces facteurs ont effectivement contribué à un ralentissement de la croissance économique, le fait demeure que croissance il y a effectivement eu et sa répartition parmi les acteurs économiques s’est effectuée en l’absence d’une politique volontariste et déterminée de justice sociale poursuivie par le gouvernement du jour, avec le triste résultat que l’on constate.

C’est Albert Einstein qui avait dit que la folie consistait à persister à faire la même chose tout en espérant des résultats différents. Comme je l’ai souligné plus haut, ayant fait leur constat, les auteurs du rapport de la BM ont fait quelques propositions qui reprennent encore une fois les mêmes thèmes habituels des institutions de Washington.

Confrontés à ce phénomène quasi « universel » de l’iniquité grandissante du capitalisme global financier – si dans le meilleur des cas, il y a effectivement une réduction de la pauvreté absolue, l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser dans tous les cas – les questions qui se posent pour les responsables économiques et politiques de n’importe quel pays concernent la mise en place d’une politique économique appropriée qui puisse effectivement renverser la vapeur.

De Christine Lagarde, qui vient d’être reconduite à la direction du FMI, au Pape François, en passant par Georges Soros (gourou du capitalisme financier), il existe aujourd’hui un large consensus concernant ce constat. La grande question qui divise est celle des moyens et des politiques à appliquer afin de renverser cette tendance que tous estiment dévastatrice pour la stabilité sociale et la paix dans le monde. Les recettes du « tout marche » ou du « capitalisme débridé » ont fait faillite. Il faut en prendre acte.

A Maurice, il est temps de dépoussiérer notre bon vieux modèle d’économie mixte qui a littéralement été mis au rencart justement par ceux qui ont façonné la politique économique pendant ces derniers vingt ans ou presque. Les résultats, on le constate, seraient peut-être un premier pas dans la bonne direction. Encore faut-il que celui-ci soit remis à jour en tenant compte de l’évolution de l’économie nationale et son intégration poussée dans l’économie mondiale.

C’est probablement le modèle qui pourrait le mieux permettre la réconciliation des impératifs de productivité, de compétitivité et de croissance dans un esprit de dialogue. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrions rétablir un taux de croissance plus élevé mais aussi et surtout mieux réparti.

* Published in print edition on 26 February 2016

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