“Plus nous jouerons aux autruches, plus le réveil sera brusque et plus les réformes seront dures

Interview : Thiruthiraj Pather

* ‘Le soutien aux entreprises doit se faire à travers des conditions strictes et un processus transparent…
afin de s’assurer que l’Etat n’est pas en train de throw good money after bad money’ 

* ‘Nous ne devons pas nous jeter à corps perdu dans une politique court-termiste visant à relancer à tout prix la machine économique’


La Covid-19 est ‘la’ crise globale de notre époque et le plus grand défi auquel nous ayons été confrontés depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais la pandémie est bien plus qu’une crise sanitaire, c’est aussi une crise socioéconomique sans précédent Mettant sous pression chacun des pays qu’elle touche, elle a des impacts sociaux, économiques et politiques dévastateurs qui laisseront de profondes cicatrices qui tarderont à s’effacer, selon le PNUD. Qu’en est-il de notre pays? Quelles sont les réalités et les faiblesses que la Covid-19 aura mises à nu dans le cas de Maurice? Thiruthiraj Pather nous en parle dans l’interview qui suit.

Ancien boursier du gouvernement français, Thiruthiraj Pather est le fondateur du cabinet conseil Lapidus Azuri Consulting. Il dispose de plus de 14 années d’expérience professionnelle dans les domaines de la stratégie d’entreprise, de l’investissement et du ‘business intelligence’, ayant collaboré avec de grandes entreprises étrangères et mauriciennes. En 2016-17, il a joué un rôle majeur en tant que consultant dans l’élaboration du plan directeur national 2017-2026 pour le segment des PME à Maurice.


Mauritius Times : La pandémie a produit une violente onde de choc à travers le monde, plongeant de nombreux pays dans une profonde récession. « Même si nous prévoyons une légère réduction des déséquilibres mondiaux en 2020, la situation varie d’un pays à l’autre », soutient le FMI. Qu’en est-il de notre pays? Quelles sont les réalités et les faiblesses que la Covid-19 aura mises à nu dans le cas de Maurice?

Thiruthiraj Pather : « C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus. » Cette formule de l’investisseur américain Warren Buffet, largement utilisée pour décrire la situation lors de la crise financière de 2008, est tout autant applicable à la situation que nous vivons actuellement.

En effet, la Covid-19 et ses vagues ont mis à nu certaines réalités et faiblesses de notre monde et de différents pays qui le composent. Ce sont des réalités et des faiblesses que nous avons tendance à esquiver ou à ignorer en temps normal.

En ce qui concerne Maurice, de nombreuses réalités et faiblesses ont été mises à nu.

1.La vulnérabilité de notre pays

La Covid-19 a d’abord démontré que nous sommes et nous restons un petit Etat insulaire perdu au milieu de l’océan Indien, vulnérable et excentré des principaux « hubs économiques » de notre monde.

2. La déliquescence de l’Etat et des institutions publiques

 Que nous le voulions ou pas, nous ne pouvons éluder le fait que l’Etat semble animé par des priorités trop souvent déconnectées de l’intérêt général, alors que les institutions publiques paraissent sclérosées par des ingérences et des liens incestueux qui sapent leur indépendance et leur capacité à agir promptement et efficacement.

3. L’obsolescence du mix sectoriel et l’incapacité chronique du pays à se réinventer

Aujourd’hui, la capacité du pays à capter de la valeur sur le marché mondial repose principalement sur trois industries : l’offshore, le tourisme et la manufacture. Des industries qui souffraient déjà de comorbidité avant l’arrivée de la Covid-19.

4. Les faiblesses de notre secteur privé

L’obsolescence du mix sectoriel de Maurice ne peut être uniquement le fait de l’atonie de l’Etat ; il est aussi le fait de la passivité et de l’aversion trop prononcée pour le risque de nos champions du privé. Il ne faut pas, non plus, oublier les fragilités de notre écosystème de PME et start-up.

5. L’incapacité à attirer des investissements directs étrangers (IDE) de qualité

 Entre 2015 et 2019, plus de 45% des IDE à Maurice étaient destinés à l’industrie immobilière contre 5,2% pour l’industrie manufacturière et 1,7% pour l’industrie des technologies de l’information et de la communication. Un tel mix d’IDE contribue à l’affaiblissement de notre économie.

6. L’état de santé de notre population

Présentée comme plus à risque pour les personnes souffrant de comorbidité, la Covid-19 nous a aussi rappelé la dégradation de l’état de santé de notre population. Les maladies de civilisation, telles que le diabète, l’obésité, l’hypertension et la stéatose hépatique non-alcoolique affectent de plus en plus de Mauriciens, entraînant par là même des effets indiscutables sur la productivité de notre capital humain et les dépenses de santé et de sécurité sociale.

7. Notre retard technologique

A titre d’exemple, alors que nous sommes de plain-pied dans l’ère de l’industrie 4.0, la période de confinement a bien révélé qu’en 2020, nos principaux acteurs de la grande distribution expriment encore le mal ressenti à maîtriser la vente en ligne.

8. L’apathie de la recherche et développement (R&D)

Depuis le début de cette crise de Covid-19, quelles ont été les solutions concrètes proposées par nos chercheurs ? Combien de grandes entreprises mauriciennes possèdent un département entièrement dédié à la R&D ? A titre de comparaison, en 2017, les dépenses de R&D à Maurice et à Singapour s’élevaient respectivement à 0,37% et 2,26% du PIB.

La Covid-19 nous a donc permis d’identifier nos faiblesses. Outre les répercussions néfastes de la Covid-19 que nul ne peut nier, il convient aussi de voir la situation actuelle comme une opportunité de pallier nos faiblesses et de jeter les bases de l’île Maurice de demain.

* C’est toujours dans ce contexte de crise que des voix se sont élevées, tant au niveau national qu’international, pour demander aux autorités de rompre avec l’ordre établi, que ce soit par rapport au modèle économique que celui de la gouvernance générale. Voyez-vous le pays saisir l’occasion pour permettre cette rupture si indispensable à un renouveau national ?

Pour l’instant, je n’entrevois, malheureusement, pas de rupture.

Face à la situation actuelle, nous ne devons pas nous jeter à corps perdu dans une politique court-termiste visant à relancer à tout prix la machine économique. Nous devons, au contraire, formuler et mettre en œuvre, avec intelligence, une stratégie de développement globale. Cette stratégie permettra au pays de sortir de la crise à court terme, mais aussi de développer, à moyen et long termes, les ressources et les capacités requises pour créer et capter de la valeur, de manière durable, sur les marchés du futur. Cette stratégie de développement doit aussi intégrer les problématiques, telles que l’équité, l’inclusivité, la santé publique, l’écologie, l’autosuffisance en biens de première nécessité, la sécurité nationale et la gestion des risques.

Les économistes James Buchanan et Gordon Tullock, issus de l’école du choix public, estimaient que l’homo politicus est un homo oeconomicus. Les décideurs politiques ne chercheraient qu’à maximiser leurs propres intérêts plutôt que d’œuvrer pour l’intérêt collectif. Ainsi, le but de tout homme politique serait de se faire (ré)élire en répondant aux attentes des électeurs. La politique ne serait donc qu’un marché où s’échangent promesses et voix entre candidats et électeurs. Face à cela, des groupes de pressions s’organiseraient afin de tirer profit de la politique clientéliste menée par l’Etat.

Etant donné l’urgence de la situation actuelle et les faiblesses systémiques du pays, j’estime que le moment est venu pour nos hommes et femmes politiques d’enfiler leurs habits d’hommes et de femmes d’Etat, et de contredire la théorie de Buchanan et Tullock. Les différences et les barrières politiciennes doivent être transcendées.

Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons, enfin, réaliser cette rupture demandée par tant de voix.

* L’opinion publique veut aussi que la sortie de crise se fasse selon un nouveau paradigme qui puisse consolider ‘le rôle de l’Etat comme régulateur des marchés, instaurer de nouvelles pratiques de gestion dans le secteur public, encourager le secteur privé à mieux concilier développement et écologie, et jeter les bases d’une société plus égalitaire et plus démocratique’. Vaste chantier réalisable, selon vous, compte tenu des réalités mauriciennes ?

Réalisable ou pas, il faudra tôt ou tard que nous entreprenions les réformes nécessaires si nous ne souhaitons pas que notre pays sombre. Nous avons déjà perdu suffisamment de temps.

Maurice n’évolue pas en vase clos et la Covid-19 nous l’a bien démontré. Il est, bien entendu, plus simple et agréable de garder nos têtes dans le sable telles des autruches. Mais plus nous jouerons aux autruches, plus le réveil sera brusque et plus les réformes seront dures.

En 2015, on nous avait présenté la ‘Vision 2030’. Qu’est devenue cette Vision ? Quelles en ont été les retombées ? Ce que je veux dire par là, c’est que nous ne pouvons plus continuer à brasser de l’air et à nous contenter de belles phrases. Le temps est à l’action. La période difficile que nous traversons actuellement constitue une opportunité unique de mettre en œuvre de grandes réformes.

Dans les années 1980, des économistes ont tenté d’expliquer les rigidités des salaires et du marché du travail en période de chômage involontaire à travers le modèle « insiders-outsiders ». Pour faire simple, ces rigidités seraient l’œuvre des salariés (insiders) qui feraient tout pour défendre leurs intérêts et, ainsi, empêcher le recrutement d’autres personnes à la recherche d’un emploi (outsiders). Le modèle ‘insiders-outsiders’ n’est pas uniquement applicable au marché du travail.

Il est évident que les rigidités du système actuel à Maurice profitent à certains ‘insiders’, que ce soit dans le secteur public ou le secteur privé, et que ces derniers ont tout intérêt à ce que les réformes patinent.

Néanmoins, si nous avons affaire à des hommes et à des femmes d’Etat, animés par l’intérêt général et l’amour de leur pays, je n’ai aucun doute que ces réformes seront réalisables et qu’elles seront mis en œuvre.

* En ce qui concerne les priorités immédiates, quelle analyse faîtes-vous de la gestion de cette crise par le Gouvernement, que ce soit par rapport à l’aide d’urgence aux employés du privé et aux ‘self-employed, et à promouvoir la reprise économique par le biais du soutien financier aux entreprises ?

Nous faisons face à une situation inédite et, à travers le monde, les gouvernements ont mis en place des programmes d’aide aux entreprises ainsi qu’aux personnes les plus vulnérables, afin d’atténuer les répercussions de la crise que nous vivons actuellement.

Le Gouvernement à Maurice a, lui aussi, su agir avec promptitude afin de venir en aide aux entreprises et aux personnes vulnérables. Néanmoins, les mesures prises ne peuvent être déconnectées d’une stratégie plus globale, prenant aussi en compte les besoins, les objectifs et les enjeux du pays à moyen et à long termes.

Il serait malavisé que nous dépensions toute notre énergie et nos ressources à atténuer les symptômes sans s’attaquer aux causes réelles de ces symptômes. Des soins palliatifs ne peuvent qu’être temporaires.

* Malgré les milliards qui ont été injectés par le Gouvernement pour éviter une catastrophe sociale, certains économistes soutiennent que le pire est à venir. Comment trouver les fonds nécessaires à la relance dans un tel cas de figure : emprunts sur le marché local, emprunts du FMI de certains pays amis, ou plus de ‘burden-sharing’ au niveau local ? Faudrait-il revoir notre stratégie économique en conséquence ?

Nul ne peut affirmer aujourd’hui quand cette crise sanitaire de Covid-19 prendra fin. Plus elle sera longue, plus l’économie mauricienne sera mal-en-point, d’autant plus qu’elle souffre déjà de fragilités structurelles.

Face à une telle situation, la première question à se poser ne doit pas concerner les sources de financement. Il convient, avant tout, de revoir les priorités du pays et de formuler une stratégie de réponse holistique. Il ne s’agit pas de s’endetter pour ensuite dépenser et investir à tout va. Tout bon père de famille sait qu’en période de crise, il convient de dépenser avec responsabilité et prudence.

Ainsi, par exemple, devons-nous maintenir certains projets infrastructurels identifiés avant le début de cette crise de Covid-19 ? Y a-t-il des sources d’inefficience et des coûts superflus qui peuvent être rapidement éliminés ?

Par ailleurs, le soutien aux entreprises doit se faire à travers des conditions strictes et un processus transparent afin de s’assurer que l’Etat n’est pas en train de « throw good money after bad money ».

Quand vous parlez de « burden-sharing », j’estime que le secteur privé mauricien doit aussi faire se livrer à un exercice d’introspection. Les critiques à l’encontre du Gouvernement sont monnaie courante, et dans certains cas, à juste titre. Mais ces critiques ne doivent pas empêcher de voir les erreurs et les faiblesses de notre secteur privé.

Si nous prenons l’exemple de l’industrie hôtelière, les difficultés que connaissent certains acteurs ne sont pas uniquement le fruit de la Covid-19. La Covid-19 n’a fait qu’exacerber des maux existants qui émanent de stratégies et d’investissements mal inspirés. Par conséquent, certains acteurs du secteur privé doivent aussi reconnaître et assumer leurs responsabilités.

* Pensez-vous que les milliards du Gouvernement auraient dû être canalisés davantage vers les PME, et soutenus par une campagne agressive pour favoriser la consommation des produits locaux ?

Il est compréhensible que l’Etat vienne en aide – sous certaines conditions strictes comme évoqué précédemment – aux champions du secteur privé qui ont été affectés par la Covid-19 afin d’assurer la relance économique, préserver l’emploi et éviter tout risque systémique à court terme. Néanmoins, au vu de l’apathie de ces acteurs privés traditionnels, ne miser que sur eux serait une erreur monumentale.

L’Etat doit aussi miser sur des acteurs privés nouveaux. Ces acteurs privés seront plus à même de contribuer à la refonte du mix sectoriel et à la prochaine phase de développement du pays.

Par conséquent, des régimes incitatifs inédits doivent être mis en place afin d’attirer des acteurs privés étrangers capables d’amorcer le développement de nouvelles industries sur lesquelles le pays souhaite se positionner. De plus, l’Etat doit être plus agressif dans sa contribution à l’épanouissement des start-ups et aux PME qui sont au cœur même des innovations disruptives que connaît notre monde.

Pour ce faire, la politique d’immigration de Maurice ainsi que la stratégie de promotion des IDE doivent être revues afin d’attirer, de manière active et vigoureuse, les investisseurs, les entrepreneurs et les startuppers étrangers évoluant dans les industries du futur. Il ne s’agit pas d’adopter une politique d’immigration laxiste qui ouvrirait nos frontières à tous investisseurs et entrepreneurs portant des projets à faible potentiel de création de valeur tels que les agences immobilières, les restaurants et les sociétés de location de voitures, privant ainsi les Mauriciens d’opportunités commerciales facilement accessibles.

* Il faudrait probablement revoir notre ‘overreliance’ sur le secteur du tourisme et du ‘real estate development’ avec des IRS, et miser davantage sur la sécurité alimentaire et la Blue Ocean Economy. Qu’en pensez-vous ?

En effet, avec le mix sectoriel actuel, le pays sera incapable de répondre efficacement aux enjeux futurs et d’atteindre ses ambitions économiques et sociales. Si rien n’est fait, le pays se retrouvera progressivement en marge de l’économie mondiale.

Outre, la sécurité alimentaire et la ‘blue economy’, il y aussi d’autres activités et axes à considérer.

  • Il nous faut formuler et mettre en œuvre une stratégie de développement globale pour le pays. Le suivi de la mise en œuvre de cette stratégie doit être assuré par une « Delivery& Performance Unit » instituée au niveau du Bureau du Premier Ministre. Au vu du monde incertain et volatile dans lequel nous évoluons, la création d’une « Strategic Risk Management Unit » au niveau du PMO serait aussi louable.
  • L’Etat devrait mettre en place une cellule d’intelligence économique afin d’identifier les industries et les marchés du futur sur lesquels notre pays serait globalement compétitif.
  • L’Etat et les acteurs du secteur privé doivent investir activement dans l’accélération de la diffusion, et l’adoption des nouvelles technologies et de la digitalisation afin de permettre au pays de réussir, au plus vite, sa transition technologique.
  • Des réformes doivent être entreprises afin d’instaurer un système de gouvernance public plus moderne, plus représentatif, plus transparent, plus agile, plus efficient et plus « accountable ». Ce nouveau système de gouvernance, fondé sur plus de garde-fous, doit permettre de recentrer les objectifs et les actions de l’Etat et des institutions publiques sur l’intérêt général. Ce système de gouvernance ne peut que reposer sur la méritocratie.
  • La stratégie de Maurice en matière d’IDE doit être revue en fonction du nouveau mix sectoriel à développer. Pour ce faire, un exercice de « rebranding » intelligent du pays est vraiment nécessaire.
  • Maurice doit remodeler son capital humain en fonction de son mix sectoriel cible. Trois axes prioritaires doivent être considérés afin de parvenir à ce nouveau mix du capital humain, notamment une réforme systémique de l’éducation nationale, la formation et la requalification intensives des chômeurs et des travailleurs évoluant dans des industries à risque et une redéfinition de la politique d’immigration afin d’attirer les talents et les travailleurs étrangers capables de soutenir le développement de nos industries du futur.
  • En matière de santé, il faudrait renforcer notre politique de prévention des maladies non-transmissibles et accélérer la modernisation de nos services de santé publique.
  • L’Etat devrait accorder une place prépondérante à la politique de soutien à la R&D dans des domaines pertinents pour le pays, tels que l’économie océanique, l’agriculture intelligente et le diabète.
  • Afin d’affirmer notre engagement sans faille en faveur d’un développement socio-économique respectueux de l’environnement et démontrer notre engagement à léguer un environnement sain et durable aux générations futures, il conviendrait d’inscrire le droit à un environnement équilibré et respectueux de la santé dans la Constitution.

* Published in print edition on 20 October 2020

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