La tontine ou la banque chinoise

Par Philip Li Ching Hum

La gestion de la boutik sinoi repose essentiellement sur la solidarité familiale et puise sa source financière dans la tontine communément appelée «cycle » dans le jargon mauricien, et connue comme la banque chinoise. Celle-ci a été d’une grande aide pour les Chinois en leur permettant de disposer, dans un délai très court, d’un capital pour financer leurs investissements, agrandir leur commerce ou encore payer les études de leurs enfants.

Cette forme d’entraide et de solidarité à tous azimuts n’a pas manqué de susciter la curiosité des autres communautés. Ce système, un outil financier essentiel pour sa survie, a cimenté les Sino-Mauriciens de la première génération au tout début de l’immigration et cela a largement contribué au développement d’un mythe d’une communauté soudée de façon monolithique.

Aujourd’hui, malheureusement, cette solidarité s’est effritée. Il existe encore de nos jours la tontine à travers China Town mais c’est uniquement pour socialiser et cultiver l’esprit de camaraderie entre certains amis de longue date.

Les ‘Kaptans’ (les boutiquiers chinois) ainsi appelés affectueusement par leurs clients étaient des aliens au début, et ils avaient dû se fier à ce système de tontine surtout à une époque où ce n’était pas facile d’obtenir des emprunts des banques officielles : les boutiquiers chinois avaient mis en place la tontine pour survivre. La boutik sinoi avait ainsi introduit le système de crédits pour subvenir aux besoins d’une population rongée par le chômage et la misère. En contrepartie, ils avaient introduit la tontine pour mettre en place le « roulement ».

Quand un immigrant chinois arrive à Maurice, au tout début, il cherche refuge dans son club social (kwong) clanique et grâce à un parent déjà installé. Ensuite, il travaillera pour lui pour rembourser ses dettes, et plus tard, il trouvera une boutique quelque part avec l’aide de la tontine. Il s’installera à son propre compte. Et si son commerce est prospère, il fera venir à son tour un autre membre de la famille. Ainsi la tontine a toute son importance dans son intégration et sa survie. Parfois, le boutiquier n’obtient pas sa part, à cause du tirage au sort défavorable à son égard. Quelqu’un d’autre a offert un taux d’intérêt plus fort que lui. Il doit attendre le mois prochain. Alors, la boutique restera dégarnie.

La tontine fonctionne dans un encadrement de confiance mutuelle, de sincérité et d’honnêteté. Le chef de file, initiateur de la tontine doit être une personne au-dessus de tout soupçon. Lui, à son tour, doit choisir à la loupe tous ses adhérents à la tontine. La parole donnée devient le credo de chaque participant. Ceux qui ne respectent pas la parole donnée et qui trahissent la confiance des autres seront ostracisés et bannis de toute éventuelle tontine. Par ailleurs, les payeurs récalcitrants sont automatiquement bannis. Le système de bouche à oreille dans cette petite communauté est très efficace et très rarement a-t-on vu que la tontine faire naufrage. Et, d’ailleurs, deux garants sont appelés à honorer les dettes encourues si par malheur quelqu’un n’arrive pas à honorer ses engagements mensuels.

L’honneur n’a pas de prix pour ces valeureux boutiquiers et malheur à celui qui triche : il ne pourra plus se montrer dans la communauté.


* Published in print edition on 5 August 2011

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