Nita Chicooree-Mercier

La donation de Constantin

En ce temps où la grande renonciation au statut suprême de papa de tous les fidèles à travers le monde suscite tant d’émotions et d’éloges, un petit rappel historique aiderait à ne pas oublier les débuts de l’organisation des territoires et les liens avec le statut Etat-religion.

Tout a commencé par une action osée, d’un chef qui voulait être le chef de tous les autres chefs. Le Donatio Constantini (en latin, signifiant la donation de Constantin) qui avait essayé de faire croire que l’Empereur Constantin aurait conféré au pape de Rome la primauté sur les Eglises d’Orient et le pouvoir impérial sur Rome, l’Italie et, de manière générale, l’Occident. Et ce n’est qu’en 1442 que la vérité sur ce document bien préparé avait été dévoilée par l’humaniste Lorenzo Valla.

Les papes d’Italie ont dirigé la péninsule durant un millénaire jusqu’en 1860 lorsqu’une décennie de guerre civile a éclaté contre les armées du roi Victor Emmanuel. Celui-ci a récupéré tous les Etats pontificaux, a fait de Rome la capitale et a laissé la colline du Vatican au pape en 1870. Une forte compensation financière pour la perte des Etats a accompagné le statut officiel du Vatican en tant qu’Etat indépendant et souverain en 1929 ; un apport financier qui a bien fructifié si l’on tient compte du patrimoine immobilier du Vatican aujourd’hui. L’Eglise Orthodoxe chrétienne n’a jamais reconnu la primauté du pape de Rome.

Une théocratie même sans sujets qui s’octroie un statut d’Etat reste une structure politique et, comme telle, n’est pas dispensée d’intrigues, de complots et de coups bas qui caractérisent un régime monarchique, impérial, ou autre.

Des réactions diverses

Une semaine après que la nouvelle inattendue d’une démission – un tel évènement ne s’est pas produit depuis 600 ans – a été annoncée, l’on aurait bien cru que le monde allait s’écrouler pour certains… A Maurice, dans un élan de fierté et de reconnaissance envers le Père, certaines voix n’ont pas tardé à clamer le fondement chrétien de la civilisation européenne et de la démocratie.

Mais, d’autres ont aussi commencé à chuchoter qu’il existait des raisons peu honorables pour la majorité des fidèles, outre la fatigue due à l’âge du souverain pontife. On a parlé de la pression du lobby homosexuel au sein de l’Eglise et on a donné d’autres explications encore…

Rumeurs, mauvaises langues, méchancetés, on ne saura pas la vérité de si tôt sur une théocratie qui fonctionne en toute opacité. On sait que le cardinal O’Brien de l’Eglise du Royaume-Uni a été contraint de démissionner pour ‘inappropriate behaviour’, il y a quelques jours. La foule des fils et filles réunis sur la place de la basilique, émue et excitée à la fois, apprécie certainement que le pape ne risque pas de finir comme certains de ses prédécesseurs qui, au fil du temps, devenaient plus ou moins encombrants et il fallait pour ainsi dire précipiter leur départ…

* * *

Religion, politique et conditionnement des esprits

L’Italie, le siège même du catholicisme, est restée longtemps ingouvernable. La presse internationale déplorait son instabilité dans les années 90. Rappelons le régime fasciste de Mussolini, la dictature de Franco en Espagne, de Salazar au Portugal, le régime de Vichy en France et Hitler en Allemagne. Tous étaient des pays catholiques. Et que dire de ces guerres interminables entre Chrétiens d’Europe où ils se sont massacrés allègrement pendant des siècles ?

Probablement, la démocratie occidentale doit son progrès en partie à la religion. Mais il semble bien que c’est surtout le progrès de l’intellect, du rationalisme, de la science et de l’ancrage dans la réalité et dans l’environnement matériel qui ont stimulé la vigueur physique et mentale des occidentaux et les ont propulsés sur la scène internationale. A partir de cet instant, ils ont profité sans état d’âme de plusieurs autres avantages pour accomplir des progrès dans divers domaines.

Ce dynamisme scientifique et intellectuel a inévitablement modernisé et reformé la structure politique en prenant en compte l’intérêt du plus grand nombre. Le niveau de vie s’est remarquablement amélioré pour les occidentaux et, ensuite, pour les autres pays qui se sont mis sur la voie de la reconstruction et du progrès.

Cette force mentale et physique est un atout non seulement pour l’Occident mais elle est aussi complémentaire à la qualité spirituelle et psychique d’une civilisation comme celle de l’Inde, dans le mouvement global de l’humanité. C’est ce que pensait Sri Aurobindo.

Mais l’identité européenne n’a été affectée que superficiellement par la religion. On sait comment l’enseignement d’un Juif sur le sol d’Israël a été interprété par ceux qui étaient venus d’Europe, d’abord les Romains, pour recevoir ses paroles et dans quel esprit ils les ont transmises.

Dans ‘Mémoires d’Adrien’, de la romancière belge, Marguerite Yourcenar, à la vue de nouveaux Catholiques qui reviennent en Italie, l’empereur romain dit à peu près ceci: Regardez-les, ces fanatiques, ils sont intolérants et dangereux, ils vont tout détruire.

On sait comment le caractère national des différentes peuplades d’Europe a influé sur l’évolution et la régression du christianisme. L’on constate aujourd’hui un air de fin d’une époque… Et c’est peut-être la survie d’une structure religieuse très organisée qui sera remise en cause à l’avenir ainsi que sa manière de conditionner les esprits…

En matière d’autoritarisme religieux, point de répit pour une partie de l’humanité en pleine crise d’adolescence. Le Moyen Orient a déjà commencé un bras de fer avec les politiques dans un combat mortel pour s’accaparer le pouvoir de tout diriger, la politique et le salut de l’âme des hommes et des femmes.

La pensée de Karl Marx, un autre Juif intelligent, a tourné la tête d’une poignée des gens qui en ont fait une idéologie implacable. Et on connaît la suite. Là aussi, les perles sont tombées entre de mauvaises mains.

Dans le style orwellien, il subsiste encore des structures politiques d’extrême-gauche où le Lider Maximo est nommé jusqu’à ce que mort s’ensuive, un peu comme au Vatican. A 80 ans passé, fébrile et grabataire, Fidel Castro s’est enfin résigné à jeter l’éponge… C’est vrai qu’à une époque, sa révolucion cubana a fait rêver tous les exaltés de la rébellion.

Dans l’île sœur, à plus de 80 ans, Paul Vergès a monopolisé la présidence du parti pendant plus d’un demi-siècle. Incapable de passer la main. Le Parti communiste chinois, qui n’est communiste qu’en politique, apprend à lâcher prise tout doucement. Partout les esprits sains demandent à vivre et à se libérer du joug paternaliste et infantilisant.

A Maurice, pour des raisons que l’on connaît, les grands défenseurs des libertés et leurs fans aux quatre coins du monde ne remettent que rarement en question la présidence des partis tenue par le même lider pendant des décennies. La compassion et l’affection des gens pour les dirigeants politiques – signe de l’humanisme d’une grande partie de la population – tendent à être interprétées par ces derniers comme un signe d’encouragement à s’éterniser dans leur fauteuil. Le cœur saisi d’une effusion émotionnelle, les fans font figure de brebis égarées, effrayés à l’idée de se trouver orphelins du Père. Et on passe sur l’infantilisation des esprits brillants qui sacrifient leur intelligence au Parti. Comme s’ils étaient incapables de prendre des initiatives et aussi de laisser émerger d’autres leaders dans les rangs !

En religion aussi bien qu’en politique, le conditionnement des esprits fait bien des dégâts…

Nita Chicooree-Mercier

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