‘Ne soyons pas hypocrites. Tous les partis mainstream dépassent allègrement le seuil autorisé par candidat’

Interview : Rabin Bhujun, Journaliste

* ‘Sawmynaden reste en place alors que Collendavelloo a été forcé de démissionner. Pourquoi deux poids deux mesures ? Est-ce parce que Sawmynaden est un ami et un allié indispensable ?

* ‘On ne se débarrassera pas si facilement de Ramgoolam. Il souffle d’ailleurs le chaud et le froid sur son retrait comme leader’


Face au matraquage médiatique en lien avec les affaires Kistnen, et les déclarations des ‘Avengers’ et de l’opposition, l’atmosphère n’est pas à la détente. D’ailleurs, le ministre mentor lui-même est sorti de l’ombre pour passer sur les ondes. Toutefois, si cela faisait partie d’un exercice de communication, alors certains parlent de mauvaise stratégie ou de stratégie incompréhensible. En parallèle, les informations sont inquiétantes à propos de nos institutions régies par des règlements archaïques, démodés et inadaptés dans le monde contemporain. Rabin Bhujun nous donne son avis.


Mauritius Times : ‘Nous ne sommes plus au bord du précipice, mais bien au fond de l’abîme,’ a déclaré Antoine Domingue dans une interview accordée à Défi Plus récemment. On ne sait pas si c’est aussi le sentiment – à la fois de colère mais aussi d’impuissance – partagé par la grande majorité des Mauriciens, devant l’étalage des détails par rapport à toutes ces affaires de contrats, de mort d’hommes dans des circonstances mystérieuses qui ont dominé l’actualité depuis quelques temps. Qu’en pensez-vous ?

Rabin Bhujun : Me Domingue va peut-être vite en besogne. C’est presque encourageant d’entendre qu’on a touché le fond car on ne peut alors qu’espérer remonter. Mais ne sous-estimons pas la capacité de ceux qui ont le destin du pays en main. Ne sous-estimons pas leur capacité à faire pire. C’est ce qui se passe quand on s’enivre d’un cocktail d’arrogance, d’infaillibilité et de cynisme électoral. Quand on transcrit, dans le contexte mauricien, la politique pratiquée par Trump: ‘Us and our people against them’.

Il y a, en effet, un climat d’inquiétude – une absence de sérénité – qui s’installe durablement. L’économie tourne au ralenti ; les Mauriciens devinent – sans mettre des mots sur ce sentiment – que 2021 ne sera probablement pas bien meilleure que 2020. J’ai un tel sentiment pour la première fois : il ne fait pas bon vivre à Maurice ces temps-ci. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, je l’admets aussi volontiers.

* la démarche de l’ancien Premier ministre, Sir Anerood Jugnauth, de sortir de son mutisme pour défendre le gouvernement dirigé par Pravind Jugnauth et le ministre Sawmynaden, dans une interview accordée au Défi Quotidien et à la MBC, traduit un sentiment d’inquiétude au sein du pouvoir. Pensez-vous qu’on est arrivé au point où le cours des événements commence à échapper au contrôle du Gouvernement ?

Vous parlez de « démarche » de SAJ, mais rien ne dit que l’initiative a été la sienne. Depuis la campagne des législatives de 2019, l’ancien Premier ministre est une sorte d’accessoire soigneusement rangé ; qu’on sort dans un seul but : Tenir un discours balisé sur un ton particulier dans l’optique de rassurer ou de galvaniser une partie de la population.

Or, qu’a-t-on retenu de la sortie médiatique de SAJ ? D’abord, l’impression qu’il accourt au secours de son fils. Que dirait-on des qualités de leader de Solskjær s’il demandait à Ferguson de répondre à sa place à la suite de plusieurs mauvais matchs de Manchester United ? Ensuite, dans sa forme, l’exercice n’a rien de spontané, l’ancien patron du MSM se forçant à lire péniblement un script qu’on lui a probablement demandé de suivre à la lettre. Enfin, sur le fond, SAJ nous sert du sous-SAJ. Diminué, le vieux roublard manque de panache, a perdu son sens de la répartie. S’il se voulait persuasif, l’ancien mentor n’a séduit que ceux qui étaient déjà convaincus. Autant dire donc que l’exercice est raté.

Pour en revenir à votre question, j’ai l’impression que ceux qui conseillent le Premier ministre sont surtout mal inspirés. S’ils ont estimé, avec raison, que le mood dans le pays se détériore, le PR Stunt auquel ils ont eu recours a été particulièrement mal pensé. Depuis peu, l’équipe de communicants du Premier ministre reçoit l’aide de personnes qui défendent d’habitude, dit-on, l’intérêt de gros clients du privé. Malgré l’apport de cette perspective externe, on nous a servi la soupe indigeste habituelle.

* Toutefois, Sir Anerood Jugnauth a raison sur un point : le droit de tout citoyen, y compris du ministre Sawmynaden à la présomption d’innocence jusqu’à ce que leur culpabilité soit prouvée. Il n’existe, à ce stade, aucune preuve confirmée et suffisante pour écarter la présomption d’innocence, non ?

Quand j’ai écouté ce propos de SAJ, je n’ai pu m’empêcher de penser à Ivan Collendavelloo. L’ancien numéro deux du Gouvernement a dû apprécier l’ironie de l’attachement de l’ancien ministre Mentor à la présomption d’innocence. Aucune charge provisoire ni formelle ne pèse contre Yogida Sawmynaden. C’est aussi le cas pour Ivan Collendavelloo dans l’affaire Burmeister & Wain. Néanmoins, le colistier du Premier ministre reste en place alors que le partenaire d’alliance de Jugnauth a été forcé de démissionner. Pourquoi deux poids deux mesures ? Est-ce parce que Sawmynaden est un ami et un allié indispensable ? Ou alors est-ce que l’affaire Burmeister & Wain était une aubaine à saisir pour mettre Collendavelloo à l’écart ?

Pour ce qui est de la présomption d’innocence, vous avez raison, dans un Etat de droit, tout le monde y a droit. Même la personne accusée du crime le plus atroce. Toutefois, l’affaire de l’emploi fictif m’interpelle. Le fait que la mort suspecte de Soopramanien Kistnen ait été traitée avec tant de légèreté par la police suscite aussi des interrogations légitimes. Mais je ne cède pas non plus à la tentation de lier une demi-douzaine de décès à une conspiration tentaculaire sur fond politique.

* Quelle opinion faites-vous, en tant qu’ancien journaliste, de la couverture et des enquêtes menées par la presse sur l’affaire Kistnen et aussi sur l’implication ‘pro bono’ des avocats dits ‘Avengers’ dans cette affaire ? Antoine Domingue disait dans l’interview de Défi Plus qu’un avocat ne devrait outrepasser son mandat d’avocat… on ne peut pas utiliser les intérêts d’une cliente pour promouvoir ses visées ‘politiques’…

Même si mon activité principale est désormais le conseil aux chefs d’entreprise et le media training, j’écris de temps à autre pour des journaux étrangers. Je resterai toujours journaliste dans l’âme.

Commençons par la presse. Les journalistes sont dans leur droit et ils obéissent à leur obligation professionnelle en enquêtant sur les différents aspects de cette affaire. Elle est d’intérêt public. Toutefois, ils sont aussi tenus à un certain équilibre dans leur approche. Or, deux choses m’inquiètent dans la couverture médiatique.

D’une part, l’affaire semble tranchée pour un certain nombre de médias qui présentent les arguments presque exclusivement dans une perspective à charge. D’autre part, ces médias sont nourris au biberon par les avocats dont nous parlons. Alors que le journaliste a pour obligation de prendre du recul par rapport à ses sources. De questionner leur motivation. De flairer et d’éviter toute tentative de manipulation. Est-ce que les « enquêteurs » de la presse prennent suffisamment de précautions dans ce sens ? On peut en douter, vu la relation quasi servile qu’ils entretiennent avec certaines sources et qu’ils ont volontiers accepté de transformer en super héros en les appelant les « Avengers » dans leurs reportages et comptes-rendus.

Nous n’avons, toutefois, pas affaire à des super héros, mais bien à des humains très faillibles qui faisaient avant-hier des baisemains à leur leader et espéraient hier être repêchés par le pouvoir en place. D’autres critiquent aujourd’hui ceux qu’ils auraient continué à encenser s’ils avaient obtenu une investiture lors des dernières législatives. Quelques-uns sont peut-être frustrés de ne pas avoir été dûment reconnus et récompensés pour services rendus lors de la campagne électorale de 2019. Ne parlons pas de celui qui fait désormais l’acteur-clown dans une vidéo qui circule sur whatsapp. Je me demande ce que le Bar Council pense de cela !

Les motivations politiques sont omniprésentes au sein de ce groupe d’avocats. Néanmoins, le travail qu’ils abattent demeure utile : aider la justice à établir la vérité sur ce qui s’est passé dans les affaires Kistnen est une mission d’intérêt public. Il faut juste ne jamais voir en eux des super héros désintéressés. Ils sont des politiciens avant tout… dans certains cas, de piètres politiciens, d’ailleurs.

* Il n’y a pas que l’affaire de meurtre de Soopramanien Kistnen, il y a aussi l’affaire encore plus grave des ‘Kistnen Papers’ qui feraient état des dépenses électorales des élus au No. 8 en novembre 2019, documents authentifiés par un certain « Jules ». Le Commissaire électoral aurait déclaré au dirigeant de Resistans ek Alternativ que « la loi là pas bon ! », et la Electoral Supervisory Commission, de son côté, a demandé à la police d’enquêter sur les allégations de pratiques électorales illégales. Attendez-vous à ce que la police fasse diligence ?

Le Commissaire électoral a offert ce qu’on pourrait appeler une token victory à Rezistans ek Alternativ (ReA). Or, le Commissaire électoral ou l’ESC auraient tout à fait pu renvoyer ReA à la police en leur demandant d’aller consigner une plainte en bonne et due forme car, aux termes de la ‘Representation of the People Act’ (RPA), ni l’un ni l’autre n’a la capacité d’agir dans ce cas de figure.

Dans le sillage des « Kistnen Papers », de nouvelles critiques ont plu à l’égard de l’ESC et de la Commission électorale. Quelque part, c’est parce qu’on connaît mal la RPA et le First Schedule de notre Constitution. Mais il y a pire : ce procès permanent qu’on intente – pour des raisons bassement politiciennes – à ces deux institutions depuis les dernières législatives.

Le dégât est déjà fait et il est durable. On ne se permettrait pas de critiquer un juge ou la Cour suprême sur le ton qu’on utilise envers le Commissaire électoral car le délit d’outrage à la Cour existe. D’une certaine manière toutefois, la Commission électorale est une institution aussi importante que nos tribunaux; étant responsable d’un pan crucial de notre vie démocratique : l’organisation des élections. Elle fait désormais l’objet de critiques intempestives et une partie des Mauriciens commence à penser qu’elles sont toutes justifiées.

Oui, il y a eu des couacs lors des dernières législatives : deux bulletins de vote se sont retrouvés dans la nature, des Mauriciens ont découvert qu’ils ne sont pas sur la liste électorale alors qu’ils avaient voté précédemment. Le système peut être amélioré mais la Commission électorale a l’obligation d’opérer dans un cadre juridique dépassé et archaïque. Irfan Rahman a donc raison de laisser entendre que notre loi électorale est dépassée. Ce n’est pas la première fois qu’il dit cela. Ceux qui lisent le rapport Sachs se rendront d’ailleurs compte qu’on répète la même chose depuis 19 ans !

* Revenons à l’enquête policière…

La police demandera sans doute à ReA de porter plainte en bonne et due forme, de soutenir ses dires par des éléments de preuve. ReA se base pour l’heure sur des photocopies d’un carnet de comptes. Il faut encore trouver l’original ; en certifier l’origine et l’authenticité puis établir avec précision quelles dépenses ont été effectuées durant la campagne électorale du MSM à Moka/Quartier-Militaire en 2019 ; par qui et pour qui. Ce n’est pas une enquête aussi simple qu’on ne le pense. Les enquêteurs seraient-ils disposés à se tuer à la tâche… ?

Pour conclure sur les dépenses électorales, ne soyons pas hypocrites. Tous les partis mainstream dépassent allègrement le seuil autorisé par candidat. Les leaders politiques l’admettent volontiers en privé, voire on record, comme Ramgoolam lors d’un entretien qu’il m’avait accordé en 2015. Mais ils sont incapables de s’entendre pour faire évoluer le cadre légal régissant le financement des partis politiques et les dépenses électorales.

* Il n’y a pas que l’affaire Kistnen qui nous l’a démontré, cela dure depuis des mois déjà : le temps que certaines institutions ou départements au sein de ces institutions, censées appliquer les lois, pour mener certaines enquêtes considérées délicates, paraît-il – et poursuivre celles-ci ‘to their logical conclusion’… Comment réagissez-vous à cela ?

Si vous faites allusion à la Commission anticorruption, je partage votre ressenti, qui est aussi celui du grand public. L’institution a été démonétisée et transformée en un outil politique sous les gouvernements successifs de Ramgoolam et des deux Jugnauth. On a comme l’impression que les intérêts de l’ICAC et ceux du pouvoir sont alignés. Dans le cas du Commissaire électoral, nous avons la bonne personne à la tête d’une institution opérant dans un cadre juridique dépassé. Pour l’ICAC, le cadre juridique est plutôt bon, mais l’institution est incapable d’incarner une image d’impartialité. Pour certains, c’est néanmoins un certificat de compétence, qui ouvre peut-être même droit à un renouvellement de contrat !

* Par ailleurs, si l’opposition a été plus discrète et même plus mesurée dans ses interventions par rapport aux affaires Kistnen, on a vu Bruneau Laurette encore une fois, après quelques mois d’hibernation depuis ses rassemblements à Port Louis et à Mahebourg, au-devant des attroupements devant le tribunal de district de Port Louis lors des comparutions du ministre Sawmynaden. Quelle analyse faites-vous de l’agenda de M. Laurette ?

Quelques jours après la manifestation monstre du 29 août 2020, je posais la question du « What next ? » du mouvement de Bruneau Laurette, quitte à passer pour un rabat-joie dans le climat d’excitation et d’espoir d’alors. J’attends toujours de comprendre ce que cette saute d’humeur collective a accouché en termes d’initiatives et d’organisation cohérentes.

Bruneau Laurette apparaît plutôt comme un donneur de voix professionnel maintenant ; c’est l’insoumis de service face aux dérives réelles du pouvoir. C’est sympathique. C’est romantique. Mais c’est un peu court. Et certainement pas révolutionnaire ! Il y a aussi son attitude. Déjà en août, il n’avait pas apprécié que l’Eglise maintienne un évènement – prévu de longue date – le jour de la marche. Il avait obtenu qu’on le décale. Depuis, j’ai l’impression que Laurette, selon notre expression locale, inn gagn grander lakour, croyant, par exemple, qu’il pourrait faire de la Cathédrale St Louis – pas que du parvis apparemment – une succursale de son action.

Je trouve que le Vicaire général Labour a envoyé un signal fort et clair de la volonté de l’Eglise de ne pas se laisser instrumentaliser ou embrigader dans un combat dont on connaît seulement le slogan et pas vraiment les tenants et aboutissants. L’Eglise a déjà assez à faire avec ses prêtes qui chantent et ceux qui s’affirment dans l’action pour devoir aussi s’inquiéter d’un nouveau messie.

* L’opposition elle-même, ou plus précisément ‘L’Entente’ PTr, MMM et PMSD paraît être encore à ses balbutiements. Pour réussir un rassemblement qu’organiseront ces partis, Navin Ramgoolam pense que « chacun devrait mettre son égo de côté » et, en ce qui concerne les municipales, il a déclaré que « l’opposition ne doit pas être divisée ». Soit la conviction n’y est pas au sein de l’Entente, soit on butte sur la question fondamentale – le leadership de cette ‘Entente’. Votre opinion ?

Déjà, je dois avouer que je m’étais trompé sur une chose : L’entente MMM-PMSD se passe bien mieux que je ne l’aurais cru. Elle est mue par les jeunes, qui ne sont pas paralysés par les rancœurs historiques. La raison dicte aussi cette entente précise car, en milieu urbain, les mauves et les bleus sont condamnés à travailler ensemble pour réussir face aux moyens de la machine orange.

L’entente harmonieuse MMM-Parti travailliste est, elle, loin d’être acquise !

Paul Bérenger est un livre ouvert. Lisons-le. Récemment, il nous a donné à comprendre que c’est le leadership de Ramgoolam qui pose problème. Qu’a dit le leader du MMM ? Qu’il faut d’abord défricher et sceller les termes d’une entente PTr-MMM-PMSD pour les législatives pour ensuite déboucher sur les modalités d’une collaboration formelle lors des municipales à venir. On sait que le MMM – et Bérenger lui-même – ne veut pas que Ramgoolam soit présenté comme le Premier ministre de l’alliance de l’opposition. On comprend donc que les mauves souhaitent que cet élément du package électoral soit acquis et annoncé publiquement avant de jeter tout leur poids derrière cette alliance.

Mais je soupçonne qu’on ne se débarrassera pas si facilement de Ramgoolam. Il souffle d’ailleurs le chaud et le froid sur son retrait comme leader. Je note ainsi que, par enchantement, les rubriques « confidentielles » parlent désormais toutes d’un poulain du leader des rouges. C’est étonnant que la relève semble ainsi servie sur un plateau alors que le MMM ne veut pas entendre parler de Ramgoolam comme futur Premier ministre en cas de victoire. Cela ne m’étonnerait pas qu’on utilise un poulain comme un appât dans une pêche au requin. Histoire de donner à croire que le changement s’effectuera. Mais on pêche aussi souvent avec des leurres !

En tous cas, du côté d’Angus Road, on souhaite ardemment que la pêche de Ramgoolam réussisse. Un Ramgoolam présenté comme Premier ministre demeure, à ce jour, l’un des principaux gages de réussite aux législatives pour Pravind Jugnauth.


* Published in print edition on 19 January 2021

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