Modi – grand favori pour un deuxième mandat premier ministériel

Inde : les plus grandes élections de l’Histoire

Incertitude quant à une majorité BJP seule à la Chambre basse

Montée en puissance des partis régionaux

By Devah Kundasamy

La plus grande démocratie du monde connaîtra ce 23 mai l’issue d’un scrutin marathon en sept étapes, commencé le 11 avril et se terminant ce dimanche 19 mai avec une septième étape. Selon toute probabilité, Narendra Modi sera reconduit à la tête de la République indienne. La grande question qui se pose, c’est l’ampleur de la majorité dont disposera son parti à la Lok Sabha, la Chambre basse du parlement bicaméral indien. Est-ce que le BJP (Bharatiya Janata Party) conservera la majorité parlementaire à lui tout seul, préservant ainsi sa confortable marge de manœuvre ? Ou doit-il compter sur ses alliés pré-électoraux pour obtenir cette majorité ? Il n’est pas exclu que la National Democratic Alliance – la NDA conduite par le BJP –– soit contrainte de composer avec d’éventuels ‘kingmakers’ ?

La plus grande démocratie du monde s’illustre par des chiffres à donner le vertige. 900 millions d’électeurs dont plus de 65% très probablement vont voter – la deuxième grande démocratie, les USA en compte 250 millions – ; 1 million de bureaux de vote et 14 millions d’agents électoraux ; 8,000 candidats pour 543 sièges en jeu dans le cadre d’un système électoral de type ‘First Past The Post’ (FPTP). Le tout dans un pays complexe et multiculturel (Etats, langues, religions, groupes ethniques, communautés de caste…), compliquant singulièrement la tâche pour une formation politique de couvrir seule tous les clivages de la société indienne.

Pendant longtemps – de l’indépendance jusqu’en 1984, à l’exception de 1977 –le parti du Congrès, classé au centre-gauche, avait régné en maître absolu à la Lok Sabha. Depuis, avec l’émergence des partis et leaders régionaux et communautaristes, l’échiquier politique indien a considérablement évolué. De sorte qu’aucun parti gagnant n’a obtenu une majorité claire à la Chambre basse et a dû composer avec des partis charnières soit en alliance préélectorale ou postélectorale. Et Il a fallu attendre trois décennies pour voir un parti, en l’occurrence le BJP classé à droite, réussir à décrocher à lui seul la majorité à la Lok Sabha.

L’auteur de ces lignes, Devah Kundasamy, à la rencontre d’un paysan du Tamil Nadu. Depuis une vingtaine d’années, les paysans vivent une situation extrêmement difficile et une paupérisation croissante, ce qui a provoqué un taux de suicide particulièrement élevé dans le milieu agricole


En 2014 plusieurs facteurs au niveau national avaient joué en faveur du BJP, notamment, le chômage malgré une performance économique honorable – 6% de croissance en moyenne, une nette baisse de la pauvreté – du gouvernement de Manmohan Singh, les scandales politico-financiers, l’«anti-incumbency» (le vote sanction), l’essoufflement d’un parti du Congrès handicapé de par sa longue tradition dynastique. La forte personnalité de Modi, menant habilement une campagne sophistiquée avec d’énormes moyens, avait fait le reste. De surcroît, l’appartenance de Modi à une communauté répertoriée dans la catégorie des OBC (Other Backward Classes) avait eu un effet non négligeable dans un pays où le vote identitaire constitue un élément important dans les mathématiques électorales, notamment dans le Nord et l’Ouest de la Grande Péninsule.

Si bien que le BJP remporta une victoire écrasante en 2014, décrochant seul 282 sièges sur les 543 de la Lok Sabha. Soit le plus grand exploit réalisé par un parti depuis le record du Congrès de Rajiv Gandhi avec 404 sièges.

Toutefois, cette performance mérite d’être nuancée. En effet, le vote populaire obtenu par le BJP s’élevait à 31% soit le plus bas score réalisé par une formation victorieuse depuis l’indépendance de l’Inde. Cet écart vote/siège s’explique par le système électoral – ‘First Past the Post’ opérant dans un contexte ‘multi-cornered’, d’une part, et, d’autre part, par la concentration géographique du vote BJP essentiellement dans le Nord et l’Ouest. Cette formation avait décroché près de 70% de ses sièges dans le ‘hindi-belt’ et le Maharashtra.

Lors d’une rencontre avec des dirigeants du Congress Committee de Puducherry, Territoire de l’Union du Sud de l’Inde


Depuis 2014, la domination du BJP au niveau régional s’est renforcée avec la prise de contrôle de plusieurs assemblées territoriales, notamment celle triomphante d’Uttar Pradesh en 2017. Mais, en 2018, le BJP allait perdre plusieurs partielles législatives et surtout trois assemblées du ‘hindi-belt’ – Chhattisgarh, Madhya Pradesh, Rajasthan — qui pèsent 65 sièges à la Lok Sabha dirigées par le parti depuis plusieurs années. Trois principaux facteurs expliquent cette déroute relative au niveau régional : l’«anti-incumbency» – le vote sanction – plus présent lors des consultations locales, le chômage et la détresse des agriculteurs. Ces succès électoraux avaient alors redonné confiance aux partis d’opposition, tout en écornant les chances de reconduction de Modi à la tête de la République indienne cette année.

Les thèmes gagnants testés lors des scrutins locaux de 2018, notamment la grogne des paysans et le chômage, ont donc été repris avec un réel succès d’audience par l’opposition en vue des élections générales. Le projet d’une Grande Alliance (‘Mahagathbandhan’) rassemblant les partis d’opposition sous la férule d’un Congrès requinqué fera douter sérieusement le camp Modi retranché dans la défensive. Cependant, cette situation favorable à l’opposition allait subir un certain désenchantement avec l’échec du projet ‘Mahagathbandhan’ d’une part. Par ailleurs, il y a aussi l’attentat terroriste perpétré à Pulwama en février dernier et la réponse musclée à Balakot qui ont installé la sécurité nationale, thème payant pour Modi, en bonne place parmi les facteurs clés de ces élections générales.

 


Les principaux facteurs de ces élections : ‘bread and butter issues’

Les enjeux qui déterminent le comportement électoral des centaines de millions d’Indiens dans un immense pays aussi diversifié que l’Inde sont multiples et peuvent varier selon des critères régionaux ou communautaristes. Ceci dit, deux sujets clés du domaine socio-économique – les ‘bread and butter issues’ –– sont incontestablement d’intérêt national au sens large du terme. Ils constituaient déjà les principaux thèmes de campagne de l’opposition BJP et de ses alliés au sein du NDA en 2014.

1) La colère des agriculteurs. L’Inde est essentiellement rurale avec 70% de sa population vivant dans les villages. Près de 50% de la population active sont employés dans le secteur agricole (16% du PIB). Il faut savoir que depuis une vingtaine d’années les paysans vivent une situation extrêmement difficile et une paupérisation croissante.

En cause : les rendements décroissants ; la stagnation des prix des produits agricoles ; la hausse des prix du pétrole, des engrais et des semences ; un endettement massif ; les catastrophes naturelles. A souligner : un taux de suicide particulièrement élevé dans le milieu agricole : 1,300 suicides répertoriés en 2016.

Plusieurs manifestations d’agriculteurs, de grande ampleur, se sont déroulées ces derniers temps et, plus récemment, en novembre dernier, lorsque plusieurs milliers d’agriculteurs ont marché vers le Parlement à New Delhi pour protester contre le Gouvernement. Ils dénoncent, entre autres, la promesse non tenue de Modi de doubler leurs revenus. Ils demandent l’effacement de leurs dettes et des prix minimums plus élevés pour leurs récoltes.

Certes, les deux principaux partis ont promis des mesures pour aider les agriculteurs. Bien évidemment, la réponse des urnes dépendra du degré de confiance par rapport aux promesses et autres ‘freebies’. A cet égard, le parti du Congrès a déjà procédé à l’annulation partielle ou totale des dettes des agriculteurs dans les états qu’ils viennent de ravir à leur adversaire direct. De son côté, le Gouvernement vient d’accorder une aide directe à plusieurs millions d’agriculteurs.

Néanmoins, la promesse du BJP en 2014 d’augmenter sensiblement les revenus des agriculteurs n’ayant pas été tenue, cela peut le discréditer sur ce point.

2) Le chômage. En 2014, l’opposition avait remporté les élections en grande partie grâce à la promesse de créer dix millions d’emplois par an. Une promesse que le gouvernement Modi n’a pas tenu en dépit d’une embellie macro-économique (taux de croissance à 7%).

Un rapport récent du National Sample Survey Office publié par le journal économique Business Standard révèle que le taux de chômage est à un niveau jamais atteint depuis 45 ans. Ce rapport est certes contesté par le Gouvernement. Reste qu’il y a des millions de jeunes qui débarquent sur le marché de l’emploi chaque année. Les deux partis ont bien entendu promis des mesures. Ceci étant, le non-respect de la promesse de 2014 peut s’avérer gênante pour le BJP lors de ces élections.

En outre, la démonétisation, au demeurant une mesure anti-corruption, a aggravé la situation par ses effets perturbateurs sur les agriculteurs et les petites entreprises, dans un pays où la population règle ses dépenses essentiellement en espèces. Mêmes effets avec la mise en œuvre de la Goods and Services Tax, destinée à harmoniser la fiscalité indirecte.


L’échec du projet ‘Mahagathbandhan’ et l’effet Pulwama-Balakot

En 2014, outre la corruption, les déterminants nationaux – chômage et grogne des agriculteurs – avaient largement contribué à la victoire écrasante du BJP. Cette fois-ci, c’est l’opposition qui a repris à son compte ces deux thèmes majeurs l’installant en position de force lors de ces législatives. Toutefois l’échec du projet ‘Mahagathbandhan’ et plus particulièrement l’effet Pulwama-Balakot ont redistribué les cartes.

1) Le facteur Grande Alliance.

L’émergence des partis régionaux et communautaristes menés par des leaders charismatiques et leur montée en puissance au niveau local depuis plus d’une vingtaine d’années ont entraîné une recomposition du paysage politique.

 La part des sièges dont disposent les partis régionaux à la Lok Sabha s’élève actuellement à 40%, avec un ‘vote share’ de plus de 45% obtenu en 2014. Pour espérer remporter les élections, les grands partis nationaux sont contraints de s’allier avec des partis régionaux. C’est ainsi que sont nés les alliances préélectorales : la NDA plutôt à droite et la UPA (United Progressive Alliance) plutôt à gauche, conduite par le parti du Congrès.

Il faut reconnaître que c’est un exercice compliqué qui demande une grande habileté de la part des leaders nationaux face aux exigences des uns et des autres.

En 2014, le Congrès avait payé cher son incapacité à convaincre certains grands partis régionaux, dont une bonne partie sont issus de la famille congressiste et positionnés au centre-gauche, à rallier la UPA. En 2019, la UPA conserve bien les alliés de 2014 dont deux grands – le NCP (Nationalist Congress Party) de Sharad Pawar au Maharastra, le RJD (Rashtriya Janata Dal) des Yadavs au Bihar –, et s’est même renforcée avec d’autres formations dont deux ‘biggies’, le DMK (Dravida Munnetra Kazagham) de feu Karunanidhi fils au Tamil Nadu et le JDS (Janata Dal – Secular) de Deve Gowda fils au Karnataka.

Néanmoins, le Congrès n’a pas réussi à concrétiser la Grande Alliance panindienne rêvée. Une ‘Mahagathbandhan’ aurait généré une dynamique certaine à la campagne de l’opposition, déjà favorisée par les déterminants socio-économiques.

En Uttar Pradesh, le SP (Samajwadi party) des Yadavs et le BSP (Bahujan Samaj Party) de Mayawati ont opté pour une alliance entre eux, sans le Congrès, avec le risque de dispersion du vote favorable à la NDA.

De même à West Bengal, le Trinamool Congress de Mamata Banerjee a rejeté toute alliance avec le Congrès.

Quant à la NDA, le nombre de partis la composant est resté à peu près le même qu’en 2014. Elle a pu retenir notamment le Shiv Sena implanté au Maharashtra. Elle a été rejointe en plus par le JDU (Janata Dal United) de Nitish Kumar, ‘Chief Minister’ du Bihar, et d’autres petits partis dans le Nord-Est. Mais elle a perdu le TDP (Telegu Desam Party) de N. Chandrababu Naidu, ‘Chief Minister’ d’Andhra Pradesh.

L’échec du ‘Mahagathbandhan’ a eu pour effet de booster la campagne de la NDA déjà bien en selle avec sa campagne axée prioritairement sur le thème de la sécurité nationale seyant à la personnalité imposante du ‘muscular’ Modiji.

2) Le facteur sécurité nationale

Il est indéniable que la sécurité nationale est devenue l’un des thèmes clés de la campagne électorale de la NDA suite à l’attentat de Pulwama le 14 février dernier suivi de la frappe chirurgicale de l’armée indienne à Balakot le 27 février. C’est un terrain qui procure un avantage certain à la NDA et qui permet à Narendra Modi de jouer à fond la carte stratégique de la présidentialisation de sa campagne.

On ne peut s’empêcher ici de faire un parallèle avec les législatives de 1999. Tenu quelques semaines après la fin de la guerre indo-pakistanaise de Kargil, ce scrutin avait confirmé Atal Bihari Vajpayee à la tête du pays.

Relevons que ces élections faisaient suite à la chute du gouvernement Vajpayee dont le parti, le BJP, avait en outre été battu lors des consultations régionales dans trois Etats du ‘hindi-belt’ en 1998.

Il convient néanmoins de préciser qu’en 1999 il s’agissait d’un conflit terrifiant entre deux états nucléaires. Il n’en demeure pas moins que les événements tragiques de février dernier auront vraisemblablement des retombées plus ou moins importantes selon les régions pour le BJP, lors du scrutin actuel.

La combinaison de ces quatre principaux facteurs nationaux – la grogne rurale, le chômage, le jeu d’alliances, la sécurité nationale -, appréciée région par région, peut procurer quelques indications quant à l’issue de ce scrutin. De manière générale, en 2019, par rapport aux résultats de 2014 :

 – Le Sud : les thèmes socio-économiques et le jeu d’alliances favorisant la UPA, la NDA perdra vraisemblablement quelques sièges par rapport à 2014.

– L’Ouest, le Nord-Ouest et le centre : La NDA maintiendra sa domination grâce au facteur sécurité sociale, sans pour autant rééditer son score triomphal de 2014.

– Le Nord-Est et l’Est : La NDA progressera grâce surtout au facteur sécuritaire et à un jeu d’alliances réussi notamment dans le nord-est. Un gain en sièges compensera en majeure partie les pertes dans le sud, le nord-ouest et le centre.

Le Nord : La NDA gagnera des sièges supplémentaires grâce à l’effet Pulwama sauf en Uttar Pradesh. Cet immense état crucial qui envoie 80 élus à la Lok Sabha fait l’objet de toutes les attentions.

En 2014, grâce aux 72 élus obtenus dans cet Etat, le BJP avait obtenu la majorité à lui seul à la Chambre basse. Ce résultat était dû en grande partie à la dispersion du vote dans le camp adverse. Le ‘vote share’ du BJP s’élevait à 41% alors que leurs principaux adversaires, le SP (Samajwadi party) des Yadavs et le BSP (Bahujan Samaj Party) de Mayawati, réalisaient 22% et 20% respectivement. L’écart entre le ‘seat share’ et le ‘vote share’ s’explique par le système électoral FPTP dans un contexte « multi-cornered fight ».

Or, en 2019, ces deux partis se sont alliés, ce qui rend particulièrement difficile la tâche de la NDA de réaliser le même score qu’en 2014 à l’instar de 1999 lorsque la NDA de Vajpayee n’avait enlevé que 29 sièges en dépit de l’effet Kargil, la privant ainsi de la majorité à la Lok Sabha. Ce scénario pourrait bien se reproduire en 2019.

Jeudi prochain, après ce scrutin marathon dans la plus grande démocratie du monde reconnue et respectée, on saura qui la dirigera dans les cinq ans à venir. Mais, d’ores et déjà, on peut avancer, en considérant l’ensemble des facteurs clés analysés plus haut, que Narendra Modi semble être bien parti pour être reconduit à la tête de l’Inde.

Ceci dit, il est peu probable que le BJP – tout en restant le premier parti – atteigne la majorité à lui seul à la Lok Sabha, devant ainsi composer avec ses alliés de la NDA, dont certains comme le JDU de Nitish Kumar ne cesse de clamer son attachement à la ligne ‘secular’ (laïc).

Même dans l’hypothèse où la NDA n’obtient pas une majorité claire, le BJP ‘single largest party’ attirerait aisément les partis « fence sitters », notamment ceux d’Inde du Sud. Ce qui ne serait pas en soi une mauvaise chose.  A l’instar de l’ère Vajpayee, une participation gouvernementale plus importante des partis régionaux et qui se proclament ‘secular’ (laïcs) pourrait renforcer l’image nationale du Gouvernement, modérer sa politique sur la question identitaire notamment et, au final, insuffler davantage de stabilité sociétale dans un pays aussi diversifié et complexe que l’Inde l’est en tant que nation.


* Published in print edition on 17 May 2019

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