L’encanaillement

La population, dans sa grande majorité, adhère aux concepts de responsabilité et de devoir, les limites de la volonté individuelle et de l’intérêt collectif, et la nécessité d’une entente par le dialogue dans les rapports sociaux civilisés. Mais il faut veiller à ce maintien de l’équilibre nécessaire…

By Nita Chicooree-Mercier            

La propension à s’emporter facilement entrave la compréhension, refuse le dialogue, et fait obstacle à une entente possible, et à l’extrême, le recours à la violence physique rend caduque l’utilité du langage.

« La vulgarisation des voyages, facilitée à l’étranger par un pouvoir d’achat accru, s’est accompagnée d’un relâchement dans le comportement chez l’adulte, et chez l’enfant-roi, une tendance à prendre la salle d’attente de l’aéroport pour un terrain de jeux où on se pourchasse joyeusement. Et dans l’avion, n’en parlons pas ! On joue, on crie et on hurle sous le regard bienveillant des parents. Une contamination qui n’a pas encore atteint le hall de l’aéroport SSR ni les avions d’AM pour l’instant. Mais elle est bien visible dans les allées des supermarchés où les enfants se donnent à cœur joie à courir dans tous les sens, à hurler ou à rouler par terre pour signifier leur mécontentement dans l’indifférence totale des parents de la jeune génération de trentenaires… »


Accepter ses torts, et présenter des excuses, si ce n’est pas trop demander, est hors de question pour un individu qui érige sa seule volonté en loi du moment et défie, par le sabre, l’autorité des forces de l’ordre.

Et ce n’est pas la première sortie musclée contre les policiers à Goodlands. C’était bien sur ces bonnes terres, il y a trois ans, qu’une bande de jeunes gens s’amusait à simuler une course de motos sur la route. Ils avaient refusé d’obtempérer à l’injonction de la police, et une échauffourée d’un des leurs avec un agent les avait fait revenir en bande de fauves, et à coup de barre de fer, ils avaient saccagé le domicile du policier.

Les gens de la localité s’étaient portés bénévoles pour faire réparer la maison. Le ministère des infrastructures publiques s’était chargé de trouver une piste éloignée des habitations, où la montée d’adrénaline faisait bon ménage avec la pétarade des motos.

Cette fois-ci, confinement oblige, c’est dans la cour qu’on assène des coups de sabre à un policier venu intimer aux responsables l’ordre de revoir à la baisse les décibels de la musique dont ils font profiter, contre leur gré, aux gens de l’entourage.

Espace public, espace privé

Au lieu de calmer les mâles excités, la propriétaire, en affirmant son statut de manière vulgaire, projette toute la médiocrité de pensée de ceux qui manient mal, ou ignorent tout simplement, les concepts de responsabilité et droit, contrainte et liberté, et les règles de civilité qui permettent le fonctionnement civilisé de la société.

J’ai raconté, dans cette colonne, l’anecdote de cet homme d’affaires qui se permit de garer sa voiture sur la plage de Mont Choisy à deux mètres du lagon afin que son épouse et ses deux filles soient épargnées de l’effort physique de marcher quelques mètres pour se mettre à l’eau. Lorsque je lui fis remarquer que ce genre de comportement est inadmissible et qu’il devrait se garer comme tout le monde sur le parking public, il déclina son patronyme, et frappant la poitrine de son doigt joufflu, martela le très arrogant ‘Vous savez qui je suis, moi ? Moi, les amendes de Rs2000, je peux payer un tas.’

Tout ce qu’il ne fallait pas dire… La réponse ne tarda pas : ‘Peu importe, vous allez faire comme tout le monde, sinon, j’appelle la police.Il finit par obtempérer. ‘Vous vous rendez compte de l’exemple que vous donnez à vos enfants ?’ On aurait aimé éviter de faire la leçon à un adulte devant ses enfants car cela bouscule les codes sociaux et les règles de la bienséance.

De temps à autre, d’autres continuent de se garer sous les filaos, et le rappel à l’ordre émis sur un ton mou par le policier dépêché sur place, tel que ‘Rendez un service, allez mettre votre voiture sur le parking, s’il vous plaît’, est peu susceptible d’être efficace. On ne peut s’empêcher de faire remarquer à l’agent qu’il ne risque pas de se faire obéir en s’abstenant de faire preuve de fermeté.

De voir les gens délimiter un espace en famille entre les filaos attachés les uns aux autres par les draps fleuris et paréos bigarrés est chose courante. Mais souvent, le banc public est annexé dans le territoire improvisé, le temps d’un pique-nique. Ils vous regardent, ébahis, lorsque vous leur faites la remarque, et mettent un peu de temps à accepter de bonne foi que, si le banc est public, ils ne peuvent pas le privatiser pour leur seul confort.

Un jeune homme crut être dans ses droits de mettre la musique à tue-tête sur la plage à six heures du matin, l’heure du jogging des riverains. Il se braqua à la première remarque et insista sur son droit de faire comme bon lui semble dans un lieu public. Il se borna à ne pas comprendre que les autres n’ont pas à subir sa musique et qu’il n’était pas chez lui dans son espace privé. Le genre qui entend raison seulement sous la menace d’une intervention policière.

La négation de l’espace public

De ce manque de retenue, voire même de vulgarité, qu’on a vu se répandre depuis des années dans les grandes villes modernes à l’étranger, on croyait que nous en serions préservés pour un certain temps dans la petite société conservatrice de l’île, régie par bien de codes qu’on ne défait pas au gré des caprices individuels.

Que nenni ! Les incivilités ont fini par s’inviter au fil des années. Exemples : les conversations téléphoniques à haute voix, peu discrètes sur le trottoir ou sur la route devant le domicile privé, pimentées d’un postillon d’injures terminant par mama, si besoin est, à l’arrêt d’autobus, dans le transport public où la musique du téléphone pour tous est décidée unilatéralement.

La vulgarisation des voyages, facilitée à l’étranger par un pouvoir d’achat accru, s’est accompagnée d’un relâchement dans le comportement chez l’adulte, et chez l’enfant-roi, une tendance à prendre la salle d’attente de l’aéroport pour un terrain de jeux où on se pourchasse joyeusement. Et dans l’avion, n’en parlons pas ! On joue, on crie et on hurle sous le regard bienveillant des parents. Une contamination qui n’a pas encore atteint le hall de l’aéroport SSR ni les avions d’AM pour l’instant. Mais elle est bien visible dans les allées des supermarchés où les enfants se donnent à cœur joie à courir dans tous les sens, à hurler ou à rouler par terre pour signifier leur mécontentement dans l’indifférence totale des parents de la jeune génération de trentenaires, peu soucieux de la nuisance sonore qui pourrait incommoder les autres.

Ces incivilités ordinaires ont en commun, avec les agressions musclées des individus réfractaires à un rappel à l’ordre, le refus de reconnaître aux autres le partage civilisé de l’espace public. Les rares policiers qui jouent aux justiciers en se livrant à un passage à tabac disproportionné d’un individu qui leur tient tête, comme l’incident dans un quartier ‘sensible’ pendant le confinement l’an dernier, sont également condamnables.

Il faut espérer que la violence contre les forces de l’ordre, diffusées sur France 24 à Maurice, ne serve pas de modèle à casser-du-flic, défoulement favori d’une certaine racaille en mal de sensation forte. Sinon, le mot sovaz, mot passe-partout tiré du vocabulaire limité dont dispose le parler kreol, et utilisé pour désigner le comportement le plus bénin, du jeune homme qui fait le galant à celui qui a une mentalité d’arriérés, et à l’extrême, celui qui cogne pour un rien, risque de trouver tout son sens si certains s’autorisent à venir aux coups et à tuer au gré de leurs caprices. Les « sauvageons » et « sauvages », on en récolterait par grappes. Déjà, le cutter, couteau, sabre, et récemment le revolver, servent à régler disputes, adultères, guerres des bandes et tutti quanti.

On n’est pas à un stade de « sauvagerie » dans les rapports du public avec les autorités. Le laxisme est loin d’être à l’ordre du jour dans le maintien de l’ordre et de la paix par les autorités, et la population – dans sa grande majorité – adhère aux concepts de responsabilité et devoir, les limites de la volonté individuelle et l’intérêt collectif, et la nécessité d’une entente par le dialogue dans les rapports sociaux civilisés. Mais il faut veiller à ce maintien de l’équilibre nécessaire et, entre autres moyens, la MBC pourrait, dans son rendez-vous quotidien avec la population, être mise à contribution pour expliquer des concepts qui ne sont pas bien compris par certains membres du public.


* Published in print edition on 26 March 2021

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