‘Le PTr peut encore s’appuyer sur un socle électoral rural, susceptible, dans de bonnes conditions, de faire jeu égal avec le MSM’

Interview: Jean-Claude de l’Estrac – Journaliste et ancien ministre

« Si Pravind Jugnauth parvient à mobiliser le pays sur une vision à long terme… dépouillée de mesurettes électoralistes quinquennaux, il peut espérer un prolongement de son mandat »

‘Le MMM est aujourd’hui essentiellement un parti urbain. Les deux partis redeviennent donc électoralement complémentaires’

 


L’année 2020 est arrivée, et dans son sillage, des menaces pour la planète à cause des conflits incessants entre les grandes puissances militaires et économiques. Nous avons donc proposé à notre premier invité de cette nouvelle année de commenter la situation politique tant au niveau national qu’international. Jean-Claude de l’Estrac qui a été tour à tour ministre des Affaires étrangères et ministre du Tourisme, ministre du Développement économique et du Plan, ministre de l’Industrie et des technologies industrielles, nous livre ses commentaires en se basant sur ses connaissances à propos du monde politique et aussi ses expériences personnelles des affaires de l’Etat.


Mauritius Times : Les choses sérieuses vont commencer à partir de cette nouvelle année, et fort de sa majorité parlementaire le Gouvernement devrait connaitre un début de mandat, et même d’ici les trois prochaines années, plus calme et plus serein qu’il ne l’a été lors de la mandature précédente – sauf si le dénouement par rapport aux pétitions électorales ne chamboule l’équilibre politique dans le pays. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Claude de l’Estrac : Je suis certain qu’à partir de la rentrée parlementaire, la vraie-fausse lune de miel dont profite pour l’instant la majorité, sera définitivement terminée. L’opposition parlementaire regroupée sera une redoutable machine de guerre ; elle compte dans ses rangs quelques-uns de nos parlementaires les plus expérimentés et les plus compétents. Je prévois des séances parlementaires encore plus houleuses que celles que nous avons connues.

L’opposition a déjà annoncé la couleur en menaçant de boycotter la rentrée officielle. Elle est dans la logique de sa contestation de plusieurs aspects des dernières élections. Tant que la Cour suprême n’aura pas statué sur la légalité ou non des dernières élections, nous resterons dans un flou politique qui donne du tonus aux oppositions. Et même si la Cour devait éventuellement rejeter les pétitions, le Parlement va devenir la scène de toutes les empoignades.

* On saura davantage sur les intentions du Gouvernement et du leader de l’alliance MSM-ML suite à la lecture du discours-programme le 24 janvier prochain. En attendant, qu’est-ce que les actions prises par ce Gouvernement depuis le début de son mandat vous informent sur son agenda politique et gouvernemental ?

Je n’attache pas un grand intérêt au discours-programme qui risque d’être un nouveau catalogue de promesses et de bonnes intentions. J’attends plutôt les propositions budgétaires. Il me tarde, comme je pense pour beaucoup de citoyens aussi, de savoir comment le Gouvernement se propose de financer toutes ces largesses induites par les élections.

Même si certaines de ces mesures peuvent se justifier sur le plan social, il demeure que des questions légitimes se posent quant à la capacité d’un pays si endetté à les soutenir sur le plan économique dans le long terme.

Quant aux actions prises depuis le début du mandat, je n’en vois pas beaucoup, sinon la valse des nominations visant à consolider l’Etat Jugnauth.

* Le Gouvernement aura fort à faire pour relever les défis qui guettent le pays – des défis sans doute plus grands que durant la mandature précédente dans différents secteurs : l’économie et le financement des mesures populaires des dernières élections, la dégradation de l’environnement, le social, l’éducation, etc. Dispose-t-il, à votre avis, de l’équipe pouvant apporter des solutions durables à chacun de ces défis ?

Les défis sont immenses, en effet. Ils deviennent chaque jour plus complexes du fait d’un environnement international qui se dégrade tant politiquement qu’économiquement. Sur le plan intérieur, nos principaux secteurs de production s’essoufflent. Nous n’avons pas encore entendu le vigoureux discours, la définition de la nouvelle vision susceptible de revigorer notre écosystème.

Je crois vraiment que le prochain discours du budget et les mesures qui seront annoncées en sont le tournant. Le nouveau ministre des Finances ne nous a gratifiés que de généralités jusqu’ici ; il est très attendu car ce premier discours du budget devra donner la tonalité économique du nouveau mandat. Après quoi, au Parlement, il devra affronter deux anciens Premier ministres et deux anciens ministres des Finances.

* Les choses se compliquent également dans d’autres secteurs : l’industrie sucrière où petits et grands planteurs de la canne à sucre éprouvent de grosses difficultés depuis la baisse du prix de notre sucre, le tourisme et le secteur manufacturier, en particulier le textile, s’essoufflent, les inégalités dans notre société s’accentuent. Quelles stratégies prônerez-vous pour construire une alternative soutenable ?

Nous pouvons réfléchir en nous appuyant sur deux expériences : la première est que le pays a progressé, au cours des dernières décennies, en ajoutant sans cesse de nouveaux piliers de production économique sans jamais abandonner l’existant. Au sucre, nous avons ajouté le tourisme, au tourisme nous avons ajouté le textile, au textile nous avons ajouté les technologies de l’information auxquelles nous avons ajouté les services financiers.

‘What next ?’ Telle est la question qui se pose aujourd’hui. La Biotechnologie ? L’Intelligence artificielle ? L’environnement et l’Ecologie ? L’Agro-alimentaire ? Pratiquement tous ces secteurs sont nouveaux pour nous. Comment faire ?

Deuxième expérience : il faut faire ce que nous avions fait pour sortir de trois siècles de tyrannie sucrière. La diversification économique a été réalisée grâce à l’expertise étrangère importée. Des Hongkongais, des Indiens, des Sud-Africains, des Français. C’est le modèle singapourien, le modèle doubaïote. Le pays a de grands atouts pour attirer ici des cerveaux du monde entier. Mais je doute de notre capacité à une ouverture de cette ampleur.

Sur la question de l’égalité, ce Gouvernement fait chaque jour la démonstration qu’il ne considère pas que tous les citoyens sont égaux. Avec juste un peu plus d’un tiers des suffrages, il est en train d’ériger le « noubanisme » en système de gouvernement. Ce n’est pas nouveau, Anerood Jugnauth l’avait fait après les élections malsaines de 1983.

* des solutions durables nécessiteraient probablement dans certains cas l’adoption de mesures dures et souvent impopulaires et qui pourraient faire l’objet d’une résistance de la part de la population. Qu’envisagez-vous en termes de climat social et politique dans de telles conditions ?

C’est un gouvernement qui pratique une forme de populisme qui le pousse à chercher à ne jamais antagoniser l’électeur, à toujours le caresser dans le sens du poil. Il en résulte une gouvernance molle de balayeur-sous-le-tapis. Ce n’est pas soutenable à long terme. Un jour ou l’autre, il faudra bien passer à la caisse.

* Effectivement, gagner les élections, c’est une chose, diriger le pays pendant les prochaines cinq années avec des promesses électorales à tenir et les grands projets infrastructurels à financer – ce qui vont peser lourd dans le budget national -, ça promet d’être compliqué. Voyez-vous le Gouvernement relever ce défi sans trop de casse ?

J’ignore le calcul que fait le ministère des Finances. Il compte quelques cadres de grande expérience habitués à jongler avec des situations improbables. On a peine à croire que le Gouvernement navigue à vue, sans boussole et sans carte.

Mais les entrepreneurs et investisseurs ont besoin de prévisibilité et, pour l’instant, nous sommes tous dans l’expectative. La réponse à votre question sera donnée à l’occasion de deux rendez-vous cruciaux : le prochain rapport du Fonds monétaire international (FMI) et le discours du budget.

* C’est dans sa gestion des affaires de l’Etat durant la période post-électorale que Pravind Jugnauth fera montre de sa capacité ou non de relever les défis qui guettent le pays, en particulier, son économie. Il a pu jusqu’ici ériger le MSM comme un grand parti – au moins au même niveau que le Parti Travailliste – sur l’échiquier politique. Quelle opinion faites-vous du politicien et du Premier ministre ?

Il est beaucoup trop tôt pour juger de la performance de Pravind Jugnauth en tant que Premier ministre. Jusqu’ici, fort des douceurs offertes à différentes catégories de citoyens dans un contexte électoral, il a tenu le beau rôle. C’est dans les difficultés, dans l’adversité et les calamités que l’on juge de quel bois chauffe un leader. Pravind Jugnauth, de ce point de vue, n’a pas encore été testé. En revanche, le politique a gagné ses galons.

* Les Travaillistes avaient comme programme l’introduction d’une politique de rupture avec les pratiques du passé. Nous ne savons pas vraiment de quoi il s’agissait, mais si rupture il en faut, que mérite le pays en termes de véritable rupture, selon vous ?

La rupture annoncée m’avait paru plutôt comme un slogan de campagne sans réel contenu programmatique. Cela dit, compte tenu des défis que le pays devra relever dans les mois et les années à venir, une rupture culturelle avec nos pratiques gestionnaires et nos modes de pensée me semble indispensable.

Mais je ne vois pas encore, ne serait-ce que l’amorce d’une réflexion, sur la nécessité de changer de paradigme. Quand elle existe, elle vient le plus souvent de la société civile. Et elle n’est pas écoutée.

* Pour revenir aux élections de 2019,la performance du Parti Travailliste dans ces élections avec 33,50% de votes recueillis démontre qu’une bonne partie de son électorat est toujours là à soutenir le parti, alors qu’en ce qui concerne le MMM, c’est sa 10ème défaite. Comment se présente l’avenir pour ces deux partis et les leaders respectifs, à votre avis ?

L’avenir des deux partis est programmé : le parti Travailliste vient de faire la démonstration qu’il peut encore s’appuyer sur un socle électoral rural, susceptible, dans de bonnes conditions, de faire jeu égal avec le MSM.

Le MMM, de son coté, doit se rendre à l’évidence : il est aujourd’hui essentiellement un parti urbain. Les deux partis redeviennent donc électoralement complémentaires.

* Qu’en est-il des leaders de ces deux partis? Etes-vous de ceux qui pensent que ‘their time is up’ ?

Si ce n’est pas déjà le cas, je crois qu’il le sera dans cinq ans, au moment des prochaines élections. Je pense que les deux leaders se sont faits une raison ; ils préparent la succession chez chacun des partis dans la perspective d’une alliance électorale. Mais il n’est pas impossible que le MSM se soit renforcé entretemps. Pravind Jugnauth est un chef de parti relativement jeune ; s’il parvient à mobiliser le pays sur une vision à long terme dépouillée de mesurettes électoralistes quinquennaux, il peut espérer un prolongement de son mandat.

* Par ailleurs, il y a présentement les tensions entre les Etats-Unis et l’Iran, et le Département de la défense américaine a envoyé six bombardiers B-52 à la base militaire de Diego Garcia, dans le cadre des préparatifs d’une éventuelle action militaire contre l’Iran. Quoiqu’en dise l’ONU, voyez-vous l’archipel des Chagos revenir dans le giron de Maurice de sitôt ?

Fort heureusement, il semble bien que les deux pays sont maintenant dans une stratégie de de-escalade, ce qui ne veut pas dire que la guerre de mots soit terminée. Mais pour l’instant, il apparait que l’option militaire n’est plus prisée.

Quant à l’utilisation de la piste de la base de Diégo Garcia par les bombardiers B-52, ce n’est pas une première. C’est exactement ce qui s’était passé lors de la guerre du Golfe, suite à l’invasion du Koweït par l’Irak.

Et l’on peut prévoir que Britanniques et Américains vont se saisir de l’occasion pour justifier la présence de la base militaire dans leur combat contre « le terrorisme ». Du point de vue strictement géostratégique, les Américains estiment que la base de Diégo Garcia leur est encore plus utile aujourd’hui qu’elle ne l’a été dans les années 70.

De ce fait, malgré les pressions politiques et diplomatiques, les avis juridiques, les condamnations rituelles de l’Assemblée générale des Nations unies ou d’autres instances internationales, je ne vois aucune chance d’un retour d’une des plus importantes bases américaines dans le monde passer sous la souveraineté mauricienne.

En revanche, j’ai toujours pensé que Maurice devrait déployer une stratégie diplomatique pour tenter d’obtenir une rétrocession des autres îles, dont Peros Banhos et Salomon, faisant partie du territoire du ‘British Indian Ocean Territory’.

* Aucun espoir non plus donc pour que Maurice soit compensée d’une façon ou d’une autre pour l’utilisation de son territoire pour abriter la base militaire américaine sur Diego Garcia ?

Pour les Américains, « compenser » comme vous dites Maurice, c’est reconnaitre la souveraineté mauricienne. C’est ce qu’ils ont toujours refusé. La question avait été soulevée par sir Seewoosagur en 1965, et depuis la position américaine n’a pas changé : « nous n’avons rien à négocier avec Maurice, nous reconnaissons la seule souveraineté britannique. » Et vous venez de voir, sous Boris Johnson, combien l’Amérique sait pouvoir compter, en toutes circonstances, sur le soutien indéfectible de son allié britannique.


* Published in print edition on 10 January 2020

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