Le prix fort

By Nita Chicooree-Mercier

Un défilé motorisé des protestataires contre la hausse du prix des carburants et de la vie chère organisé par Linion Pep Morisien (LPM) dans la capitale un mardi après-midi est une nouveauté par certains aspects dans le paysage des manifestations de rue initiées depuis 2020.

D’abord, la voiture n’est pas le moyen de locomotion de tout un chacun pour se rendre dans la capitale ; les ouvriers, les petits salariés, les employés de bureau prennent l’autobus, en général. Se priver d’une journée de salaire est quelque peu risqué par les temps qui courent.

L’usage de la voiture est surtout destiné à la sortie dominicale en famille pour un pique-nique animé par tout un tam-tam sur les plages de l’île. La voiture comme moyen d’exprimer le mécontentement comporte un aspect individualiste qui est moins susceptible de susciter l’adhésion populaire.

Une foule dans les rues brandissant pancartes et criant des slogans hostiles au gouvernement, honorée par la présence physique des dinosaures, ténors et autres Avengers héroïques sauveurs de la nation, tous masqués comme à cette date mémorable du 29 juillet 2020 à Port-Louis, c’est quand même d’une autre trempe (!). Et le tout couronné par la liesse populaire dont on a eu un remake dans un esprit de grande fraternité et de solidarité avec le tam-tam et, scellé par des baisers échangés entre les gens du commun et les nanties des bungalows du coin un 12 septembre 2020 à Mahebourg. 

Il faut avouer que la voiture, même en klaxonnant pour mettre un peu d’ambiance, est moins fun. C’était aussi prévisible qu’une manifestation dans les bagnoles risquait de ne pas carburer fort…

En évitant de programmer l’opération aux heures de pointe entre 7 hres et 8 hres du matin, il y a eu le souci d’éviter un excès de zèle à créer un embouteillage monstre qui aurait pu mettre à dos collégiens, automobilistes et tous les pressés du matin qui convergent vers la capitale au volant de leur voiture et, pour lesquels le temps c’est l’argent, inféodés au capitalisme sans filtre qui aiguise l’appétit d’un bon nombre d’individus. En fin de compte, la manifestation aurait pu être contreproductive et se retourner contre les organisateurs.

Bien entendu, tout en cautionnant l’opération, la presse a pris le soin d’en délimiter les limites et de proscrire tout acte de vandalisme et de saccage de biens publics et privés. Une précaution qui évite de voir débarquer les gabelous à quatre heures du matin chez soi pour avoir encouragé la perturbation de l’ordre public. Port-Louis n’est pas Paris et les Mauriciens ne sont pas particulièrement fans des Gaulois réfractaires, Astérix et Obélix.

Cette nouveauté que représente l’Opération Escargot est un mimétisme de manifestations de l’île sœur où c’est monnaie courante de crier sa colère contre la mère patrie, la métropole. Des files de voitures à n’en plus finir dès 7 hres du matin à bloquer toute circulation dans le but de faire plier les autorités. Une leçon bien apprise, parmi d’autres, dans l’art et la manière de tenir tête aux gouvernants, avec une nuance, toutefois, car la violence de saccage et pillage style Black Blocs au blouson noir infiltrés dans les rangs des ‘Gilets Jaunes’ n’est pas dans les mœurs des locaux.

Quant à la propension à imiter les cousins de la Réunion, on retrace la genèse aux images des pneus en flamme diffusées par la chaîne de télévision de la Réunion jadis RFO, que certains à Maurice ont cru bon de prendre comme modèle. Un premier aperçu en 1999 lors des émeutes, qui a fait des émules au gré des crises de colère ici et là pour le grand bonheur de ceux qui comptent en tirer un capital politique.

La réaction populaire suscitée par la comparaison du prix de l’essence, du diesel et du gaz aux Seychelles et à Singapour et à la Réunion souligne la différence des revenus de la moyenne des gens dans ces pays et ne tient pas compte du coût de la vie qui accompagne ces revenus perçus comme étant relativement élevés. Si, aux Seychelles, paradis pour touristes à la recherche d’exotisme tropical resté intact, un archipel d’îles si peu peuplé à mourir d’ennui, le prix d’un simple sandwich pâle et fade était très élevé dans les années 90 et idem pour les autres commodités, on imagine bien le montant aujourd’hui. Si un salaire minimum plafonne dans les Rs80,000 à Singapour, le loyer moyen d’un appartement modeste dans les tours à dix étages avoisine les Rs 40,000, et je vous en passe du prix des produits alimentaires, légumes, viande et poisson, tous importés en raison de l’exigüité de la ville-état.

A la Réunion, si le salaire minimum tourne autour de Rs 48,000 et Rs 56,000, un coup d’œil au prix des légumes, de viande et de poisson fait réfléchir. Les brèdes se vendent 2 à 3 fois plus que le prix pratiqué à Maurice, le prix normal des carottes et aubergines reste entre Rs 18 et Rs 33 plus cher à la livre qu’à Maurice. Le poisson thon frais local est à une moyenne générale de Rs 220 la livre alors qu’il est entre Rs 70 Rs 80 à Maurice. Les autres poissons s’invitent dans votre assiette à Rs 350 et Rs 400 la livre. Le pain maison à Rs 2.60 est une spécialité mauricienne, une baguette simple est à Rs 43 à la Réunion. En revanche, la promotion de la viande congelée importée offre, par périodes, des opportunités d’achat à un prix moins élevé que dans les supermarchés de Maurice. La fabrication locale de beurre, huile, farine ou jus de fruit est inexistante à la Réunion. La bonbonne de gaz est passée à plus de Rs 960.

Le loyer moyen d’un appartement de 45 mètres carré se situe entre Rs 25,800 et Rs 30,000 ; un appartement de 80 mètres carré se loue dans les Rs 12,000 dans les régions côtières à Maurice, et pour une maison de 4 pièces, il faut débourser une moyenne de Rs 60,000 à la Réunion, donc, inaccessible à la majorité des ménages.

Les Mauriciens vivant dans les régions rurales ne paient pas la Property Tax ni la taxe sur l’épargne dont l’annonce souleva un tollé en 2009. Les logements sociaux de 2 à 8 étages sont, il est vrai, généreusement mis à disposition des classes sociales vulnérables, à Rs 4,000 mensuel à la Réunion. Toute comparaison ignorant ces critères reste partielle et partiale.

Les nouveaux logements pour les classes populaires à Maurice sont quand même des maisons de 3 à 4 pièces agrémentées d’un petit jardin et, certains d’un jardin d’enfants, et le tout pour une somme dérisoire à rembourser pendant X années. C’est du luxe comparé aux pays à revenus plus élevés. Une maison avec jardin n’est quand même pas rien et mérite d’être appréciée à sa juste valeur. Dans le long terme, le Gouvernement pourrait ne plus se permettre cette générosité à Maurice et, l’option des immeubles de 20 à 30 étages s’imposerait alors pour les revenus faibles où les familles nombreuses se comptent le plus.

Les temps sont difficiles même dans les pays les plus avancés où un bon nombre se contente d’un repas par jour. Au 15 du mois, il reste à peine 100 euros aux nombreux jeunes et retraités. Les cartes de rationnement (ration cards) distribués aux plus démunis et le nombre des sans domicile sont en nette augmentation.

Si la dépréciation de la roupie s’évalue par rapport aux devises fortes, c’est à se demander pour combien de temps le dollar et l’euro maintiendront ce statut. Les coups de massue livrés par le yuan et le rouble au dollar et à l’euro dans la vente du pétrole par la Russie, l’Arabie saoudite et le Qatar n’assure en rien la pérennité des monnaies fortes. Cet équilibre des monnaies est vraiment souhaitable dans le monde d’aujourd’hui. Maurice en profitera tôt ou tard.

Une manifestation devant l’ambassade des Etats-Unis et les bureaux du représentant de l’Union européenne, en particulier, ceux du couple franco-allemand, ténors de l’UE, serait beaucoup plus percutante. Car, finalement, ce sont eux les vrais responsables de ce pétrin économique qui empoisonne la vie des milliards d’habitants dans le monde entier. Qu’on ne se trompe pas de coupable!


Mauritius Times ePaper Friday 27 May 2022

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