« Le Parti Travailliste a intérêt à ne pas sous-estimer l’effet Pravind Jugnauth. S’il le fait, ce sera à ses dépens »

Interview: Rama Valayden

‘Pravind Jugnauth est en train de jouer avec Collendavelloo… Il l’a déjà abaissé sur la question de privatisation, mais il le fait tout en le caressant’


Premier mai : Journée internationale des travailleurs, symbole de lutte ouvrière pour l’acquisition des droits, symbole de la recherche des citoyens de conditions de travail décentes… Mais, à l’île Maurice, cette journée a été longtemps utilisée par la classe politique pour attirer les foules et parfois, selon certains, berner la classe des travailleurs. Où en est la prise de conscience aujourd’hui des citoyens, et des hommes et des femmes politiques ? Rama Valayden nous en parle.


Mauritius Times : Les élections ne sont pas pour demain – autant que l’on sache – du moins même pas pour cette année-ci contrairement aux affirmations de Paul Bérenger. Pourquoi donc les spéculations de ces dernières semaines autour des alliances en prévision de 2019 alors que l’actuel Gouvernement donne l’impression de vouloir se donner un bilan ‘vendable’ avant de démarrer les négociations ?

Rama Valayden : C’est clair qu’en parcourant tous les discours de Pravind Jugnauth que les élections générales ne seront pas avant août 2019. Mais il faut aussi savoir que le Gouvernement ne pourra pas dépasser décembre 2019. Certains diront que le Gouvernement pourrait continuer encore quelques mois après décembre 2019 mais cela sera difficile car il y aura des contestations au niveau de la cour suprême.

Le plus sûr, c’est que les élections seront tenues après les Jeux des îles de l’océan Indien. Le Gouvernement va « capitaliser » sur une ferveur nationale et sur une moisson de médailles qui pourrait, je souligne, l’aider à obtenir des votes supplémentaires. Est-ce qu’il y aura des élections avant ? Ce sera très difficile à dire, mais il ne fait aucun doute que des partielles pourraient survenir suite à la démission de certaines personnes venant des bancs du Gouvernement si ce dernier ne parvient pas à redresser pas sa cote de popularité.

Des élections partielles vont entraîner un effet de domino, poussant ainsi le PM à tenir des élections générales anticipées au plus vite afin de ne pas subir une plus grande défaite lors des élections générales…
Quant aux spéculations par rapport aux alliances, cela forme partie de notre histoire politique, car tout le monde sait que ce sont seulement les alliances qui réussissent à remporter les élections.
En 1967, le Parti Travailliste a pu remporter les élections grâce à l’alliance contractée avec le CAM. Sir Seewoosagur savait pertinemment qu’il ne pouvait se permettre de sous-estimer la force électorale du CAM. Le CAM aurait pu s’allier avec le PMSD et un ‘swing vote’ de 6% aurait bouleversé les résultats.

En 1976, si le PMSD s’était allié au Parti Travailliste, le résultat aurait été complètement différent. C’est ce que Sir Kher Jagatsingh avait déclaré après les élections générales malgré le fait qu’il n’était pas un fervent partisan d’une alliance avec le PMSD.

Les spéculations concernant les alliances sont le reflet de ce qui se passe au niveau des groupes de pression, et là, je parle surtout de ce puissant lobby – celui regroupant les capitalistes importants qui possèdent la grande partie des richesses de l’île Maurice. Il me semble que certains partis se sont mis dans un état d’asservissement des intérêts de ce puissant lobby financier, ce qui explique l’intérêt de ces partis politiques de ne réfléchir qu’en termes de possibilités d’alliances et rien en termes de programmes.

Comme les partis politiques ont presque tous les mêmes bases de pensées, il n’y a donc pas de clash idéologique. Ce qui importe à leurs yeux, c’est la manière de se retrouver au pouvoir pour mieux servir les intérêts de ce puissant lobby.

En ce qui concerne l’actuel gouvernement, son programme se limite à créer un ‘feel-good factor’ dans un pays où on voit de plus en plus de chantiers de construction un peu partout à travers l’île. Malheureusement pour le Gouvernement, il devra d’abord se libérer des scandales qui lui collent comme des ‘tattoos’ difficiles à enlever… Par ailleurs, je dois aussi ajouter que même si Pravind Jugnauth a pris de l’étoffe depuis qu’il a accédé au poste de Premier ministre, il a devant lui un obstacle à franchir : le Privy Council.

* Que souhaite prouver le Gouvernement MSM-ML en organisant un grand rassemblement à l’occasion du 1er mai alors qu’il s’était éclipsé pour la partielle au No. 18, tout comme les principaux partis de l’opposition – le PTr et le MMM – ont aussi joué aux abonnés absents mardi dernier ?

Ce Gouvernement n’est pas populaire. Donc le 1er mai a été l’occasion pour lui de rassembler par tous les moyens une foule qui servira comme une perche pour monter plus haut. Le Gouvernement a rassemblé une bonne foule mais, pour gagner, il faut savoir convaincre les autres – ceux qui ont grossi le rang des abstentionnistes au cours des dernières élections.

C’est dommage que le Parti Travailliste, qui a été à la base de tous les développements dans le pays et de presque tous les acquis des travailleurs, ait choisi de ne pas organiser un rassemblement en ce 1er mai. Le Parti Travailliste aurait pu l’organiser différemment et même mobiliser une très grande foule, ce qui aurait fait tiquer tous les autres partis du pays – ceux du Gouvernement et ceux de l’opposition. On aurait pu penser en termes d’activités à la ville comme à la campagne car on ne doit pas oublier que le PTr est le seul parti national qui existe en ce moment.

* Par ailleurs, il ne semble pas qu’il y ait aujourd’hui deux pôles de pouvoir à la tête de l’Etat, l’un dirigé par SAJ alors qu’il occupait le poste de PM, et l’autre par son fils. Pravind Jugnauth semble avoir pris les choses en main depuis qu’il a assumé les fonctions de Premier ministre. Avez-vous cette même impression?

Oui, il donne effectivement l’impression d’être parvenu à maitriser les rouages liés aux fonctions premier ministérielles. Il me semble aussi qu’il contrôle ses troupes – ceux de son parti et même ceux du ML. C’est cette maîtrise des mécanismes de l’Etat qui lui fait prendre aujourd’hui de l’étoffe. Mais il ne faut pas oublier qu’il a beaucoup appris de son père, de Paul Bérenger et aussi de Navin Ramgoolam.

Aujourd’hui, Pravind Jugnauth ne pourra plus venir de l’avant avec des arguments tels que ce n’est pas lui qui est fautif de quelque manquement mais une autre personne. En effet, il a un contrôle total sur le ministère des Finances et sur l’appareil opérant au sein du PMO qu’il utilise à des fins propagandistes, ce qui l’a beaucoup aidé à parfaire son image publique.

Selon moi, le Parti Travailliste a intérêt à ne pas sous-estimer l’effet Pravind Jugnauth. S’il le fait, ce sera à ses dépens. A noter aussi que c’est le seul parti, le MSM, dont le leadership ne souffre pas de contestation. Ceci dit, Pravind Jugnauth aura quand même à faire face à l’appel du DPP devant le Privy Council, et cet appel sera déterminant pour son image et son avenir.

Par ailleurs, dans ses discours, Pravind Jugnauth continue à utiliser tous les arguments et des arguties contre Navin Ramgoolam. Pourquoi ? Est-ce qu’il a peur ? Ou pense-t-il que finalement le choix sera entre Navin Ramgoolam et lui ?

Le peuple décidera en sa faveur s’il parvient à déposer un bilan flatteur. Mais il ne faut pas oublier que le peuple a cette fâcheuse habitude d’oublier les progrès accomplis sur le plan économique, mais rarement les scandales qui ont jalonné un mandat gouvernemental. Il ne faut pas oublier, par exemple, la campagne axée sur le « Shining India » du BJP, qui n’a pu éviter une grande défaite lors des législatives.

Un Parti Travailliste réformé, réorganisé avec un programme clair sur la démocratie, les libertés, la démocratisation de l’économie, les droits des travailleurs et des salariés, la sécurité alimentaire et aussi avec l’environnement au centre de toute action peut écrabouiller facilement tous les autres partis et sans nécessité de béquilles.

* Sur les épaules de Pravind Jugnauth repose désormais la lourde responsabilité d’assurer la survie du MSM post 2019, et ses options politiques futures en seront déterminantes. Quelle opinion faites-vous du style premier ministériel de Pravind Jugnauth et de sa gestion des affaires de l’Etat jusqu’ici ?

Le style du PM est un style qui repose sur un PR très réfléchi, un management de la presse et des réseaux sociaux bien futés.

  • Lors des dernières élections générales, le MSM avait une équipe bien rodée avec le fameux slogan ‘viré mam’.
  • En 1983 le MSM avait aussi un slogan fort ‘coq santé soleil levé’.

Depuis les élections, le MSM continue à maîtriser les réseaux sociaux alors que les autres partis politiques sont à la traîne. Ils ont les moyens pour le faire et il ne faut pas oublier qu’ils vont, d’après moi, innover encore plus alors que les autres partis peinent à trouver une machinerie pour contrer le MSM sur ce terrain-là.

Le Parti Travailliste peut contrer le MSM avec le soutien d’une armée de volontaires. Mais il faut donner plus d’autonomie à ces volontaires pour argumenter… et ‘manze crane’ nos adversaires sur les réseaux sociaux. Mais, pour préparer les prochaines élections générales, il faut que l’équipe soit déjà en place.

Pour revenir à Pravind Jugnauth, il faut reconnaitre qu’il maitrise les appareils de l’Etat, et chaque mois qui passe, si on ne fait pas attention, on verra qu’il commencera à avoir du charisme et ce sera enfermé dans la tête des tous les Mauriciens qu’il est un rude travailleur comme jadis Bérenger. Déjà le style commence à faire plaisir. Attention donc mes amis du Parti travailliste, il faut s’organiser et ne pas se voiler la face. Ne croyez pas que la mangue, c’est-à-dire le pouvoir, tombera d’elle-même de l’arbre.

* Le voyez-vous plus politique, calculateur – comme l’était Navin Ramgoolam – qu’impulsif que son père SAJ ? Qu’est-ce que sa gestion de l’affaire Gurib-Fakim et de l’autre Collendavelloo-Privatisation de la CWA vous indique ?

Pravind Jugnauth a beaucoup appris de son père, de Paul Bérenger et de Navin Ramgoolam. Le côté calculateur, c’est un mélange Ramgoolam et Bérenger. Il sait aussi que son parti n’a pas une assise nationale. Il sait que son patronyme impose un certain respect et, en même temps, fait tiquer beaucoup de gens. Il sait aussi qu’il est le Premier ministre parce que c’est un deal forcé – du moins en terme de « timing » – sur son père conscient de tous ces facteurs.

Il a « construit » sur son atout. Il a appris aussi qu’en tant que Premier ministre, on peut “laisser venir” pour ensuite étouffer son adversaire. Mais, d’autre part, il parle trop sur trop de sujets ; la parole du Premier ministre doit être plus régalienne. Ramgoolam savait faire du Mitterrand comme Bérenger savait faire du Mendes France. Toute proportion gardée !

Ce qui est sûr, c’est qu’il est loin d’être comme son père – l’impulsif. L’affaire Gurib-Fakim, c’est l’ancienne Présidente qui s’est pourfendue avec sa démarche ratée de mise en place d’une commission d’enquête. C’est le Premier ministre qui a bénéficié de sa démission, du moins dans l’opinion publique.

Il est en train de jouer avec Collendavelloo qui n’a pas beaucoup d’options politiques afin de s’assurer que si demain il doit pactiser avec Duval ou Bérenger, ces derniers seront meilleurs enfants et sans grand moyen de marchandage. Objectivement, les grands patrons voient que Pravind Jugnauth défend mieux leurs intérêts que les deux leaders. Il a déjà abaissé Collendavelloo sur la question de privatisation, mais il le fait tout en le caressant. C’est du grand art.

* En parlant du projet de privatisation de la CWA, la presse a fait état de l’isolement d’Ivan Collendavelloo au sein du Gouvernement même si on le défend publiquement. Si cette démarche de privatisation ne constitue pas une tentative de diversion des autres affaires qui ont dominé l’actualité ces dernières semaines ou le signe précurseur de son exit du Gouvernement, comme le pensent certains observateurs politiques, qu’est-ce qui serait en jeu pour que le ministre Collendavelloo persiste avec son projet au risque de rendre le Gouvernement très impopulaire ?

Collendavelloo a essayé mais il a déjà abdiqué. Il va très vite se ressaisir et comme un chat qu’on a poussé de la fenêtre du 13ème étage, il est tombé sur ses pattes. Il va danser sur les ordres du Premier ministre. Posez-vous bien les questions :

  • Est-ce que Collendavelloo peut se passer du Gouvernement ?
  • Est-ce que vous avez vu un soutien des parlementaires ML à Collendavelloo ?
  • Est-ce que Collendavelloo a le soutien des syndicats – ONG ou autres sociétés socioculturelles ?
  • Est-ce que Collendavelloo peut s’allier avec le MMM? Avec le PTr? Avec le PMSD?

Donc quel avenir l’attend ? A moins qu’il pense à un hara-kiri politique ! Mais comme je sais qu’il est tout sauf imbécile, tout laisse conclure qu’il restera aux basques de Pravind Jugnauth pour longtemps encore.

*quelques bribes d’information ont été circulées faisant état des intentions du Gouvernement sur son projet de réforme électorale : augmentation du nombre de parlementaires, abolition du ‘Best Loser System’, introduction de la ‘Party List’ sur la base de la représentation proportionnelle, ce qui ne serait pas au goût du leader du MMM. Voyez-vous quelque réforme électorale pouvant recueillir les trois quarts de majorité sous le mandat du Gouvernement MSM-ML dans les conditions politiques actuelles ?

Le Gouvernement viendra sûrement de l’avant avec un projet de réforme à l’Assemblée nationale et je pense que, dans la même foulée, il y aura un « Bill » pour le financement des partis politiques.

Le MMM sera contrarié à voter avec le Gouvernement quoiqu’il en dise. Et je suis sûr que ce sera ces deux ‘Bills’ qui jetteront les bases d’une alliance MSM-MMM. Mais je ne crois pas qu’il y ait un seul parti “mainstream” qui veut abolir le ‘Best Loser System’ et surtout pas à la veille des élections générales.

Moi, je suis contre le ‘Best Loser System’. Un dosage de représentation proportionnelle pour permettre l’élargissement de la représentation politique à l’Assemblée nationale… Pourquoi pas !

5% comme seuil permettra, par exemple, à Jack Bizlall, Lindsey Collen ou Ashok Subron et autres membres d’être d’une autre “tonalité” et d’un discours différent à l’Assemblée nationale. Je crois que le Gouvernement peut gagner gros sur ce projet et comme il n’a rien à perdre…

* Xavier Duval a attiré des critiques pour avoir dit, samedi dernier, son opposition contre l’abolition du ‘Best Loser System’ et le maintien du recensement communal. Ses commentaires ont été qualifiés de « recul pour le pays » par le MMM, « morcellement de la population » selon Satish Faugoo du PTr, « maladroits » par Bobby Hurreeram du MSM. Franchement, M. Valayden, connaissez-vous quelque formation qui ne fait pas son propre exercice de recensement communal pour le besoin de ses campagnes électorales – cela au niveau de chaque circonscription, de chaque ‘ward’ et de chaque chemin et ruelle du pays ?

Les facteurs communaux, castes, races, religions et origines jouent un rôle très important lors des élections, surtout les élections générales. Les e-books, les données et autres statistiques sur le “communalisme scientifique” sont sur tout les IPad des stratèges des partis politiques. 50 ans après l’indépendance, on pense toujours en des termes qui font honte. Pourquoi ne dit-on pas la vérité ? C’est parce qu’on a honte.

Mais il faut avoir honte de nos leaders qui ne savent pas prendre des décisions de principe. L’électorat est en avance sur eux. Combien de partis politiques viendront dire clairement qu’ils sont contre le maintien du ‘Best Loser System’ ? Qui sont les partis politiques qui sont en faveur du ‘Best Loser System’ ?

Et si, demain, un individu conteste le fondement, c’est-à-dire le recensement de 1972 devant le Privy Council, qui est la base même du calcul pour la nomination des best losers ?

Et si, demain, la Cour Suprême ordonne un nouveau recensement ? C’est un cauchemar qui réveillera tous les démons de l’enfer mauricien. Il faut changer notre ‘mindset’. Et vite, comme il faut changer notre ‘mindset’ sur la “qualification” de celui qui peut devenir Premier ministre.

*Qu’est-ce que vous auriez avancé comme propositions pour respecter le ‘ruling’ du ‘UN Human Rights Committee’ afin de ne pas pénaliser tout candidat qui ne souhaite pas déclarer son appartenance ethnique ?

Simple. Un amendement à la Constitution permettant à toute personne de le faire. Qui votera contre cet amendement-là ?

* On parlait auparavant des abonnés absents pour le meeting traditionnel du 1er mai : les deux partis ‘mainstream’ – le MMM et le PTr. L’un a expulsé son leader adjoint, celui qui a trouvé son leader « dépassé et déphasé » récemment, l’autre s’est emprisonné dans une logique d’attente… de l’issue des procès de son leader. Etes-vous à l’aise avec cette situation ?

Le MMM, je comprends pourquoi. C’est un parti en décomposition à moins que Bérenger ne se retire et joue le rôle du mentor. Quand j’ai vu Wenger être applaudi par les ‘diehards’ de Manchester United à Old Trafford, j’ai pensé à Bérenger. Il peut jouer un rôle plus qu’un mentor s’il prend de la hauteur et laisse le parti à d’autres. Bérenger, qu’on le veuille ou non, n’est pas un « foot-note » de notre Histoire. Loin de là.

Mais le PTr, c’est différent. Nous avons connu Curé, Anquetil, Seeneevasen, Chacha Ramgoolam, Sir Satcam Boolell et plusieurs autres grands tribuns et le parti continue et continuera de plus bel. Ramgoolam gagnera son procès de Roches Noires ! Mais le parti doit se réorganiser autour des idées. Il doit mobiliser autour des thèmes et se préparer activement et sérieusement pour la prise et la gestion du pouvoir sans esprit revanchard. Comme leader, Ramgoolam doit assumer toutes ces responsabilités-là et, en même temps, jeter les bases de sa succession.

En politique, les encenseurs, il y en a beaucoup mais ceux qui disent les quatre vérités, il en existe sur une seule main ! À Maurice, si les flatteurs pouvaient voler comme les oiseaux il ferait noir… très noir.

 


* Published in print edition on 4 May 2018

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