« Le MMM, comme plusieurs autres partis, font face à des problèmes. Mais parler de la disparition du MMM, c’est aller trop loin »

Interview : Jocelyn Chan Low, Historien

‘Un PTr sans Ramgoolam est inimaginable pour l’instant, mais en politique on ne sait jamais’

Plusieurs observateurs ont relevé des paradoxes du système politique mauricien. Les résultats de l’élection partielle du no 18 ont renforcé ces paradoxes et ont aussi fait apparaitre d’autres contradictions. Chaque parti politique a été contraint d’analyser la situation. Force est de constater que les analyses des membres d’un parti politique ou de ceux qui sont proches de ce parti sont parfois contradictoires. Suite à la prise de position de Steven Obeegadoo dans les médias, nous avons invité Jocelyn Chan Low, historien, à nous donner son avis sur le positionnement du MMM sur l’échiquier politique aujourd’hui. 

 

Mauritius Times: A lire l’interview de Steven Obeegadoo dans la dernière édition de ‘Week-End’, la situation dans laquelle se trouve le MMM aujourd’hui serait grave, très grave même. Il qualifie la dernière défaite du parti en termes de « déroute », il parle de « l’image du MMM qui n’est plus crédible », d’absence de confiance de l’électorat, et d’un MMM « figé dans sa manière d’être, d’opérer », des instances et des structures « dépassées »… Partagez-vous son analyse ou faites-vous une autre lecture de la situation ?

Jocelyn Chan Low : Absolument pas. D’abord, le terme ‘déroute’ est un peu fort. Nita Juddoo est quand même sortie en deuxième position derrière Arvin Boolell dans une circonscription où le Parti Travailliste a toujours eu de solides assisses et où même le leader du MMM a eu des difficultés à se faire élire dans le passé.

Quant au pourcentage de votes recueilli par la candidate du MMM, faut-il rappeler que le MMM avait recueilli le même pourcentage ou presque à l’élection partielle de Flacq de 1998 et pourtant remportait, en alliance avec le MSM, les élections de 2000 quelques années plus tard.

Rien n’est statique en politique, et beaucoup dépend de la capacité des partis à exploiter en leur faveur les opportunités qui se présentent.

Quant à la crédibilité du MMM et l’absence de confiance de l’électorat, faut-il encore rappeler que cela touche l’ensemble de la classe politique mauricienne et des partis mainstream, d’où d’ailleurs le fort taux d’abstention aux diverses élections et le nombre croissant d’indécis.

En partie, cela est dû au système électoral et politique hérité à l’indépendance, ce qui entraîne inévitablement des alliances pré-électorales. Mais cela est aussi dû à l’affairisme de certains politiciens, au clientélisme politique, etc.

Or, sur ce dernier point, nul ne peut contester l’intégrité du leader du MMM. Mais il a un handicap — son origine ethnique. Les Mauriciens évoluent sur ce sujet mais pas assez vite et la cassure de 1983 a laissé des séquelles profondes.

Quant aux structures figées, certes le MMM d’aujourd’hui n’est pas le MMM d’avant, mais il reste présentement le parti le plus démocratique dans son fonctionnement. Et idéologiquement, le MMM a beaucoup évolué.

Ma lecture de la situation est donc très différente de celle de mon ami Steven.

Au fait, je vois éclater au grand jour les paradoxes du système politique mauricien. Le système électoral exige des alliances dont les Mauriciens ne veulent plus ; le système institutionnalise informellement l’ethnicité, car notre démocratie est une démocratie consociative où tout le monde doit être on board mais les mauriciens aspirent à la méritocratie.

Ils aspirent à plus de transparence, à la bonne gouvernance, à une démocratie plus participative, mais en même temps il faut une majorité de ¾ pour faire évoluer le système politique, car il faudrait des réformes constitutionnelles. Mais les mauriciens ne veulent pas s’aventurer dans la voie de la réforme constitutionnelle, par exemple, avec la représentation proportionnelle.

Aux élections de 2014, on a vu cela. Alors nous sommes dans une situation bloquée, et la classe politique fait les frais de cette frustration. Et le MMM n’en est pas épargné.

Cela dit, le MMM peut toujours revoir certains aspects de son fonctionnement, mais de là croire que cela amènera les indécis en masse vers le MMM…

* Mais pensez-vous que le MMM court effectivement le risque de disparaître, comme le soutient Steven Obeegadoo, si le « courant conservateur » – ‘qui pense qu’il faut continuer comme avant’ – parvienne à avoir le dessus sur le « courant moderniste » – ‘qui réalise qu’il existe un problème de fond’ ?

Y a-t-il un courant conservateur face à un courant moderniste ? Ou une lutte de pouvoir et un jockeying for positions ? Le MMM, comme plusieurs autres partis, font face à des problèmes. Mais parler de la disparition du MMM, c’est aller trop loin.

Je me souviens quand, en septembre 2015, j’avais donné un entretien à Mauritius Times où je disais que loin d’être fini politiquement, ‘Navin Ramgoolam is alive and kicking’, quelqu’un m’avait envoyé un SMS me disant que Navin Ramgoolam était un dead horse et le PTr c’était de l’histoire ancienne. Or, qu’en est-il aujourd’hui ? D’ailleurs, le faible score du candidat du PMSD à l’élection partielle de Quatre-Bornes est une indication qu’il n’y a pas eu de migration massive de l’électorat mauve vers les bleus, encore moins vers le MP. Donc, il ne faut pas exagérer la situation du MMM.

* On parle d’une décision de compromis que celle adoptée par le Comité central du MMM, samedi dernier, qui a consisté à renvoyer les élections au CC après la période initialement envisagée de mars-avril mais bien avant les prochaines élections générales – nulle mention n’est faite de la nécessaire analyse des causes de la dernière défaite du MMM. Mais, à bien voir les choses, il est clair que la direction du MMM, soutenue par le courant conservateur, est parvenue à éviter toute démarche de censure par le « courant moderniste ». La remise en question du parti est-elle envoyée donc aux calendes grecques et au fait ne se fera-t-elle pas ?

Si le courant moderniste était aussi fort qu’il le prétend, il aurait dû accepter la tenue des élections internes à travers lesquelles il aurait raflé la direction du Parti.

L’aile gauche avait eu le courage de le faire dans les années 70. Quant aux causes de la défaite du MMM, je crois que la question a déjà été débattue dans les diverses instances du Parti.

* Il y a eu le rapport du ‘task force’ mis en place et présidé par Steven Obeegadoo au lendemain des élections de 2014. On apprend qu’une seule des 35 propositions de ce ‘task force’ a été retenue – celle qui prévoit que chaque circonscription sera représentée par un homme et une femme au comité central ! Rien de surprenant donc que le MMM va au-devant des défaites lors de chaque élection, non ?

Il y a eu débat au sein des instances du Parti, et les militants ont décidé en toute connaissance de cause de l’acceptation ou non de certaines propositions. Certaines de ces propositions auraient pu être retenues, mais est-ce que cela aurait changé la donne ?

* Pensez-vous honnêtement qu’il suffit d’un examen en profondeur des causes des défaites du passé pour qu’on puisse rompre avec cette logique électorale dans laquelle le MMM s’est placé depuis presque une dizaine d’années maintenant ?

Sincèrement, je crois que les défaites successives du MMM sont dues en grande partie à la nature de son combat dans un système politique hautement ethnicisé. Pensez-y. 10 circonscriptions à forte majorité hindoue, 4 à forte prédominance de la population générale, 2 à forte prédominance musulmane, et 4 très partagées.

Et le MMM ne veut pas se contenter d’être un parti d’appoint mais veut être aux commandes du pays pour appliquer son programme, et non pour jouir des privilèges du pouvoir. Et depuis la cassure de 1983, s’est installée une certaine méfiance dans le hindu belt envers le MMM. Les élections de 2014 l’ont bien démontrée. Alors, comment sortir de ce dilemme ? Car Bérenger est et restera la figure centrale du parti.

* Neuf défaites consécutives pour le MMM, c’est grave, mais ce qui est encore plus grave, c’est, comme le souligne Steven Obeegadoo, que les 42% qui votent pour le MMM en 2010 sont descendus à 28% à 2015 et à 14% en 2017. Et, suivant cette logique électorale, le MMM va vraisemblablement au-devant d’une dixième défaite en 2019. Si cela devait se produire, qu’est-ce que cela signifiera pour le MMM ?

Malgré ces défaites, le MMM a énormément contribué au pays et a été l’opposition principale des gouvernements et, par conséquent, il a grandement contribué à faire éclater divers scandales. Et si Bérenger n’est plus le leader de l’opposition, la faute revient à qui ? A ces députés qui ont déserté les rangs du parti pour les raisons qu’on connait.

Le combat du MMM est un long combat et ceux qui connaissent Paul Bérenger connaissent très bien sa ténacité et son courage. Cela dit, il y a encore un long chemin à parcourir avant 2019. Et puis, il ne faut pas oublier qu’il y a une masse flottante d’indécis dans l’électorat que j’estimerais à au-delà de 50-60%. Et ils ne se décideront qu’à la dernière minute en fonction de l’offre politique. Le défi pour le MMM sera d’ajuster son offre politique en fonction de programme, des personnalités, etc., pour satisfaire cette demande.

* A Maurice, il arrive souvent que ce sont les alliances qui permettent aux partis en perte de vitesse de se maintenir en vie et éventuellement de survivre pour un bon bout de temps. La situation présente du MMM mais aussi le pragmatisme politique dicteraient plutôt la recherche de la bonne formule – une « winning formula » gagnante qui va assurer la survie du parti, comme le souhaiterait sans doute le « courant conservateur ». Qu’en pensez-vous?

Il y a deux choix qui s’offrent au MMM. Aller seul aux élections – ce qui aurait l’avantage de renouveler et de féminiser aussi davantage le parti. Et même si cela entraînerait une défaite, ce serait l’occasion pour le parti de rebondir, forte de son identité renouvelée.

L’autre option serait une bonne alliance avec un autre parti mainstream. Apres la défaite de Quatre-Bornes, peut-être que les militants seront plus enclins à accepter le principe d’une alliance…

* Une « winning formula » gagnante avec soit le MSM ou avec le PTr – avec ou sans Navin Ramgoolam ?

Un Parti travailliste sans Navin Ramgoolam est inimaginable pour l’instant, mais en politique on ne sait jamais. Mais le MSM, par contre, aura à trouver un partenaire pour contrer le retour au pouvoir d’un PTr revanchard, le ML ne valant plus grand-chose électoralement.

En outre, Pravind Jugnauth est en train de rehausser son image auprès de la population. Donc, la possibilité d’une énième alliance MSM-MMM n’est pas à écarter. Mais les alliances politiques are long in the making et tout peut arriver

* Pensez-vous que le MMM puisse prétendre remporter les prochaines élections générales seul, et cela, en présentant Paul Bérenger comme candidat au poste de Premier ministre ?

Valeur du jour, certainement pas, bien que dans une lutte à trois, tout soit encore possible. Tout dépend aussi de la composition du front bench, des candidats dans les différentes circonscriptions, de la campagne électorale elle-même, et aussi de la conjoncture politique et économique. Il ne faut surtout pas oublier les divers cas en cour pour Navin Ramgoolam et Pravind Jugnauth. Il est trop tôt pour se hasarder à faire des pronostics.

* Steven Obeegadoo disait aussi dans son interview à Week-End que Paul Bérenger est « irremplaçable ». Si tel était effectivement le cas, le MMM devrait logiquement connaître le même destin politique que le PMSD ou pire le CAM ou l’IFB… Votre opinion ?

Paul Bérenger, comme SSR, Gaëtan Duval et même SAJ sont devenus des institutions en eux-mêmes. Bérenger a été à la pointe du combat du MMM. Il a subi la répression, a été un prisonnier politique, il a été à l’avant-garde du combat des travailleurs pour retrouver leur dignité à travers le syndicalisme militant des années de braise. Il a été aussi un pragmatique qui a su adapter le programme économique du MMM en fonction des réalités locales et internationales.

De même il a fait évoluer les institutions politiques du pays. Et il a été un leader de l’opposition hors pair. Sur ce point, il est effectivement irremplaçable. Mais le MMM, comme le PTr, a de profondes racines dans l’histoire du pays. Et je suis certain que le Parti survivra Paul Bérenger.

Bien sûr, notre système politique étant ce qu’il est, le parti aura à se forger un nouveau leader. Mais ce leader, homme ou femme, ne devra pas se contenter d’être un technocrate ou un intellectuel de salon. Car le MMM puise son âme dans le combat du petit peuple. Il ou elle devra être un homme ou une femme de terrain, accessible à tous, possédant un certain charisme et dont le militantisme pour l’unité nationale, la justice sociale et la démocratie ne sauraient être mis en doute.

 

* Published in print edition on 2 February 2018

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