L’affaire des Chagos: Implications et conséquences

La restitution des Chagos à l’Etat mauricien est un long combat qui ne sera gagné que grâce à la persévérance, à la patience et à l’optimisme

Par Jaygobin Gopaul

L’annulation de la reception au Commissariat de la Grande Bretagne à l’occasion de l’anniversaire de la Reine Elizabeth II démontre, de toute évidence, que les hostilités sont ouvertes entre le Royaume-Uni et Maurice. L’affaire des Chagos ne peut pas être prise à la légère. Elle a des implications profondes et des conséquences qui vont au-delà d’un simple verdict en faveur de Maurice. Pour mieux cerner les enjeux, nous analyserons en premier lieu le vote décisif aux Nations-Unies par bloc.

Le vote

  • L’Union africaine. Victimes de la colonisation et, dans certains cas, de l’esclavage, les pays africains ont voté à l’unanimité en faveur de Maurice.
  • L’Asie. Egalement victimes de la colonisation, les pays d’Asie ont voté pour une très large majorité en faveur de Maurice avec quelques abstentions.
  • L’Amérique latine et les caraïbes. Considérés comme l’arrière cour des Etats-Unis, une majorité de pays sud-américains ont exprimé leurs sentiments en faveur de Maurice. Les autres se sont abstenus.
  • L’Europe. Maintenant que le Royaume-Uni a claqué la porte à l’Union européenne et que Trump a tourné le dos à l’Europe, les pays européens ne voient aucune utilité à soutenir le tandem Royaume-Uni – Etats-Unis. Certains de ces pays ont même voté en faveur de Maurice. La majorité d’entre eux se sont abstenus.

 Il est à noter que la Chine et la Russie qui s’étaient abstenus lors du premier vote ont voté par la suite en faveur de Maurice. L’Arabie Saoudite, alliée de toujours des Etats-Unis, a voté en faveur de Maurice.

Un succès inespéré

L’ampleur du succès a été au-delà des espérances. 116 pays ont voté en faveur de Maurice contre 6 seulement en faveur du Royaume-Uni. Le Guardian parle d’un ‘crushing defeat’ pour le Royaume-Uni. Pourtant le Royaume-Uni et les Etats-Unis ne sont pas restés inactifs. Le Guardian rapporte que “Washington had campaigned vigorously at the UN and directly in talks with national capitals around the world in defense of the UK’s control of the Archipelago”. Ce qui démontre un changement dans le rapport de force entre les pays du tiers-monde qui s’affirment et les grandes puissances qui ont toujours dicté leur volonté.

Selon le Guardian, le vote a laissé le Royaume-Uni “diplomatically isolated” et démontrerait l’impact considérablement réduit des Etats-Unis sur la scène mondiale. Par contre, grâce au succès du vote aux Nations Unies, Maurice est sortie grandie. La presse et les chaines de télévisions internationales ont relayé l’événement, ce qui a donné une grande publicité à Maurice comme non seulement un paradis touristique mais un pays qui “means business”, prêt à prendre des risques face aux puissants dans la défense de ses intérêts. Pour citer France 24 : “c’est à la fois un combat d’un David contre deux Goliaths et une bataille pour le devenir de l’une des dernières miettes de l’Empire colonial britannique.”

Un précédent

Le Royaume-Uni et les Etats-Unis n’ont pu empêcher ce qu’ils redoutaient : un vote aux Nations Unies créant un précédent. De ce fait, Maurice a montré la voie à d’autres pays ayant des revendications territoriales.

  • L’Argentine est en litige avec le Royaume-Uni sur les Malouines.
  • Le Président Rajoelina a rencontré le Président Macron qui a accepté d’ouvrir le dialogue sur les îles éparses aux larges des côtes de Madagascar.
  • La Chine revendique Taiwan sous protection américaine.
  • L’Espagne revendique Gibraltar occupé par les a
  • Chypre a signifié son intention de suivre la voie de Maurice dans sa revendication de la portion de son territoire excisé pour l’installation d’une base militaire par les Anglais.

Ce ne sont que quelques exemples. Les revendications sont légion.

Il est clair que nous avons aujourd’hui quitté le domaine du droit et que nous entrons dans une nouvelle étape qui promet d’être non moins ardue que la première. La nouvelle étape doit être caractérisée par une ouverture au dialogue entre les deux partis. Malheureusement les anglais sont réfractaires au dialogue comme le témoignent les discussions sur le Brexit d’autant plus que le verdict du tribunal de la Haye n’est qu’un avis non-contraignant.

Le rapport de force

Quand on considère l’importance du Royaume-Uni et celle de Maurice, la balance dans le rapport de force aurait dû se pencher en faveur du Royaume-Uni. Mais tel n’est pas le cas. Au tribunal de la Haye, 13 juges venant de divers continents sur les 14 se sont prononcé en faveur de Maurice.

Aux Nations Unies, 116 pays se sont prononcé en faveur de Maurice contre 6 en faveur du Royaume-Uni. Si l’on prend une organisation purement occidentale comme le G7, aucun pays n’a soutenu le tandem Royaume-Uni–Etats-Unis. Quant à l’Otan qui veille à la sécurité de l’occident, à part la Hongrie, aucun pays n’a soutenu le Royaume-Uni. C’est la raison pour laquelle le Guardian considère que le Royaume-Uni est « diplomatically isolated ».

Il est clair que Maurice a le soutien de la communauté internationale. Dans une déclaration à la MBC, David Snoxell, porte-parole du groupe parlementaire soutenant Maurice à Westminster, a déclaré que le Royaume-Uni n’est pas tenu à respecter le verdict de la Cour de la Haye qui est un avis consultatif mais qu’avec le vote aux Nations Unies, il doit se plier aux conditions du droit international.

Groupes de pression

Si au bout d’un délai de 6 mois, le Royaume-Uni persiste à ne pas céder les Chagos, que pouvons-nous faire contre une puissance soutenue par une super puissance ? Malheureusement pas grand-chose. Notre seul recours, c’est la pression sur le Royaume-Uni. Nous pouvons dès maintenant faire appel à certains groupes de pression.

  • Le leader de l’opposition Jeremy Corbyn. Il s’est déjà déclaré en notre faveur. S’il accède au poste de premier ministre, l’affaire des Chagos sera réglée.
  • Le groupe parlementaire à Westminster qui soutient le demande de Maurice. Ce groupe comprend des députés du Scottish National Party qui milite pour l’indépendance de l’Ecosse.
  • Le Commonwealth dont les membres ont voté massivement pour Maurice.
  • L’Inde. Il est vrai que l’Inde a participé aux manœuvres militaires dans l’océan Indien aux côtés des Etats-Unis. Pour cette raison, elle peut être une interlocutrice accessible et crédible. Le représentant de l’Inde a soutenu Maurice avec force aux Nations Unies.
  • Notre représentant permanent aux Nations Unies doit poursuivre son travail de lobby auprès des représentants d’autres pays et auprès des officiels des Nations Unies.

Importance de Maurice

L’affaire des Chagos a conféré une certaine importance à Maurice. Pour la première fois, nous sommes entrés en conflit avec une puissance. Si nous avons gagné une première manche, c’est grâce au professionnalisme d’une équipe composée d’hommes politiques, de hauts fonctionnaires et de juristes tous maîtrisant parfaitement les dossiers. Tout le pays a été sous les feux de la rampe grâce à une publicité internationale.

La République de Maurice est devenue un pion important sur l’échiquier de l’océan Indien. Contrairement aux Maldives et au Sri Lanka où des fractions pro-chinoises et pro-indiennes plongent le pays dans l’instabilité, nous naviguons entre la Chine et l’Inde traitant en personne avec le Président Xi Xinping et le Premier ministre Narendra Modi. Il est temps que les mauriciens regardent le grand monde par-delà leur insularité.

La restitution des Chagos à l’Etat mauricien est un long combat qui ne sera gagné que grâce à la persévérance, à la patience et à l’optimisme. La vérité finit toujours par triompher.


* Published in print edition on 28 June 2019

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