La symbiose entre l’Etat et l’oligarchie dément le discours sectaire

Le procès des colons

By Aditya Narayan

Les débats au Parlement la semaine dernière ont vu ce que certains appellent le “procès des colons” d’autrefois. A entendre le ton des diatribes lancées par les don Quichottes modernes et les références au Code noir sur l’esclavage, on se demande si nos députés novices qui se complaisent dans ce registre ne se sont pas trompés de siècle. Car 50 ans après l’indépendance peut-on toujours se plaindre des anciens colons ? On aurait cru entendre Mugabe, qui avait pourfendu ad infinitum les colons qu’il avait remplacés au pouvoir, du début jusqu’à la fin de son règne.

« L’Etat, sous tous les gouvernements depuis 1968, a permis le développement de la bourgeoisie historique (oligarchie économique traditionnelle) dans le cadre d’un partage des richesses entre le secteur public et le secteur privé. Aujourd’hui, l’Etat agit comme agent du capitalisme avec la politique néolibérale fondée sur la facilitation des affaires, les dérégulations du marché et la fiscalité légère. Il y a une symbiose parfaite entre la bourgeoisie historique et la bourgeoisie d’Etat, qui démontre la duplicité et la perfidie d’un discours sectaire visant à jeter de la poudre aux yeux du public… »


Pour masquer l’incompétence, l’incurie et la corruption de son régime, qui a mené le Zimbabwe à la banqueroute entière, Mugabe avait recours à cette tactique politique archi-éculée qui consistait à brandir l’épouvantail du colon blanc à chaque fois qu’il était coincé politiquement. Le Zimbabwe est devenu un cas classique d’Etat en déliquescence (failed State).

Maurice n’est pas le Zimbabwe, loin s’en faut. Elle se veut d’ailleurs un modèle de succès en Afrique, voire l’exemple — projeté dans les médias internationaux – – d’un pays moderne qui a réussi pacifiquement sa transition d’un pays sous-développé à un pays à revenu moyen, aspirant maintenant au statut de pays à haut revenu. Pourquoi donc ce besoin de rappeler le passé esclavagiste? Cherche-t-on un bouc-émissaire pour l’échec de la politique d’intégration sociale comme en témoigne l’approfondissement des inégalités économiques entre les classes sociales? Ou est-ce une politique de diversion faisant appel aux instincts sectaires en ces temps où les mauvaises pratiques de gouvernance sont évidentes et prennent plus de relief dans le cadre de l’austérité imposée sur la population?

L’histoire de l’économie politique du pays, comme nous allons le démontrer, s’est construite sur une collaboration étroite entre la bourgeoisie historique (détenteur du pouvoir économique) et la bourgeoisie d’Etat (détenteur du pouvoir politique). L’Etat, sous tous les gouvernements depuis 1968, a permis le développement de la bourgeoisie historique (oligarchie économique traditionnelle) dans le cadre d’un partage des richesses entre le secteur public et le secteur privé. Aujourd’hui, l’Etat agit comme agent du capitalisme avec la politique néolibérale fondée sur la facilitation des affaires, les dérégulations du marché et la fiscalité légère. Il y a une symbiose parfaite entre la bourgeoisie historique et la bourgeoisie d’Etat, qui démontre la duplicité et la perfidie d’un discours sectaire visant à jeter de la poudre aux yeux du public.

Contexte historique

En 50 ans d’indépendance, les descendants des peuples colonisés (descendants d’esclaves et descendants des travailleurs engagés) ont occupé le pouvoir politique sans partage, avec une alternance entre deux principaux partis (Ptr et MSM) avec l’un ou l’autre en coalition avec un partenaire de circonstance (PMSD ou MMM).

Au lendemain de l’indépendance en 1968, le pays avait fait le choix délibéré de l’économie mixte pour permettre une collaboration active entre la bourgeoisie historique (oligarchie traditionnelle) et la bourgeoisie d’Etat (avec des représentants élus). Une alliance politique entre le Ptr et le PMSD, deux ennemis jurés, fut d’ailleurs conclue pour consacrer cette collaboration. Les choix économiques du pays étaient alors résolument tournés vers un libéralisme contrôlé mais fondé sur le refus des nationalisations (lesquelles par ailleurs avaient le vent en poupe dans le Tiers-Monde).

Entre 1969 et 1973, la coalition Ptr-PMSD avait lancé les bases du développement dans la zone franche d’exportation et le tourisme en privilégiant l’initiative privée. En même temps, le gouvernement mauricien avait négocié l’accès au marché européen pour le sucre mauricien (quota de 500, 000 tonnes à un prix garanti) grâce à la Convention de Lomé entre les pays ACP et l’Europe de l’Ouest. En contrepartie du marché acquis, l’industrie sucrière avait consenti à payer la taxe de sortie sur le sucre en sus de l’impôt sur les bénéfices de la société. C’était l’époque où la bourgeoisie historique accepta une fiscalité significative afin de garder ses droits de propriété et la capacité d’opérer dans un cadre légal assurant la paix industrielle et sociale.

Rentes économiques

Avec l’arrivée au pouvoir du MSM en 1983 (certes avec l’appui du Ptr et du PMSD), le libéralisme contrôlé devait céder le pas à un libéralisme plus ouvert fondé sur la facilitation des affaires et des allègements fiscaux. A partir de 1991, le libéralisme économique avait pris une forme débridée avec l’abolition de la taxe de sortie sur le sucre, la libéralisation du contrôle des changes et la centralisation des usines sucrières, dont le nombre devait passer de 20 à 5 dans les années subséquentes. En cours de route, l’oligarchie économique traditionnelle a bénéficié grandement de l’économie libérale avec des rentes économiques assurées.

Suivant la fin du Protocole sucre ACP-UE, qui était à l’origine de la chute du prix du sucre et de la fin de l’accès préférentiel au marché européen, le secteur privé traditionnel a obtenu le droit depuis 2000 de réorienter l’exploitation de ses terres agricoles vers le développement immobilier. Toutes sortes de plans (Integrated Resort Scheme ou Real Estate Scheme) ont été mis sur pied avec des incitations fiscales afin de développer des villas de luxe pour investisseurs étrangers payant rubis sur l’ongle en devises étrangères. Les rentes économiques du capitalisme historique ont donc augmenté considérablement. En outre, les Independent Power Producers fournissant de l’électricité à partir de la bagasse sont assurés d’un retour conséquent sur l’investissement avec un prix de vente fixe bien au-dessus du coût de production.

Parallèlement à l’exploitation de ces nouveaux créneaux de développement, l’oligarchie historique a bénéficié depuis 2005 d’une fiscalité légère avec la réduction de l’impôt sur les bénéfices de la société de 30% à 15%. En novembre 2011, le gouvernement Ptr-MSM-PMSD a aboli la taxe sur les plus-values réalisées sur la vente des biens fonciers alors que la taxe de conversion sur les terres agricoles, la taxe sur les morcellements et la taxe sur les cessions immobilières ne s’appliquent pas aux développements immobiliers IRS/RES. En juillet 2017, le gouvernement MSM a réduit l’impôt sur les bénéfices de la société de 15% à 3% pour les sociétés d’exportation de produits, un autre créneau de l’oligarchie historique.

Avant 2014, le gouvernement travailliste d’alors prônait une certaine démocratisation économique en vue de mettre fin à certains monopoles. Un conglomérat non-historique en particulier devait profiter de cette ouverture pour diversifier ses investissements dans les secteurs (assurance, immobilier, commerce, banque) qui étaient dominés par l’oligarchie historique. Le démantèlement de ce conglomérat en 2015 a mis une fin brutale au processus de démocratisation économique, renforçant en même temps les assisses de l’oligarchie historique.

Les investissements de la Mauritius Investment Corporation (MIC) à hauteur de Rs 80 milliards dans l’économie en vue de renflouer les entreprises en difficulté, par voie de prise de participation au capital et/ou de prêts, sont un ballon d’oxygène énorme pour le secteur privé. Certes, il y a un impératif de sauvegarder les emplois dans les secteurs touchés par la pandémie, mais la générosité publique ne saurait se dispenser des obligations de transparence, de redevabilité et d’imputabilité. De même elle ne devrait pas maintenir la concentration du capital financier et foncier entre les mains de l’oligarchie historique.

Donations politiques

Les intérêts économiques de l’oligarchie historique sont aussi sauvegardés par ses donations politiques aux principaux partis politiques. Cette générosité financière lui permet d’influencer l’agenda économique du gouvernement, d’arracher d’importantes concessions fiscales, de contourner les lois sur l’environnement et d’obtenir des marchés publics (travaux de construction, fourniture de produits/services). La déproclamation de certaines plages publiques aux fins de développement hôtelier et l’assouplissement des règles régissant le respect de l’environnement (lequel permet le bétonnage tous azimuts) sont d’autres concessions accordées sans tenir compte des impératifs du développement durable.

Quand le gouvernement voulait plafonner les dépenses électorales à Rs 80 millions par parti par élection dans le cadre du projet de loi de financement politique, il plaçait la barre très haut pour éliminer les petits partis de la course électorale. Puisque le financement privé à cette hauteur améliore les chances de réussite électorale des grands partis bénéficiaires, le champ politique est restreint à 2 ou 3 partis mis sous la tutelle des bailleurs de fonds privés.

Si le gouvernement était vraiment soucieux du sort des descendants d’esclaves, il aurait appliqué les recommandations de la Commission Justice et Vérité, plus particulièrement celles ayant trait à la restitution des terres à ceux qui en ont été dépossédés. Une grève de la faim effectuée par certaines victimes de dépossession fut arrêtée après que les autorités eurent fait des promesses d’action (notamment une Land Court). Depuis rien de concret n’a été fait au point où l’on parle d’une probable seconde grève de la faim dans le proche avenir par des personnes exaspérées par l’inaction de l’Etat et sa lenteur bureaucratique. Récemment, les autorités ont expulsé des squatteurs qui occupaient des terres de l’Etat en jetant sur le pavé des familles avec de petits enfants, contraintes depuis de vivre dans le froid hivernal sous des tentes de fortune.

En temps de crise, la stigmatisation sectaire ou les replis identitaires ne devraient en aucune façon être l’arme d’attaque ou le bouclier de ceux qui veulent faire diversion. Le diversionnisme ne fait jamais long feu. Qu’on nous épargne ces cris pleurnichards et hypocrites sur les victimes de l’esclavage. Ils sonnent faux. L’alignement de certains responsables politiques avec le camp de l’oligarchie historique est trop évident pour abuser quiconque.


* Published in print edition on 7 August 2020

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