« La rupture serait intervenue si l’Alliance de la Modernité avait remporté les élections en 2014 »

Interview: Jocelyn Chan Low

‘Si la politique va tourner autour du jeu des alliances à partir de 1983, c’est, en grande partie, dȗ au MSM’

‘Bérenger est un battant, un militant dont la vie ne changerait pas grandement s’il n’arrive pas au pouvoir’


Les citoyens sont exposés à toutes sortes de discours avant les élections. Quels éléments animent ou perturbent une campagne électorale ? Chaque parti politique fait des déclarations avant les élections. Mais toutes ne sont pas de même nature. Certaines sont identifiées et l’implémentation suit après les élections; d’autres soulèvent la question de compatibilité avec les droits citoyens. D’autres encore sont hypothétiques et tout le monde le sait. Jocelyn Chan Low nous en parle, fort de ses observations de terrain depuis plusieurs années.


Mauritius Times : Quelle lecture faites-vous du déroulement de la campagne électorale ? Voyez-vous toujours une lutte serrée en perspective, ou les choses sont-elles plus claires qu’on ne le pense ?

Jocelyn Chan Low : D’abord, au début on avait l’impression que le Gouvernement voulait prendre les partis d’opposition de court en proclamant la dissolution du Parlement subitement et en organisant des snap elections, après le lancement du Métro (Tramway pour utiliser le mot juste) Express et l’annonce choc de l’augmentation de la pension de vieillesse à Rs13,500.

Cependant, pour disposer d’un avantage stratégique, il fallait que la machine électorale du camp gouvernemental soit fin prête : liste de candidats chocs pour les diverses circonscriptions déjà établie, programme électoral bien élaboré, etc. Il faut le rappeler, au début de chaque campagne électorale, le gouvernement sortant se retrouve dans une posture défensive sur le terrain. Au niveau local, ses candidats se font rabrouer au sujet de l’absence des députés et ministres de la circonscription, du manque d’aménités et d’infrastructures locales, des promesses non tenues, etc…

Et cette période de récriminations peut durer deux à trois semaines avant que la tendance ne s’inverse. Dans tous les cas, c’est ce que j’ai constaté au cours d’une très longue expérience sur le coaltar, là où se jouent les élections.

Or, depuis la dissolution du Parlement, on a l’impression que le cafouillage est omniprésent au sein de l’alliance au pouvoir et au sein de ses alliés, comme on l’a constaté avec le ralliement d’Alan Ganoo au MSM, après un show burlesque et virevoltant qui s’est terminé avec l’octroi d’une poire comme symbole à son groupe par la ESC.

On a vu ensuite l’épuration qui a grandement décimé l’équipe au pouvoir au profit de néophytes — chanteur, animatrice, etc., — dont certains se révèlent être de piètres orateurs, ne pouvant même pas se rappeler le nom exact du leader de l’alliance à laquelle ils appartiennent ou même des partis la composant, tandis que d’autres étaient rattrapés par des postes très insultants envers le Premier ministre et d’autres membres du Gouvernement par rapport à ce qu’ils avaient publiés auparavant sur leur page facebook.

Il faut ajouter à cela les récriminations et guerres intestines avec déclarations publiques fracassantes, amplifiées par les réseaux sociaux, entrainant des musical chairs surprenants alors que d’autres candidats pressentis tel Leevy Frivet qui avait déjà labouré patiemment le terrain depuis quelques temps, sont sacrifiés, injustement dit-on, et d’autres ont décidé tout simplement de soutenir un parti adverse.

Il faut ajouter à cela la date du Nomination Day et des élections générales fixées pendant la période des examens du SC et du HSC, entraînant non seulement des cafouillages dans l’organisation même des élections mais témoignant d’une totale indifférence quant au droit civique d’un grand nombre de first-time voters. Il est certain qu’ils ne pourront pas suivre la campagne électorale en raison des examens et seront ainsi privés de la possibilité de ‘make an informed choice’ comme tout autre citoyen. Une porte-parole du Gouvernement a justifié cela en prétendant que les jeunes font du multi-tasking ! Mais quel parent consentirait à ce que son enfant rate les révisions pour des examens aussi importants, car son avenir en dépend, pour participer à une campagne électorale, que ce soit d’une manière active ou passive ?

Et finalement, l’empressement à dissoudre le Parlement a fait que le mini-amendement de 2014 par vertu duquel les candidats aux élections avaient le choix de ne pas déclarer leur appartenance ethnique n’a pas été renouvelé. Certes, on peut comprendre l’embarras de Pravind Jugnauth qui avait refusé de déclarer la sienne en 2014. Qu’aurait-il fait cette fois-ci face à Navin Ramgoolam ? Mais Ashok Subron a raison de dire que c’est Krouink, la mascotte des derniers Jeux des Îles et symbole du Mauricianisme, qu’on assassine. L’image de Krouink, dont la candidature aux élections est rejetée parce qu’il ne peut décliner sa communauté est très forte en symbolisme.

* Qu’en est-il de la prestation de l’opposition jusqu’ici ?

D’abord, il faut dire que le Ptr, le PMSD et le groupe de Jean-Claude Barbier ont conclu une alliance électorale sans beaucoup de difficultés et semblent avoir réussi à mobiliser rapidement leur troupe, comme on a pu le constater par l’affluence dans les grands rassemblements organisés par l’Alliance Nationale. Bien que la finalisation de la liste des candidats risque de poser des problèmes, ces partis ont des candidats potentiels qui ont labouré le terrain depuis des mois, voire depuis des années.

Mais c’est le MMM qui semble avoir le plus réussi jusqu’ici. Tous les observateurs objectifs constatent le grand retour des militants au bercail, une fois que le doute s’est dissipé autour de la décision du MMM d’aller seul aux élections générales. Et avec les attaques fusant du MSM sur les frasques, scandales, ‘immoralité politique’ des dirigeants du PTr et vice versa, le MMM qui propose le slogan ‘les mains propres’ pourrait faire mouche.

De même la déclaration de Pravind Jugnauth que Bérenger n’a aucune chance de devenir PM a backfire, car le message peut être interprété de différentes manières. Finalement, l’utilisation de transfuges et autres ‘tourne casaques’ a suscité l’effet inverse escompté par l’alliance Morisien. – le MMM et son électorat pouvant être comparé à un ressort : plus on l’écrase plus il rebondit plus haut.

Le MMM a finalisé sa liste de candidats où l’on retrouve un bon nombre de jeunes et de candidates et tout l’exercice s’est déroulé démocratiquement sans grandes difficultés. Cet exercice terminé, le MMM a présenté les 20 points prioritaires de son programme avec sobriété et sérieux, très loin de la démagogie ambiante.

* On aurait cru bien avant le début de la campagne électorale et davantage aujourd’hui avec la confirmation de la tenue d’une lutte à trois que la lutte allait être très serrée, surtout dans les régions rurales. Mais il semble que les données ont changé depuis la mise au jour de l’affaire surnommée ‘Serenitygate’. Le Premier ministre a répliqué lundi dernier mais il n’a pas tout dit. Au fait il n’a pas répondu à l’essentiel…

Tout d’abord, je voudrais préciser qu’une lutte triangulaire était la norme de 1959 à 1982. A l’exception de 1967, les ‘élections de l’indépendance’, toutes les élections, incluant celle de 1982 étaient des luttes triangulaires. Il est vrai qu’en 1963, le PMSD n’avait pas proposé de candidats dans certaines circonscriptions pour laisser carte blanche à l’IFB face au PTr-CAM, mais il n’y avait pas d’alliance formelle entre les deux partis. En fait, si la politique va tourner autour du jeu des alliances à partir de 1983, c’est, en grande partie, dȗ au MSM qui, ne disposant tout au plus que de 20% de l’électorat, va très habilement faire et défaire des alliances stratégiques pré-électorales au gré des élections pour rester au pouvoir.

Il est vrai que dans la conjoncture actuelle, l’issue des élections générales reste toujours incertaine alors qu’en 1982, on pouvait prédire facilement un raz de marée MMM-PSM face au PAN (Parti de l’Alliance Nationale) mené par SSR d’un côté et du PMSD de l’autre.

Aujourd’hui, il y a eu un rétrécissement des hardcore des partis et un accroissement du nombre d’indécis. Ajoutons à cela les migrations de population des villes vers les régions côtières, l’impact du déplacement et de la concentration des artisans de l’industrie sucrière vers certaines circonscription à la faveur du VRS et la progression des évangéliques dont on connait très peu leur identité politique… Bien malin celui qui peut prédire les résultats des élections même en zone rurale !

Quant à l’affaire dite Serenitygate, j’ai vu à la fois le reportage de Top Tv et les réponses du PM et d’autres stakeholders. Mais l’affaire relève du domaine des légistes et autres constitutionnalistes sur le fonctionnement du Cabinet. Et, à ce stade, il est difficile d’y voir clair.

Evidement, j’ai visionné le film Serenity personnellement et le constat est qu’en sus d’être un énorme bide qui est sûrement en liste pour l’award du plus grand navet de l’année, ce film ne fait point de publicité pour la destination mauricienne excepté dans le générique de fin où est mentionné le Film Rebate Financing de l’EBD et le nom de quelques hôtels.

* Il parait aussi, selon les bruits qui courent, qu’il y aura d’autres reportages vidéo dans les jours à venir, ce qui risque de faire du tort à l’Alliance Morisien. Mais on prête l’intention à cette dernière alliance également de s’attaquer à son adversaire principal avec des vidéos qui auraient été montées, selon le leader du PTr, avec l’apport de techniciens israéliens. Tout cela ne va pas faire très joli, n’est-ce pas ?

Bien sûr. La technique employée par Top TV a fait ses preuves ailleurs, c’est-à-dire la sérialisation des ‘révélations’ d’affaires et de ‘scandales’, ce qui met celui qui est visé dans une posture très embarrassante car ses défenses se retrouvent anéanties par de nouvelles révélations.

En France, Mediapart a fait tomber bien d’hommes politiques grâce à cette technique médiatique. Et, dans un pays où il y a une grande défiance vis-à-vis des hommes du pouvoir, cela peut faire mouche. Mais l’alliance Morisien va sans doute sortir ses cartouches. Et, dans tout cela, c’est le MMM qui sortira grandi car un des points forts de sa campagne est l’intégrité de son leader, Paul Bérenger.

* La dernière annonce, c’est de la surenchère, car c’est bien de cela qu’il s’agit, concernant l’augmentation de la pension de vieillesse qui passe à Rs 9000 à partir de décembre prochain ? A quoi jouent les politiciens ?

Ce sont les Mauriciens eux-mêmes qui sont à blâmer. Nous vivons dans une société de consommation matérialiste et individualiste. Le Cardinal Piat a absolument raison : On ne peut vendre son vote au plus offrant. ‘Ne vendez pas votre conscience pour des gains personnels mais préoccupez-vous du Bien Commun’, écrit-il. Mais combien de nos compatriotes vont suivre ces paroles pleines de sagesse ?

Il est vrai qu’il faudrait amender les lois en ce qu’il s’agit de l’electoral bribery. Il faudrait redéfinir ce qu’est le vote buying. C’est un délit criminel, puni par des peines de prison. Aux Philippines, par exemple, même les promesses d’infrastructures, financières, etc., entraînent automatiquement la disqualification et l’emprisonnement.

C’est le seul moyen de combattre l’influence grandissante et pourrissante de la ‘money politics’.

* Donc, le programme politique, ou même le bilan quel qu’il soit du Gouvernement sortant ne compteront pas, comme souvent auparavant, et davantage en 2019 ? Et, au-delà du profil des candidats dans les différentes circonscriptions, dans l’ensemble ce sont les ‘freebies’, les différentes promesses faites ces temps-ci comme celle concernant l’augmentation de la pension de vieillesse, le dénigrement de l’adversaire ou même les attaques sous la ceinture qui vont faire que les partis/alliances vont gagner ou perdre les élections… C’est ça ?

Si l’on se réfère aux élections précédentes, le bilan du Gouvernement n’est pas le facteur déterminant. On l’a vu, par exemple, en 1995.

En ce qu’il s’agit des promesses avec la surenchère des divers partis, elles pourraient se neutraliser mutuellement. Par contre les 20 points prioritaires du MMM sont réalistes et réalisables, loin des surenchères démagogiques.

Il est aussi vrai que personne pour le moment n’évoque les difficultés à venir, par exemple comment la République de Maurice – avec ses différents piliers économiques, qui vacillent (à l’instar de l’industrie du textile qui licencie à tour de bras, ou le secteur des services financiers déjà ébranlé avec la fin de l’accord de non double imposition avec l’Inde, ou encore l’industrie sucrière qui est en crise tout comme le secteur du tourisme dont les arrivées diminuent de plus en plus ; en outre, à la fois la dette publique et le corporate debt sont extrêmement élevées) va-t-elle résister au choc d’une récession mondiale ou d’une crise financière qui se profile déjà dangereusement à l’horizon pour 2020 comme l’indiquent tous les rapports d’experts, à l’instar du rapport de la CNUCED du 25 septembre 2019…

Il y a dans les diverses équipes des économistes et des technocrates tels Vinay Ancharaz, Eric Ng, Rama Sithanen, etc.. Il faudrait bien qu’ils nous éclairent à ce propos.

* Ce qui est sûr cependant, c’est que ces élections vont être très « challenging » pour les leaders politiques, en particulier pour Pravind Jugnauth lui-même, mais aussi pour Navin Ramgoolam et Paul Bérenger. Quelles seront les conséquences d’une défaite pour chacun d’entre eux, à votre avis ?

Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam jouent très gros dans ces élections. Depuis peu, on assiste à l’émergence dans la vie politique à Maurice de ce que certains spécialistes désignent comme le Lawfare, c’est-à-dire l’instrumentalisation des procès au judiciaire pour décrédibiliser et de-légitimiser les opposants/adversaires.

Pour certains, le lawfare est en train de pourrir le processus démocratique dans certains pays comme le Brésil ou la Tunisie. Mais qui joue à ce jeu-là risque de se brûler à la longue car la roue peut tourner. Par contre, Paul Bérenger est un battant, un militant dont la vie ne changerait pas grandement s’il n’arrive pas au pouvoir. De ce fait, il est sans doute celui qui est le plus serein en ce moment.

* Les différents leaders politiques ont certes chacun un enjeu partisan mais aussi personnel dans ces élections, mais quel est, selon vous, l’enjeu le plus fondamental pour le pays ?

L’enjeu fondamental est le choix d’un leader intègre et d’une équipe compétente qui peut nous aider à affronter les grandes difficultés qui se profilent à l’horizon ; d’un leader et d’une équipe qui pourraient mettre fin à la défiance d’une grande partie de la population envers une classe politique trop souvent éclaboussée par les ‘affaires’ et ‘scandales’, qui redonneraient de la crédibilité à nos institutions, qui ont été grandement éclaboussées par le parti pris malsain des hommes qui les dirigeaient, et qui donneraient de l’espoir aux jeunes du pays en leur envoyant un signal fort que la méritocratie n’est pas un vain mot et qu’elle ne saurait être bafouée impunément dans notre République

* Nous sommes toujours dans le modèle westminstérien avec ses structures parlementaires et où les élections sont remportées en premier lieu au niveau de chaque circonscription, d’où l’importance du profil professionnel/ communal/castéiste des candidats, mais pensez-vous que nous nous dirigeons graduellement vers la présidentialisation du système et des élections ?

La présidentialisation y est déjà en grande partie. Mais il est vrai aussi que tout dépendra à l’avenir du profil des chefs des divers partis. Aurons-nous toujours des personnalités fortes à la tête des partis ? Ou tout simplement des produits artificiels de la communication ?

Il est vrai que le système électoral à Maurice a été construit pour encourager le party vote. Il n’empêche que le vote coupé est une réalité. Dans une lutte à trois, ce type de vote va peser de tout son poids dans les résultats du scrutin. Quant au profil du candidat, je crois que nous nous éloignons d’un modèle où l’électorat réclamait des notables, des professionnels, etc. Aujourd’hui, ce qu’il cherche au niveau local, c’est un candidat de proximité. Le profil idéal est le travailleur social qui a été longtemps sur le terrain.

 * Que voyez-vous d’autre pouvant intervenir en termes de rupture, implacable ou non, avec le système en place ?

La rupture serait intervenue si l’Alliance de la Modernité avait remporté les élections en 2014 car elle était porteuse d’une réforme électorale et constitutionnelle qui aurait instauré une deuxième république. La réforme électorale proposée aurait permis à certaines voix, par exemple, celle de la gauche altermondialiste, d’entrer au Parlement. Et l’élection du Président au suffrage universel aurait obligé les partis politiques à sortir de leur carcan ethnique.

Mais le projet avait aussi de grosses failles et, de toute façon, l’électorat l’a rejeté. Donc nous sommes back to business as usual.

* Ce qui demeure inchangé, presque inamovible, c’est l’omnipotence des différents leaders politiques au sein de leur parti respectif – et celle grandissante de leur « Innner Circle » ou « La Kwisin ». Il faut bien une rupture avec cela, non ? Ou est-ce une assurance pour les leaders et leur parti contre les transfuges potentiels et autres « traîtres » ?

Bien sûr, il faut démocratiser les partis. Mais le MMM a quand même fait de très gros efforts.

Par exemple, les Mauriciens ont pu suivre en direct, grâce aux réseaux sociaux, la manière dont la liste des candidats du parti aux élections a été votée par l’assemblée des délégués où chaque militant était libre de son vote et pouvait s’exprimer librement.

On ne peut qu’espérer que d’autres partis suivront cette tendance.

*Une dernière question : nous allons au fait avoir deux élections en même temps le 7 novembre prochain, la première opposant le PTr au MSM dans les circonscriptions rurales, et l’autre PTr v/s MMM en région urbaine. Paul Bérenger a-t-il eu raison de se présenter seul pour ces élections puisque la véritable bataille pourrait avoir lieu après les élections du 7 novembre prochain ? Ou voyez-vous Bérenger perdre son « gamble » ?

C’est difficile à dire. Dans une lutte à trois, le MMM peut prétendre enlever des sièges dans les régions rurales tout comme le MSM dans les régions urbaines. Il y aussi une très forte possibilité qu’on se retrouve avec un match nul à trois.

Comme je l’avais évoqué dans un entretien au Mauritius Times il y a quelques mois, dans ce cas, Paul Bérenger se retrouverait au point d’équilibre de la situation politique. Tout mouvement dépendant de lui, il deviendra le maître du jeu. Mais il est trop tôt pour tirer des conclusions.


* Published in print edition on 18 October 2019

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