La rupture est-elle enfin possible ?

Post-pandémie

Rien ne garantit que les choses vont changer irrémédiablement. Déjà la reprise des marchés boursiers à la faveur du sauvetage d’enterprises indique un certain retour à la normale qui n’est pas de bon augure pour l’avenir.

By Aditya Narayan

Avant l’avènement de la pandémie, des personnes bien intentionnées appellaient à une rupture avec l’ordre établi tant sur le plan du modèle économique que sur celui de la gouvernance générale. On se disait que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. Et puis est venue cette épidémie qui a tout remis en question avec des conséquences très graves pour la croissance, l’emploi et la dette publique. En même temps, elle a créé de nouvelles opportunités de changement qui paraissaient inimaginables il y a quelque temps. Est-ce que le pays saura saisir l’occasion pour permettre cette rupture si indispensable à un renouveau national ou se rabattra-t-il sur son modèle dépassé et ses méthodes inefficaces une fois la sortie de crise assurée?

Fragilité des équilibres

S’il y a une chose que cette crise a révélée au grand jour, c’est la fragilité des équilibres économiques que l’on croyait immuables. La pérennité des pôles de croissance traditonnels, notamment le tourisme, les industries d’exportation, le bâtiment et les services financiers, était considérée comme acquise. Après tout, malgré le déficit commercial colossal, on arrivait tant bien que mal à équilibrer les comptes de la nation avec une balance des paiements légèrement positive, alimentée essentiellement par l’apport de l’investissement direct extérieur dans l’immobilier de luxe et des capitaux extérieurs placés dans le secteur offshore.

Soudainement, confinement oblige, les hôtels se sont désemplis de leurs touristes avec une baisse de revenus considérable pour le pays en devises étrangères. L’industrie manufacturière d’exportation a perdu 40% de ses commandes. Le bâtiment est en perdition. La production locale périclite à cause du manque d’encadrement logistique.

Résultat des courses : on prévoit une contraction de 10% du Produit Intérieur Brut (PIB) et une armée de 100,000 chômeurs. Il faudrait, selon le ministre des Finances, Rs 50 milliards pour relancer l’économie avec pour résultats inévitables un déficit public plus fort (10% du PIB) et un endettement national plus élevé (frôlant 75% du PIB).

Sortie de crise

Maurice n’est pas seule dans ce marasme sans précédent. Des pays plus résilients économiquement voient leur niveau d’endettement public atteindre ou dépasser 100% du PIB, mais ils ont la capacité de rebondir avec une devise forte et une infrastructure économique robuste.

Désenchantée par les chocs économiques depuis 1997, l’opinion publique dans ces pays veut que la sortie de crise elle-même se fasse selon un nouveau paradigme, lequel puisse consolider le rôle de l’Etat comme régulateur des marchés, instaurer de nouvelles pratiques de gestion dans le secteur public, encourager le secteur privé à mieux concilier le développement et l’écologie, et jeter les bases d’une société plus égalitaire et plus démocratique. Dans cette perspective, les chantiers de réformes potentielles sont vastes ici comme ailleurs.

C’est l’ampleur de l’effort financier requis pour sortir de la crise qui impose justement une nouvelle approche économique. Comment va-t-on s’y prendre pour relever les nouveaux défis ? C’est une question primordiale.

Il ne s’agit pas uniquement de trouver les fonds nécessaires à la relance (emprunts sur le marché local, emprunts du FMI ou de l’Arabie saoudite) afin de faire redémarrer les secteurs en hibernation. On en trouvera sans doute.

La question la plus importante, c’est de savoir comment on utilisera l’argent emprunté, avec un lourd fardeau de dette, laissé aux prochaines générations, pour arriver à des niveaux d’efficience et de productivité économiques plus forts tout en assurant l’emploi, la survie de petits entrepreneurs et la solidarité avec les groupes vulnérables.

Sauver le capitalisme?

En 2008, l’aide massive de l’Etat en faveur des entreprises avait finalement sauvé un capitalisme financier débridé, avide de profits et réfractaire à la régulation. Les dix années suivantes ont vu une montée des marchés boursiers cassant tous les records avec l’enrichissement effréné de gros investisseurs, qui bénéficient parallèlement de baisses d’impôts conséquentes.

Il a fallu un mauvais virus pour percer les bulles boursières spéculatives qui ne reflétaient pas les fondamentaux économiques et donner un coup d’arrêt à la croissance vertigineuse et nuisible à l’environnement. Les adeptes de la décroissance fondée sur le développement durable et le refus de la surconsommation n’ont pas de quoi pavoiser car rien ne garantit que les choses vont changer irrémédiablement. Déjà la reprise des marchés boursiers à la faveur du sauvetage d’enterprises indique un certain retour à la normale qui n’est pas de bon augure pour l’avenir.

La crise de 2020 sauvera-t-elle le capitalisme encore une fois pour le rendre plus fort ? La réponse à cette question dépendra des politiques mises en oeuvre à court terme pour sortir de la crise (une urgence pour sauver les emplois) et de celles qui interviendront à moyen terme pour réorienter l’économie vers moins de productivisme, mais vers plus d’égalité, de partage et de sécurité économique.

Va-t-on enfin penser un modèle de développement alternatif pour pallier aux faiblesses structurelles telle que la dépendance stratégique au marché extérieur? Les premières démarches ne sont pas prometteuses à Maurice comme ailleurs.

Chez nous, l’Etat est venu au secours des entreprises sans rien demander en contrepartie (la sécurité d’emploi garantie, la prise de participation au capital d’entreprise ou le remboursement à terme de l’aide consentie). Les entreprises rentables qui déclaraient des dividendes ne méritaient pas d’aide mais l’ont eue quand même. Ailleurs, les grandes entreprises de production ou de distribution (Amazon, Walmart, Costco) ont déjà accéléré la robotisation des opérations et le commerce en ligne pour se prémunir contre les effets devastateurs d’une épidémie.

Des milliers d’emploi sont menacés. Les sociétés informatiques ont introduit des applications de surveillance qui enregistrent les contacts humains des individus soumis au test de dépistage, ce qui est une invasion de la vie privée à l’avantage des Etats autoritaires soucieux de surveiller les suspects en tous genres. Les restrictions sur les libertés civiles en temps d’urgence ont donné le goût des dérives anti-démocratiques aux pouvoiristes. Le capitalisme de surveillance est en vogue.

La mal gouvernance

Dans les entreprises d’Etat, la mal gouvenance continue de plus belle comme en témoignent la baisse de rentabilité effarante chez SBM (pour cause de créances douteuses de Rs 7,6 milliards en trois ans) et la chute d’Air Mauritius, dont les ailes sont plombées par des années de pertes successives.

Le secteur public avec son personnel pléthorique ne veut pas s’imposer la discipline financière nécessaire. Les syndicats tiennent à leurs acquis (augmentations salariales promises dans le rapport du PRB) alors que la donne a changé radicalement.

Les corporatismes étroits ont la vie dure dans le secteur public (pas de coupures significatives dans les dépenses au-delà d’une réduction générale de 10%) et le secteur privé (les entreprises rentables maintiennent les dividendes et les rachats d’actions).

La SBM s’est fardée d’un communiqué élogieux sur ses “prouesses” mais ignore le fond du problème des dettes rayées. Le pays s’est vu placer sur la “liste des pays à haut risque” de l’Union européenne parce que son dispositif de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme est jugé inadéquat. Au lieu de remédier aux carences, les autorités cherchent des faux-fuyants.

Du côté politique, l’Assemblée égislative a repris ses travaux mais, contrairement aux espérances, la dernière session s’est terminée en eau de boudin avec l’expulsion d’un leader de parti comme si les habitudes étaient tenaces. Il n’y a pas eu de consultations véritables entre l’opposition et la majorité sur les mesures projetées dans le Covid Bill.

Alors l’espoir d’une rupture est-il compromis? Le directeur du journal Le Monde Diplomatique, Serge Halimi, résume le pessimisme ambiant dans l’édition d’avril 2020 comme suit :

“Une fois cette tragédie surmontée, tout recommencera-t-il comme avant ? Depuis trente ans, chaque crise a nourri l’espérance déraisonnable d’un retour à la raison, d’une prise de conscience, d’un coup d’arrêt. On a cru au confinement puis à l’inversion d’une dynamique sociopolitique dont chacun aurait enfin mesuré les impasses et les menaces. La débandade boursière de 1987 allait contenir la flambée des privatisations; les crises financières de 1997 et de 2007-2008, faire tituber la mondialisation heureuse. Ce ne fut pas le cas.”


* Published in print edition on 12 May 2020

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