La réalité des ressources

By Nita Chicooree-Mercier

Un peu partout, il y a consensus sur le fait que le monde navigue dans le même bateau et qu’à force de prendre l’eau, il s’est mis à tanguer sur un océan ballotté par les vents hostiles. Ici et ailleurs, les capitaines se démènent comme des diables pour mener leur barque à bon port.

Ici, la gestion de peu de ressources dont dispose l’île est une préoccupation majeure des uns et des autres. C’est dans cet esprit qu’on se permet de nous adresser au ministère des Utilités publiques pour faire remplacer un tuyau rouillé qui fuit sur la route de la colline à la Pointe aux Canonniers. Plusieurs habitants du quartier ont appelé le 170, jusqu’à présent, et au bout d’un mois, il y a eu comme réparation un bricolage avec du caoutchouc pour limiter les dégâts. Le tuyau pourri fuit à cinq endroits et l’eau coule joyeusement jour et nuit. Le camion poubelle a eu la mauvaise idée de rouler sur le tuyau pourri et la fuite a repris de plus belle. La solution est de remplacer ce tuyau tout simplement et d’éviter ce gaspillage que tout le monde constate avec regret depuis deux mois. C’est ahurissant !

D’autre part, toute la population gagnerait à une campagne de sensibilisation sur l’utilisation de l’eau à usage domestique. A éviter le robinet grand ouvert sans interruption dans l’évier de la cuisine et dans la salle de bain. En Afrique du Sud, les hôtels rappellent aux visiteurs de passage que l’eau est une denrée précieuse dans le pays et recommandent de l’utiliser avec parcimonie. Ici, outre la construction d’hôtels à gogo, trop nombreux le long des côtes, certains ont doté chaque bungalow d’une piscine privée et ont exigé une fermeture de route à Trou-aux-Biches, par exemple, pour créer un lieu exclusif entre touristes de luxe. Une attention exagérée qui étonne les visiteurs de passage, reflet d’un orgueil démesuré centré sur un ‘entre-nous’ qu’affectionnent les auteurs de cette idée sortie de leur chapeau un beau jour pour réinvestir les profits de la compagnie.

Les Européens ont cette tendance fâcheuse d’ouvrir grand le robinet pendant toute la durée de la douche ou devant le lavabo matin et soir, de traiter une énergie comme un objet mis à leur disposition pour un libre usage. C’est un gaspillage qu’on peut éviter par un petit panneau dans la salle de bain des chambres d’hôtel invitant les futurs visiteurs à respecter un usage modéré de l’eau. Ils comprendront car les touristes d’aujourd’hui n’adhèrent pas à ce comportement de seigneurs sur les terres exotiques qui ont nourri ceux qui pensent leur faire plaisir. Une prise de conscience également auprès des habitants éviterait l’insouciance des cigales en temps d’abondance et les lamentations lors des périodes sèches.

L’orientation des pêcheurs vers l’élevage des poissons face à une réduction des revenus est un de ces exemples de voie de sortie lorsque les difficultés s’amoncellent. Ils ne pourront qu’être bénéficiaires d’une initiative innovante que représente ce type de micro entreprise. Cela permet de garder le pied marin sur mer et d’assurer sur terre une continuité de leur activité par un investissement lucratif qui trouvera toujours preneurs sur le marché local. Vivoter au jour le jour entraîne des conséquences qui demandent à être revues à la longue.

A peine trois semaines après le confinement la difficulté de s’approvisionner en légumes s’est fait sentir chez les végétariens purs et d’autres qui le sont à 80-90%. Compte-tenu des prix prohibitifs affichés dans les supermarchés (quand c’était affiché!) qui ont grandement profité de la situation en tant que seuls vendeurs, les gens ont vite trouvé la solution en s’approvisionnant directement chez les cultivateurs ou dans les petites échoppes le long des routes. Cette entorse à la règle a suscité quelques commentaires avec photos à l’appui. Les queues interminables et l’offre réduite des légumes dans les supermarchés ont refroidi un bon nombre de personnes. Il n’est pas question pour les veggies et autres de se tourner vers les morceaux congelés qu’offrent en abondance les rayons des supermarchés.

Les terres inexploitées pourront servir à développer l’agriculture par les planteurs tandis que s’exprime davantage la nécessité de mettre à la disposition des particuliers les terrains abandonnés en friche couverts de plantes sauvages, épineuses, lianes et utilisés comme dépotoirs pour objets encombrants dans les villages et les quartiers résidentiels le long des côtes. C’est une pratique courante qui gagnerait à être répandue. Très souvent les propriétaires résident ailleurs dans l’île ou à l’étranger et consentent en tout bon sens à laisser les voisins cultiver les terres. Il incombe au ministère de l’Agriculture et le District Councils de mettre sur pied ce type d’exploitation des terres qui existe dans d’autres pays. Il suffit de répertorier les terrains et de prendre contact avec les propriétaires, et aussi, de mettre les terres de l’Etat à la disposition des cultivateurs en attendant que se précisent d’autres usages bien-intentionnés des autorités. Les propriétaires n’ont rien à perdre, et l’Etat non plus. Ce sera un plus dans un projet accentué par la pandémie de se diriger vers l’autosuffisance alimentaire.

La plantation de courgettes – dont un vol de 250 kilos dans un champ annoncé parmi d’autres vols de légumes – semble destinée aux supermarchés et hôtels. Ce légume est inexistant sur le marché local; est très prisé dans la cuisine méditerranéenne et en Europe, et le populariser davantage ajouterait de la variété et du goût à la cuisine locale.

Le constat d’une interruption de fabrication de fromage de chèvre par quelques Italiens pour les besoins de leur restaurant et magasin suscite une réflexion une fois qu’on a dégusté le lait de chèvre distribué par un propriétaire de cabris dès le début du confinement. Pourquoi ne pas développer une fabrication artisanale à plus grande échelle qui pourrait satisfaire l’appétit d’une clientèle restreinte à ce jour mais qui pourrait s’élargir au fil des années ? Elargir l’offre et goûter autre chose que celui affiché sur les grands panneaux publicitaires flattant ‘le goût de l’île Maurice’ depuis des années, un fromage salé et pas terrible comme goût. La fabrication de fromage ne relève pas de la grande technologie, que l’on sache. On ne peut que se réjouir du grand projet d’autosuffisance pour l’heure en espérant que l’intention sera suivie des actes concrets.

La détresse et la pauvreté resurgissent de plus en plus, les vols de légumes se multiplient. Une faim qui a gagné chiens errants et chats marrons ronge les personnes en situation précaire. Se fait sentir également une impatience à se remettre au travail et une lassitude d’un enfermement qui perdure et qui comprime les libertés. L’adhésion du grand public aux mesures prises par le Gouvernement a été totale. On s’interroge néanmoins sur le grand déploiement des gabelous dimanche dernier sur les routes. Dans le nord, était-ce pour coller une amende d’un montant hallucinant aux éventuels pigeons à plumer ? Caméras de surveillance et contraventions tous azimuts pour entorses au code de la route, une mesure pour remplir les caisses du gouvernement des années 2007-2014 en imitant une mesure française de l’époque avec, en prime, dans le package, le modèle très classe de la montre Rolex.

La covid a eu l’effet dévastateur à travers le monde de vider les caisses de l’Etat et les poches des contribuables à faibles revenus. Avec une couronne d’épines sur la tête, le monde tourne en rond dans une passion quasi christique. Mais chaque crise ouvre les vannes de la connaissance en science, médecine et technologie et suscite de grandes passions d’exploration et de découverte. La réalité, c’est que la solution viendra non d’une quelconque entité juchée au ciel mais des ressources qui découlent des énergies dont dispose la terre, les matières premières et de la passion d’innover et de créer qui anime les esprits.


* Published in print edition on 29 May 2020

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