La politique transactionnelle prend le dessus sur les enjeux fondamentaux

Par Prakash Neerohoo

Dans les annales politiques du pays, l’on se souviendra de l’année 2019 comme celle qui fut marquée par le retour au pouvoir du MSM à la faveur des élections générales avec, en prime, une majorité stable acquise d’un scrutin à l’autre depuis 2014. 

Cela est vrai si l’on fait abstraction d’un autre développement non moins important survenu en 2019, notamment le jugement de la Cour Internationale de Justice en faveur de Maurice dans le litige l’opposant à la Grande Bretagne au sujet de la souveraineté sur l’archipel des Chagos.

Il va de soi que, sur le plan national, c’est la reconduction au pouvoir du gouvernement sortant qui aura le plus d’impact sur la politique et l’économie dans les années à venir. En effet, c’est le type de société dans lequel les Mauriciens espèrent vivre qui est l’enjeu de la gouvernance dans la présente mandature et après.


« En l’absence d’idéologies fortes séparant les protagonistes, on s’attendait à ce que le scrutin de 2019 se joue sur trois questions: la moralité, la méthode de gouvernance et le programme électoral. Les thématiques de la campagne s’en inspiraient, mais elles étaient loin de susciter de l’enthousiasme chez l’électorat. D’abord, l’idée de moraliser la vie publique, traduite dans un combat plus énergique contre la corruption, le népotisme et la fraude, n’a pas impressionné de toute évidence les électeurs en raison de « l’équivalence morale » entre les deux principaux compétiteurs. Ensuite, la méthode de gouvernance n’a pas été un facteur de différenciation entre eux vu qu’ils traînaient tous les deux des casseroles… »


Chaque scrutin national est l’occasion pour le peuple de choisir sa destinée entre la Continuité ou le Changement. Le changement peut être superficiel, ce qui implique que l’on change de locataire à l’hôtel du Gouvernement sans remettre en question le système dans une simple alternance au pouvoir. Qui peut être radical, ce qui suggère que l’on change tout le système de gouvernement. Au cours des 50 dernières années, le peuple a misé sur l’un ou l’autre tableau, en s’exprimant pour soit une grande idée (big idea) ou le maintien du statu quo.

Contexte historique

Il faut ici faire un bref rappel historique pour mieux comprendre l’évolution politique dans un pays multiracial vue à travers le prisme de la démocratie représentative,  et dégager les tendances d’un scrutin à l’autre.

En 1967, l’idée de l’indépendance politique qui fut proposée par le Parti travailliste et ses alliés, avec tous les espoirs suscités, rallia la majorité des suffrages (56%) en faveur d’un changement du statut constitutionnel du pays. Toutefois, les germes des identités multiples et conflictuelles, voire antinomiques, furent déjà semés durant la période précédant la décolonisation.

En 1976, au plus fort du débat idéologique entre le capitalisme et le socialisme, le projet de société alternatif proposé par le parti d’opposition MMM ne fut pas plébiscité par une majorité absolue de l’électorat, car une bonne partie fut séduite par l’idée de l’éducation gratuite proposée par le PTr, laquelle fut une expansion désirable de l’Etat-Providence.

 En 1982, désenchanté de la situation économique du pays, le peuple vota massivement pour un changement de société sur fond de la lutte des classes. Or, cet espoir de socialisme ne devait pas durer longtemps. Aux élections subséquentes en 1983 et 1987, l’idéologie céda carrément la place aux réflexes identitaires (identity politics) qui devaient jouer un rôle prépondérant dans le choix des élus.

Aux élections de 1991, 1995 et 2000, les replis identitaires furent relégués au second plan avec la formation des alliances nationales en lice. En revanche, l’identité ethnique des prétendants au pouvoir suprême fut projetée en force comme un facteur décisif pour décider de l’issue des élections en 2005 et 2010.

Il faut souligner que de 1983 à 2010, aucune grande idée de société ne fut vendue à la population puisque certains partis se contentèrent de militer pour la préservation de la structure sociale du pouvoir contre les aspirations d’autres partis.

En 2014, l’idée d’une deuxième République proposée par l’alliance PTr-MMM pour rééquilibrer les pouvoirs aux plus hauts échelons de l’Etat était novatrice, mais elle fut rejetée par l’électorat.

En 2019, le peuple opta pour la poursuite du statu quo lors du scrutin tri-nominal à majorité relative, lequel a révélé une fois encore le grand écart entre le nombre de suffrages et le nombre de sièges obtenus par chaque parti, accentuant ainsi les critiques contre les insuffisances du système électoral.

Paradigme politique

En 50 ans, le paradigme politique n’a pas changé à Maurice. Il est toujours fondé sur le rapport entre le centre et la périphérie du pouvoir politique, en vertu duquel la majorité occupe le centre et s’accommode des minorités à la périphérie. Ce rapport, soutenu efficacement par une démocratie représentative imparfaite, a assuré la stabilité sociale dans le pays contrairement à d’autres pays où les identités multiples (qualifiées de meurtrières par Amin Maalouf, auteur de ‘Les identités meurtrières’ et ‘Le naufrage des civilisations’) ont envenimé les divisions ethniques, posant une menace permanente à la paix civile.

Certains observateurs ont vu dans les résultats du scrutin du 7 novembre dernier le retour des réflexes identitaires chez l’électorat. Pourtant celui-ci avait le choix entre deux principaux prétendants au pouvoir issus du même groupe ethnique.  Le panachage des votes dans certaines circonscriptions urbaines en faveur des candidats des partis différents ayant le même profil ethnique en est un autre exemple cité. D’autres analystes ne trouvent pas d’intention maléfique au choix de l’électorat. Ils y voient plutôt une expression du communautarisme traditionnel qui fait élire ceux qu’il estime proches des aspirations de cet électorat, ses certitudes et ses craintes.

En l’absence d’idéologies fortes séparant les protagonistes, on s’attendait à ce que le scrutin de 2019 se joue sur trois questions: la moralité, la méthode de gouvernance et le programme électoral. Les thématiques de la campagne s’en inspiraient, mais elles étaient loin de susciter de l’enthousiasme chez l’électorat. D’abord, l’idée de moraliser la vie publique, traduite dans un combat plus énergique contre la corruption, le népotisme et la fraude, n’a pas impressionné de toute évidence les électeurs en raison de « l’équivalence morale » entre les deux principaux compétiteurs.

Ensuite, la méthode de gouvernance n’a pas été un facteur de différenciation entre eux vu qu’ils traînaient tous les deux des casseroles accumulées durant leur règne.  La « rupture » promise par le PTr était davantage un slogan qu’une théorie de gouvernance bien articulée. Finalement, le débat sur les programmes des partis s’est résumé à une liste de promesses semblables. A quelques exceptions près, tous les programmes se ressemblaient dans la mesure où les principaux partis partageaient un consensus sur les orientations économiques du pays et se revendiquaient tous du centre-gauche (la social-démocratie).

La politique transactionnelle

Ce qui a finalement départagé les partis à la ligne d’arrivée, c’est l’efficacité de leur politique transactionnelle. Gouverner est un art, mais gagner les élections et faire élire des députés est une science dans certaines démocraties libérales de nos jours.

Ainsi, la politique, au lieu d’être le tremplin pour un projet de société, a pris une nature transactionnelle. Il s’agit d’utiliser les techniques du micro-marketing afin de cibler des couches spécifiques de l’électorat, évaluer leurs besoins prioritaires et formuler des promesses pour les attirer dans le bassin électoral. Le but en est de fidéliser politiquement ces groupes d’électeurs en se mettant à leur écoute et en répondant à leurs demandes.

Le MSM, en premier, a ciblé des groupes entiers : les personnes retraitées (augmentation de la pension de vieillesse), les fonctionnaires (application par anticipation du rapport du PRB), les chauffeurs de taxi (promesse d’un versement de Rs 100,00 pour l’achat d’une voiture) et les contribuables urbains (suppression de la taxe immobilière sur une maison). L’agrégation de ces groupes ciblés fut importante et elle produisit des dividendes électoralistes certains pour le MSM.


« La politique, au lieu d’être le tremplin pour un projet de société, a pris une nature transactionnelle. Il s’agit d’utiliser les techniques du micro-marketing afin de cibler des couches spécifiques de l’électorat, évaluer leurs besoins prioritaires et formuler des promesses pour les attirer dans le bassin électoral. Le but en est de fidéliser politiquement ces groupes d’électeurs… Le MSM, en premier, a ciblé des groupes entiers : les personnes retraitées (augmentation de la pension de vieillesse), les fonctionnaires (application par anticipation du rapport du PRB), les chauffeurs de taxi (promesse d’un versement de Rs 100,00 pour l’achat d’une voiture) et les contribuables urbains (suppression de la taxe immobilière sur une maison). L’agrégation de ces groupes ciblés fut importante et elle produisit des dividendes électoralistes certains… »


Paradigme économique

La politique transactionnelle est ainsi devenue la norme en matière de stratégie électorale.  Elle ne change rien au paradigme économique en place depuis des décennies. Bien au contraire. Elle fait des rajustements à certaines politiques (pension de vieillesse, salaires des fonctionnaires, transferts sociaux directs) sans remettre en cause le cadre macro-économique.

Pourtant c’est le paradigme économique qui pose problème aujourd’hui avec l’essoufflement des différents secteurs de l’économie (le secteur manufacturier, le tourisme, l’agriculture, les services financiers). Il y a lieu de réinventer le modèle d’affaires du pays en réévaluant les forces et les faiblesses ainsi que les opportunités et les menaces à l’horizon.

Le paradigme économique a évolué pendant des périodes successives de libéralisme :

  1. La période 1983-2000 marquée par le libéralisme initial (l’abolition du contrôle des changes, les incitations fiscales à l’exportation, la baisse des tarifs douaniers sur les importations, la mise en place du secteur offshore) ;
  2. La période 2000-2005 marquée par le libéralisme avancé (la consolidation et la centralisation du secteur sucrier, la facilitation des affaires, les morcellements des terres et résidences de luxe pour investisseurs étrangers ; la défiscalisation du sucre d’exportation) ;
  3. La période 2005-2014marquée par le néo-libéralisme débridé (la fiscalité légère avec l’impôt uniforme de 15% sur les revenus et les bénéfices, le relâchement des règles sur l’attribution des marchés, la dérégulation des marchés) ;
  4. La période 2015-2019 marquée par le néo-libéralisme tempéré par l’expansion de l’Etat-Providence, l’introduction de l’impôt négatif, le salaire minimum, la hausse des pensions et prestations sociales, etc. Il y a une volonté d’atténuer les externalités du marché et d’aider des groupes vulnérables.

Les défis de l’avenir

Il y a une levée de boucliers dans le monde contre le modèle du néo-libéralisme qui a approfondi les inégalités de revenu et de richesse entre les classes sociales (comme démontré avec rigueur par Thomas Piketty dans son ouvrage ‘Le Capital au 21eme siècle’) sous l’effet de l’accumulation du capital par les possédants et investisseurs (1%),  accompagnée de la régression du sort des travailleurs et employés (99%).

L’économie numérique, le réchauffement climatique, l’automatisation des tâches, la robotisation des opérations, l’externalisation des services, l’intelligence artificielle (véhicules autonomes, services-conseils robotisés) et l’économie de partage (Airbnb, Uber) posent des menaces existentielles à des pans entiers de l’économie traditionnelle et aux emplois. Les rapports de production changent dans la société.

Maurice n’est pas exempte de ces mutations et dynamiques tant elle est intégrée dans l’économie mondiale. Comme alternative, les progressistes proposent une social-démocratie avancée dans le cadre de l’économie mixte en s’appuyant sur une politique de redistribution des richesses fondée sur l’impôt progressif, la taxe sur la fortune et le revenu de base garanti. Le développement durable –  basé sur les ressources renouvelables et la fin des excroissances économiques – est privilégié. C’est la réflexion qui est en cours dans les pays développés au-delà d’une mandature.


* Published in print edition on 20 December 2019

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