« La philosophie économique du Gouvernement, c’est de taxer, dépenser, dévaluer et créer de la monnaie »

Interview : Eric Ng Ping Cheun, directeur de PluriConseil

* ‘Il n’est pas difficile aux grands groupes économiques de faire peur à un ministre des Finances inexpérimenté et à un Premier ministre politiquement affaibli’

* ‘L’Etat doit veiller à ce que les marchés soient concurrentiels, que les conditions du marché soient égales pour tous’

 


Alors que les problèmes économiques associés à la pandémie mondiale augmentent mois après mois, le secteur privé mauricien conserve sa lourdeur d’esprit habituelle et s’accroche au Gouvernement pour traverser la crise en douceur. Quant à la population, comme ailleurs dans le monde, elle se tourne vers les élus pour améliorer son niveau de bien-être et elle marche dans les rues pour faire entendre ses revendications. La tension augmente car les manœuvres du Gouvernement sont faibles : elles sont centrées sur les prochaines élections, et non pas sur les réalités économiques mondiales. L’avenir paraît sombre et inquiétant. Eric Ng Ping Cheun nous en parle avec des arguments à l’appui.


Mauritius Times : N’est-ce pas trop tôt de parler de reprise de l’économie post-Covid en se basant sur une augmentation de la vente des automobiles et des transactions bancaires ou même du niveau des recettes fiscales, comme l’a fait récemment le ministre des Finances ?

EricNg Ping Cheun : Effectivement, je ne vois aucun signe de reprise de l’économie à ce stade. Le ministre des Finances s’est essayé à un exercice de relations publiques, mais il a lamentablement échoué, d’autant plus qu’il n’est pas dans son rôle. De plus, il s’est contredit en affirmant dans la même foulée que 2020 connaîtra une contraction économique. Comment peut-il y avoir de reprise économique dans une année de contraction ? Les activités ont repris après le confinement national, mais les opérateurs ont moins de commandes qu’avant l’éclatement de la Covid-19.

Soyons sérieux. Notre pays ne produit pas des automobiles, mais il les importe. Or les importations réduisent le produit intérieur brut (PIB). Cependant, cette soustraction est compensée par le fait que la vente du produit importé est comptabilisée comme consommation. Ce sont seulement les services autour de cette vente qui constituent une valeur ajoutée à l’économie.

Les transactions bancaires, elles, augmentent sans doute par leur valeur monétaire en raison des injections importantes de la monnaie dans le système bancaire. Mais la croissance économique se mesure par l’accroissement du volume de production ou de dépenses. Or, la production nationale s’est contractée de 32,5% au deuxième trimestre de 2020, selon Statistics Mauritius.

Dans cette même période, la consommation globale a reculé de 34,2% en termes réels. Si les recettes de la TVA ont augmenté, cela ne serait dû qu’à l’effet de la forte dépréciation de la roupie sur les prix des produits importés, et non à un volume accru de la consommation locale. En tout cas, les recettes fiscales totales en juillet-août 2020 sont inférieures de Rs 1,4 milliards au montant de juillet-août 2019. C’est dire que l’économie mauricienne est en décroissance.

* Le manque de visibilité, l’incertitude quant aux perspectives, les paramètres macroéconomiques, la tendance des taux d’intérêt : l’effet combiné de tous ces facteurs a fait que beaucoup de nos businessmen ont choisi de se protéger en adoptant une attitude de ‘wait and see’.Ont-ils tort ?

Les hommes d’affaires n’ont pas tort de se montrer prudents dans la conjoncture actuelle. La situation économique, ici et ailleurs, n’est pas normale, nos marchés d’exportation peinent à se relever, les chaînes d’approvisionnement sont perturbées, nos frontières ne sont que partiellement ouvertes, et les risques d’une seconde vague du coronavirus se précisent : ce sont là des facteurs réels.

Même des taux d’intérêt proches de zéro pourcent, qui auraient dû stimuler l’investissement et la consommation, ne peuvent pas compenser ces handicaps structurels. Les politiques monétaires accommodantes et les politiques budgétaires expansionnistes n’y changeront rien. C’est dangereux de continuer à relancer l’économie par les déficits publics et la création monétaire, comme s’obstinent à le faire les autorités mauriciennes.

Il faut dire que le secteur privé traditionnel est favorable à de telles politiques parce qu’elles leur permettent de faire de l’argent sur le dos des contribuables et du pouvoir d’achat du petit peuple. Il n’est pas difficile aux grands groupes économiques de faire peur à un ministre des Finances inexpérimenté et à un Premier ministre politiquement affaibli pour obtenir ce qu’ils exigent.

Je peux comprendre qu’ils veulent protéger leur patrimoine, mais il est inacceptable qu’ils adoptent une attitude de « wait and see » par rapport à leurs propres faiblesses. La crise doit être une occasion pour les entreprises privées de revoir leur structure de gouvernance, leur politique de rémunération, leur style de gestion, bref leur capacité de leadership.

* Quelles sont vos plus grandes inquiétudes pour l’économie mauricienne présentement malgré tout l’effort et le soutien financier du Gouvernement en vue de relancer la reprise ? Et croyez-vous que la situation va effectivement se détériorer dans les mois à venir, comme on le dit ?

Ce qui m’inquiète beaucoup, c’est que le Gouvernement ne fait qu’injecter des milliards de roupies dans l’économie et accroître son endettement sans régler les problèmes fondamentaux de l’économie. Il prend la voie inflationniste de la création monétaire sans demander des efforts de la part de la population. Il fait donc croire aux gens qu’ils peuvent toujours compter sur l’argent public comme solution. Il aurait dû profiter de la crise exceptionnelle de la Covid-19 pour insuffler un nouveau dynamisme à l’économie mauricienne.

Sans des réformes structurelles, la situation économique ira de mal en pis.

  • Au lieu d’attaquer le problème de productivité dans la fonction publique, on va recruter plus de 1,700 personnes, ce qui va alourdir la bureaucratie.
  • Au lieu de rendre les services publics et les organismes régulateurs performants, on continue de caser des gens incompétents à des postes à responsabilité.
  • Au lieu de rationaliser la pension de vieillesse, on accroît les dépenses de retraite et on rend leur financement plus compliqué.
  • Au lieu d’introduire la concurrence dans l’espace aérien, on protège le transporteur national même si c’est au détriment de l’exportation et de l’importation.
  • Au lieu de rendre les lois du travail plus flexibles, on décourage la restructuration des entreprises.

* D’une part, l’un des seuls indicateurs économiques positifs actuellement, c’est l’inflation tournant autour de 1,8% en moyenne sur les 12 derniers mois, mais la réalité des prix aux supermarchés est tout autre. D’autre part, le taux de chômage est en hausse, et le Monetary Policy Committee de la Banque de Maurice affirme que « the outlook remains bleak ». Si la situation économique se détériore dans les mois à venir, quelles vont être les conséquences d’une telle détérioration sur le niveau de vie des Mauriciens et, par conséquent, sur le plan social ?

Le taux d’inflation paraît faible, mais il monte rapidement. Il était à 0,5% en glissement annuel en décembre dernier, et il atteindra 2,8% en décembre prochain, selon Statistics Mauritius. C’est quand même une hausse de 460% du taux d’inflation ! Milton Friedman disait que la variabilité du taux d’inflation est plus problématique que le niveau du taux d’inflation. Quand le taux change trop vite, cela désoriente les gens et rend difficile tout calcul économique.

Dans les supermarchés, les prix ont grimpé plus fortement que ce que laissent croire les taux d’inflation officiels, en raison des hausses des droits d’accise, des frais portuaires et de la dépréciation de la roupie. L’effondrement de la roupie entraîne un appauvrissement de la population. Ajoutez à cela des pertes d’emplois massives, et vous avez tous les ingrédients d’une explosion sociale.

Le taux de chômage a déjà dépassé les 10% en juin dernier. Les entreprises qui ont bénéficié du ‘Wage Assistance Scheme’ ne peuvent pas licencier jusqu’au 31 décembre 2020. Mais au-delà de cette date, une vague de licenciements est à craindre, que le Gouvernement reconduise ou non ce plan de soutien. Je pense notamment aux secteurs textile et touristique. Pour l’heure, le Gouvernement n’a pas de stratégie claire pour les relancer face à une pandémie qui va durer.

* Maurice étant une économie ouverte, il y a des facteurs exogènes qui ont considérablement freiné la croissance dans le secteur du tourisme, de la manufacture, de la construction, de l’immobilier et des services financiers. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la longue ascension de l’économie mondiale vers des niveaux d’activités, comparables à ceux d’avant la pandémie, demeure exposée à des revers. La reprise, paraît-il, ne sera pas de sitôt, et ce n’est pas très rassurant pour notre économie, n’est-ce pas ?

Il est un fait que l’économie mauricienne dépend des marchés extérieurs pour croître. L’exportation de biens et services représente presque 40% de notre PIB. Quand l’économie mondiale éternue, Maurice est grippée.

En 2008, la crise mondiale était financière, impactant indirectement la croissance mauricienne, laquelle a fléchi mais est restée positive, à 3,3% en 2009. C’était même mieux que les 3,0% de 2019 ! En 2020, ce sont les secteurs réels des économies qui sont affectés, ce qui fait que l’impact sur Maurice est direct. Une contraction mondiale de 4,4% est un grand choc exogène pour notre pays qui subit ainsi une croissance négative de 14% cette année.

A l’instar de l’économie mondiale qui rebondira de 5,2% selon le FMI, on s’attend à une reprise de l’économie mauricienne en 2021. Cela n’a rien d’extraordinaire au vu d’un effet de base statistique favorable. Une véritable croissance économique est celle qui est générée par des gains de productivité, par des créations d’emplois privés ou par des investissements dans des équipements et des machines plutôt que dans des travaux de construction.

Tout compte fait, le niveau du PIB en 2021 sera toujours inférieur à celui de 2019. Et pourtant, il est gonflé artificiellement par le recours à la planche à billets. La prospérité est constituée par un accroissement du volume, et non de la valeur monétaire, de la production nationale.

* Dans ces conditions très incertaines, sauf si les laboratoires réussissent à développer un vaccin efficace contre la Covid-19, comment va-t-on s’y prendre pour faire face à une telle situation ?

En attendant qu’on trouve un vaccin efficace, nous devons apprendre à vivre avec le virus. Malheureusement, depuis le confinement national, pendant six mois, le gouvernement n’a pas su responsabiliser la population. Il a adopté des réglementations qui sanctionnent le non-respect du port du masque en public, mais il a laissé régner le laxisme. Personnellement, je n’ai jamais vu un policier arrêter un récalcitrant. C’est un régime faiblard qui ne sait pas discipliner les gens, sauf à tomber dans l’autoritarisme quand cela l’arrange. Or un gouvernement fort doit faire preuve d’autorité.

En cas d’une seconde vague de l’épidémie, un gouvernement responsable ne saurait se contenter de fermer les frontières et d’asphyxier ainsi l’économie tout en créant de la monnaie à partir de rien. Bien gérer le pays, c’est savoir gérer tous les risques, et non les fuir. C’est aussi gouverner dans la transparence, la rigueur et la méritocratie.

Au gouvernement de donner l’exemple avant de faire la leçon à la population. Et nous n’avons pas besoin d’autres scandales de corruption, de passe-droits et de népotisme pour frustrer les gens, déjà stressés par les conséquences de la Covid-19…

 

* Déjà le Gouvernement a injecté des milliards de roupies pour soutenir les employés du privé et les ‘self-employed’, et aussi les grandes entreprises dans les secteurs les plus touchés par la Covid-19. Voyez-vous le Gouvernement disposer d’une certaine marge de manœuvre financière pour faire autant ou davantage dans les prochains mois ?

Vous savez, avec la planche à billets et une banque centrale aux ordres du gouvernement, il dispose d’une marge de manœuvre financière illimitée, pouvant injecter des dizaines de milliards de roupies dans l’économie tous les ans. De plus, en l’absence de règles fiscales, il n’y a aucun plafond à l’endettement public. La question est de savoir si le Gouvernement est assez fou pour mener le pays à la banqueroute. Je crains fort qu’il soit tenté par cette option si c’est la seule condition pour lui de gagner les prochaines élections générales.

L’introduction de la Contribution Sociale Généralisée (CSG) en est un parfait exemple. Dans un contexte aussi difficile pour les entreprises privées, le gouvernement choisit quand même de les taxer davantage juste pour accorder une pension de vieillesse de Rs 13,500 en 2023. Il sait pourtant que les recettes de la CSG aux taux actuels ne seront pas suffisantes pour maintenir les dépenses de retraite dans les années suivantes.

Dans le même esprit, je ne serais pas étonné que l’indemnisation partielle des salaires soit maintenue au-delà de 2020. Le ministre des Finances croit fermement dans la consommation comme moteur de croissance, alors que le pays importe une large part de ce qu’il consomme. La philosophie économique du gouvernement, c’est de taxer, dépenser, dévaluer et créer de la monnaie. Avec la complicité de la Banque de Maurice, l’irresponsabilité fiscale n’a pas de limite.

* Plusieurs voix se sont élevées pour réclamer une rupture avec l’ordre établi sur le plan du modèle économique et de la gouvernance générale. Aussi, cette crise a créé de nouvelles opportunités de changement de nos structures économiques, ou la consolidation du rôle de l’Etat comme régulateur des marchés, l’instauration de nouvelles pratiques de gestion dans les secteurs public et privé, et la mise en place d’une société plus égalitaire. Pensez-vous que le pays saura saisir l’occasion pour permettre cette rupture si indispensable à un renouveau national?

La crise économique actuelle est due à un petit virus, et non à un dysfonctionnement des marchés ou au libre-échange. Partout dans le monde, c’est l’Etat qui a décidé de confiner la population et, par conséquent, de mettre l’économie à l’arrêt. C’est ce qui a jeté 150 millions de personnes dans la pauvreté, alors que l’économie de marché et la mondialisation ont grandement fait diminuer le nombre de pauvres ces dernières décennies.

L’Etat doit veiller à ce que les marchés soient concurrentiels, que les conditions du marché soient égales pour tous. Si l’Etat doit réguler les marchés, c’est pour les rendre plus efficaces dans leur fonctionnement, et non pour assurer une illusoire égalité de résultats. Afin d’inciter les entreprises à l’innovation et à l’investissement dans la qualité, les marchés doivent être ouverts, et non fermés à une élite économique ni protégés de la concurrence étrangère.

Le modèle économique de Maurice fondé sur l’ouverture au monde, et sur une collaboration entre l’Etat et le secteur privé a bien fonctionné. Le problème est que les entreprises privées sont devenues trop dépendantes du Gouvernement, ce qui ne déplaît pas à ce dernier. On voit cette collusion surtout dans le développement immobilier que le pouvoir politique favorise délibérément avec des avantages fiscaux. Dividendes pour les actionnaires contre dividendes politiques dans les régions rurales. C’est du capitalisme de copinage.

* Justement, il y a une certaine opacité dans l’aide consentie par l’Etat, par le biais de la Mauritius Investment Corporation (MIC), à certaines de nos grandes entreprises. Il paraît que l’Etat n’aurait rien demandé en contrepartie (la sécurité d’emploi garantie, la prise de participation au capital d’entreprise ou le remboursement à terme de l’aide). Votre opinion ?

Je m’élève contre cette opacité, car c’est l’argent des contribuables qui est en jeu. Je me demande si la MIC n’a pas conclu un marché de dupes avec ces grands groupes privés. Pourquoi la MIC doit attendre la fin de l’échéance de son investissement (au terme de neuf années) pour convertir les obligations en actions, alors que l’emprunteur peut rembourser tout le capital à n’importe quel moment sans pénalité ?

Le taux de coupon doit être suffisamment élevé pour compenser ce facteur défavorable à la MIC. Pour faire une analogie, est-ce qu’une banque accepterait un remboursement sans frais d’un emprunt de neuf ans après seulement une année ?

* Dans une récente interview, l’historien Jocelyn Chan Low nous disait que « si le pays s’enfonce dans une crise économique et sociale avec des manifestations de rue spontanées, il sera extrêmement compliqué de gérer le pays… Une solution idéale est évidemment de constituer un gouvernement d’unité nationale… » Comment réagissez-vous à cela ?

Les trois dernières grandes manifestations de rue ne faisaient pas appel à un gouvernement d’unité nationale, mais plutôt à la démission du gouvernement. Si celui-ci n’est pas capable de sortir le pays d’une crise économique et sociale, il n’a qu’à dissoudre l’Assemblée nationale pour retrouver une nouvelle légitimité démocratique et un nouvel état de grâce. Il en a bien besoin.


* Published in print edition on 23 October 2020

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