La boue du lotus

By Nita Chicooree-Mercier

Depuis un mois, l’eau a coulé sous le pont des « marches ». Se voulant limpide à la source, elle s’est épaissie en absorbant sur son parcours des « ruisselets » venus prêter main forte, en y ajoutant des muscles et de la voix au courant.

Il y a eu de l’électricité dans l’air jusqu’à Mahébourg pour un rendez-vous dans une ambiance de tambours et trompettes des tee-shirts noirs, et aussi les fans expédiés de la côte est, outre les mécontents de l’étendue des dégâts des eaux dans le lagon.

« La métaphore de la boue et du lotus émaille les propos à merveille. Le marasme économique, la crise sanitaire, la crise sociale : tout le monde patauge dans ce bourbier pour l’heure – gouvernants, la société dans toutes ces catégories socioprofessionnelles. De l’effort collectif jaillira la magnifique fleur, dixit le prêtre, un message empreint d’optimisme et de beauté… » Photo – cdn.shopify.com


Quelques bulles d’une écume blanche, mêlées à la vague ; on flirte pour l’occasion sur la crête de la marée noire en la frôlant d’un baiser câlin sur fond de tam-tam.

La marche masquée était bien partie pour durer avec l’appui des sponsors et des médias. « Croyez-vous que sans le port du masque, il y aurait eu tant de monde dans les rues ?’, se demandait un jeune homme, féru de l’intelligence artificielle. Et ceux qui n’en portaient pas? « Ce sont ceux qui ont le pouvoir financier. Eux, ont peur de rien », répondit-il. Voilà une réplique qui aurait le mérite d’être clair.

Entretemps, il y a eu un pavé dans la mare. La quinzaine écoulée a été mouvementée en révélations, rebondissements et symboles. Discours controverse de la part de quelqu’un portant la soutane ; dérapage sur fond d’humour et de blague, répandu d’un cercle clos à l’immense espace des réseaux numériques ; un réveil à d’autres réalités que certains ont cru ne plus être de mise.

Dans ce pays, il y a ceux qui ne sont pas nés de la dernière pluie des civilisations mais qui, néanmoins, s’adaptent à l’air du temps qui court à travers le monde, du campus américain aux groupuscules en France et captent un peu partout par effet de mode. Quoique dotés d’une force mentale et d’une identité certaine, ils jouent aux offensés comme les autres.

Mais il semblerait que le PMO ait d’autres chats à fouetter et soit peu enclin à ouvrir ses portes aux offensés de toutes sortes. Désormais, c’est le CCID qui reçoit le défilé des doléances.

Jeu habile de la télévision nationale : image, paroles et gestes peuvent être une arme à double tranchant. Se fondant en mille excuses, l’humoriste d’une blague à deux balles se ridiculise plus qu’autre chose.

Son accusateur s’en réjouit et s’affiche sérieusement dans la poursuite qu’il entend mener. Tactique efficace, c’est la publicité accordée aux Indignés en tee-shirt noir, réunis en comité restreint présidé par le chantre de l’extrême gauche qui ne demande pas mieux que d’être sous les feux des projecteurs.

Image qui donne du fil à retordre aux deux partis de l’opposition qui y voient un signe annonciateur d’une tempête susceptible d’envoyer des éclairs fissurant leur bastion à l’avenir !

Suffisamment inquiets pour tourner le dos à Kewal Nagar !

Absence de l’opposition relevée dans un jeu piètre auquel la MBC se livre à son gré. D’ailleurs, ce reportage sans images et réduit au minimum ne fait pas honneur à la télévision nationale. La jeune génération a droit à une connaissance honnête de l’histoire politique du pays, dont SSR et Sir Satcam Boolell en font partie.

La pire des images de ces derniers temps est la scène aux Casernes centrales. Le principal concerné tombe dans le piège, perd son sang-froid et profère des menaces en levant un poing serré. Les spectateurs découvrent, ébahis, une personne exhibée en gros plan, qu’ils ont aperçue vaguement pendant les marches et qu’ils ont entendu sur les ondes et dans la presse.

Le poing levé, quelques mots nerveux balbutiés sur un ton agressif, le voilà livré au verdict du public ! Un geste de trop et son image est écornée. Le coup serait-il fatal ?

En attendant, le courage des masques s’exprime dans l’anonymat des radios et des réseaux sociaux, là où tout est permis. Comme sur les étagères du supermarché, chacun se sert à sa guise. Dans ces espaces ouverts, les uns et les autres s’égosillent en mettant peu de forme en apostrophant invités, interlocuteurs et ministres ; une déformation de la liberté d’expression. Un peu de retenue et de courtoisie en s’adressant à un ministre des finances serait trop leur demander. Quelques interventions sauvent la face de ce que devrait être la norme dans un débat courtois entre public et élus.

Coup pour coup, image contre image. Souvent l’image l’emporte sur paroles et écrits. Chaque camp assène avec force, un véritable match de boxe. A The Independent un organe de presse où on pourrait faire publier un article contre paiement et aux autres rumeurs qui circulent, l’écran national répond par une autre image. L’éloge de la gestion de la pandémie publiée dans The Lancet s’affiche fièrement. Les opposants et les lobbies courent vers la BBC qui s’intéresse maintenant aux chèques sans provision du meneur des marches.

Dans l’excitation ambiante, c’est le leader des Bleus qui calme les ardeurs. Mené à pousser des cocoricos sur le toit à l’annonce des manifestations du début, le ton du discours a changé pour des raisons que l’on sait. Et contre toute attente et à la surprise de tout un chacun, il déclare qu’il est hors de question de manifester devant la résidence de qui que ce soit. Un message envoyé à qui veut lire entre les lignes.

Un véritable feuilleton politique avec représailles, mélodrame, la populace à la place du peuple, le sectaire au lieu du citoyen, jeu de mauvais goût, et les voix sereines en scène finale. Dans un souci d’apaisement bien ancré dans la culture du pays, c’est la messe du tourisme qui donne un son de cloche autre que celui qui est en phase avec la voix des indignés de la rue. Le vrai patron de la MBC s’en est habilement servi.

Rassembleur plutôt que de faire le procès des autorités, le but était de remettre la pendule à l’heure. Un appel à la responsabilité, au devoir de tous et de chacun plutôt que de cajoler les uns comme victimes et ériger les autres en hérétiques à mettre sur le bûcher de l’inquisition.

La métaphore de la boue et du lotus émaille les propos à merveille. Le marasme économique, la crise sanitaire, la crise sociale : tout le monde patauge dans ce bourbier pour l’heure – gouvernants, la société dans toutes ces catégories socioprofessionnelles.

De l’effort collectif jaillira la magnifique fleur, dixit le prêtre, un message empreint d’optimisme et de beauté. Au premier rang des invités, la charmante représentante ou organisatrice de la messe du tourisme se tient à côté du premier ministre. Trois ministres consultent leur téléphone portable, la bonne parole s’envolant au-dessus de leur tête. Le prêtre insiste sur la responsabilité et le devoir individuels ; traces, sans doute, des séminaires américains. Loin de X contre Y, un tel contre un tel, le discours s’est voulu rassembleur avant toute chose.

Par ailleurs, c’est à se demander si le malaise énoncé au sein de l’Église, il y a vingt ans, ne trouve pas là une solution susceptible d’attirer l’adhésion d’un plus grand nombre et porter au plus haut la voix de ceux qui se sont contentés jusque-là d’un rôle de subalternes.

Ce sont des images fortes qui ont défilé sur l’écran, et le public en a besoin sans être dupe de ce qui se trame dans toutes les coulisses pour se discréditer les uns les autres. Effectivement, la réalité d’aujourd’hui, c’est la boue d’où il va falloir utiliser tous les moyens pour s’en sortir comme un lotus.

C’est la fleur nationale de l’Inde et l’apanage de bien des divinités du panthéon hindou, entre autres, la déesse de l’intelligence et de la richesse…

Dans les semaines qui suivent l’ouverture des frontières et, au-delà du secteur touristique, la bonne santé du lotus naissant se mesurera en termes de devises étrangères, de dollars et d’euros qui vont tomber dans les coffres de la Banque de Maurice.


* Published in print edition on 2 Octobre 2020

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