Mootoocoomaren Sangeelee, Perle inestimable du coffre-fort mauricien

Le 21 septembre, Maurice a fêté le tricentenaire de l’arrivée du Commandant Dufresne D’Arsel et aussi les 114 ans1 de la naissance du grand réformateur, traducteur et pédagogue Mootoocoomaren Sangeelee. C’est l’occasion de découvrir le grand passeur de langue et de culture entre le tamoul et le français qu’a été feu Mootoocoomaren Sangeelee.

En effet, Mootoocoomaren Sangeelee a beaucoup contribué à faire découvrir aux lecteurs francophones les richesses de la littérature tamoule, lui qui est connu surtout pour avoir traduit le Tirroukkoural, chef-d’œuvre de cette littérature ayant été écrit probablement après l’ère Sangam vers 6 AD. Mais Sangeelee a aussi traduit d’autres œuvres tamoules parmi lesquelles on retrouve le Viveka Sintamani, traité de morale d’un auteur anonyme ; Éthique de l’Inde du Sud, une traduction de dix classiques tamouls ; Bouquet de Sagesse, une anthologie de poètes tamouls mais aussi les poèmes de Subramania Bharathi et de Permal Soobrayen dont il était un grand disciple.

Il faut rendre hommage au Révérend Père de Rothon, jésuite français de la Province de Madurai et grand connaisseur du tamoul, qui lui a apporté une aide précieuse pour ses traductions. Le Père de Rothon était un grand ami de Sangeelee et est souvent cité par ce dernier dans les préfaces de ses livres. Il en est de même pour le Cardinal Jean Margéot qui donnait ses opinions à Sangeelee sur ses écrits et qui a préfacé un de ses livres.

Né à la rue La Rampe à Port Louis le 21 septembre 1901, Sangeelee est l’enfant ainé de Ramasamy Sangeelee et de Putchayamah Iyassamy. Grâce au métier de son père qui tenait plusieurs boutiques dans la capitale, la famille a vécu dans plusieurs quartiers de Port-Louis.

Le jeune Mootoocoomaren a fréquenté l’école de la Rue Arsenal et l’école du gouvernement Central Boys jusqu’à la grande bourse. Il a commencé à apprendre le tamoul avec son père qui connaissait la langue mais il accompagnait aussi ses sœurs à une école tamoule du soir.

En 1917, la famille Sangeelee s’est s’installée à New Grove car le père de Mootoocoomaren devait s’occuper des terres d’un certain Sandragassen Mootoosamy. Mootoocoomaren a travaillé pendant un certain temps sur la propriété sucrière de Grand Bois comme aide-comptable avant de rejoindre l’enseignement à l’âge de 18 ans. Cinq ans plus tard, Mootoocoomaren a fait la fierté de sa famille quand il a réussi les examens de moniteur et il a reçu la charge d’une classe de quatrième niveau à l’école du gouvernement de Rose-Belle où il avait plus tard pour élève un certain Dayendranath Burrenchobay. (Ce dernier a servi le pays comme Gouverneur-Général de 1979 à 1983).

Mootoocoomaren a pris part aux examens de troisième et de deuxième niveau et est devenu rapidement un enseignant de premier niveau. Après avoir accédé au poste d’assistant maître d’école en 1935, Sangeelee a reçu son transfert pour la Capitale où il s’est installé à la rue Dumas travaillant à l’école Western Suburb aux côtés de Sookdeo Bissondoyal.

C’est là qu’il a mis sur pied une librairie où son frère Rajarethinum, lui aussi grand promoteur de la langue tamoule, a travaillé pendant plusieurs années. Il a eu la chance de se frotter à l’élite de la communauté tamoule et a mis en place, ensemble avec d’autres intellectuels de l’époque, un comité pour étudier les différents problèmes dont la communauté avait à faire face. Nommé maître d’école en 1942, il a passé de nombreuses années de sa vie à travailler dans des écoles du nord pour ensuite retourner à Port-Louis cette fois-ci élisant domicile à la rue Harris où il a enseigné aux Villiers Réné, Cassis et Champ de Lors.

Une ancienne élève, aujourd’hui âgé de 70 ans, qui prenait des leçons particulières en anglais et tamoul avec lui au Champ de Lors se souvient de Sangeelee comme étant passionné par ce qu’il faisait et qui tenait à cœur l’éducation mais aussi à ce que les enfants soient disciplinés. Elle se remémore de la passion que Sangeelee avait pour le théâtre.

En effet, il a écrit et mis en scène plusieurs pièces de théâtre qui ont connu beaucoup de succès. Une de ses pièces a marqué les esprits selon mon interlocutrice, notamment celle qui dénonçait le système des castes. Sangeelee croyait en effet comme Avvéyar, une poétesse tamoule que

‘Il n’existe sur la terre que deux castes.
Ceux qui observent les lois morales
Et font la charité sont de la caste supérieure.
Les autres sont de la caste inférieure.’
Cette pièce a été jouée au théâtre de Port-Louis.

Sangeelee a œuvré jusqu’à sa mort dans l’enseignement pas seulement du tamoul mais aussi de l’anglais et du français, langues dans lesquelles il a écrit des manuels en 1934. Il considérait que les livres existants étaient inadaptés pour les élèves. Grâce à sa persévérance, il a grimpé les échelons pour devenir assistant maître d’école (1935), maître d’école (1942), et ensuite inspecteur des écoles pour la langue tamoule en 1952.

Mootocoomaren est aussi le fondateur d’une école tamoule, le Bharathi Tamil School au milieu des années 50 où il a enseigné la langue et culture tamoules à des élèves de plusieurs quartiers de la capitale. Pour acheter des instruments de musique, Sangeelee organisait des concerts de musique au théâtre de Port-Louis pour lever des fonds. Ces concerts sont devenus populaires grâce au niveau des chansons qui étaient jouées.

Durant la période de 1953 à 1954, Mootoocoomaren a aussi travaillé comme enseignant de la culture indienne au Teachers’ Training College et au Collège Royal. Après avoir travaillé dans les écoles primaires et après avoir pris sa retraite du gouvernement, Sangeelee est parti relever un nouveau défi au collège Neo, situé à la rue Mère-Barthélemy à Port-Louis où il était chargé du département féminin.

« L’arrivée de Mootoocomaren Sangeelee au Néo Collège est l’occasion d’un renouveau pédagogique, d’une nouvelle stimulation professionnelle », commente Yvan Martial dans sa chronique de l’express, il y a 25 ans.

Dans les années 60, on peut voir cette qualité extraordinaire de Sangeelee qui décide de partir donner un coup de main pour le renouveau tamoul à la Réunion. Il a passé quelques années à monter des écoles tamoules à l’île sœur mais surtout à livrer des causeries sur la langue et culture tamoules. Cette passion pour l’enseignement l’animera jusqu’à sa mort le 15 février 1996.

Sangeelee s’est aussi porté candidat aux élections de 1963 pour le compte de l’Independent Forward Block. (IFB) C’est son envie de réformer le système de l’éducation qui l’a amené à être critique contre le gouvernement de l’époque lors d’un meeting au Champ de Mars en 1962, meeting qui a agi comme catalyseur et qui l’a fait connaître par les dirigeants de l’IFB.

Il partageait aussi les mêmes idéaux avec Sookdeo Bissoondoyal qui est l’un des grands réformateurs de l’éducation à Maurice et qu’il a côtoyé durant sa carrière. C’est ce qui l’a sans doute motivé pour poser sa candidature aux élections de 1963. Il n’a pu se faire élire toutefois se retrouvant coincé entre une lutte intense opposant S. Sharma, le candidat du Parti travailliste et Tangavel Narainen du Tamil United Party. « Mais il en faut davantage, toutefois, pour abattre un philosophe de son calibre », poursuit Martial dans sa chronique.

Outre l’enseignement et sa passion pour la traduction, Sangeelee a aussi été très actif dans les journaux tamouls de l’époque, notamment dans le Tamil Voice où il avait une chronique intitulée ‘Mœurs, Coutumes et Cultures Tamoules’. C’était un journal bimensuel appartenant à Canabady Narayan qui était aussi son rédacteur en chef. Le journal paraissait pour la première fois le 28 janvier 1964 mais malheureusement a cessé de paraître quatre ans plus tard. Il contribuait aussi au journal L’Éclaireur qui a connu une existence plus courte que le Tamil Voice. Il avait pour rédacteur en chef Tanguvel Narainen.

Les écrits de Mootoocoomaren Sangeelee portaient sur plusieurs thèmes dont l’apprentissage du tamoul, la connaissance de la littérature tamoule, les méfaits de l’alcool, des nouvelles de l’Inde pour ne citer que ces derniers. Tous ces articles avaient pour fil conducteur l’unité, cette unité qu’il voulait amener au sein de la communauté tamoule afin de préserver l’unité nationale mauricienne.

Sangeelee avait aussi beaucoup de respect pour les femmes. Il a écrit dans le 26ème numéro du Tamil Voice paru le 8 avril 1965, « S’il y a toujours une communauté tamoule à Maurice, nous le devons à nos mères et à nos grand-mères. Aujourd’hui encore, ce sont les femmes de chez nous, qui par leur dévouement et leur conservatisme, entretiennent la vie de notre communauté. Allez voir dans les écoles tamoules, vous ne voyez que des filles. »

Une élève se remémore un discours de Sangeelee lors des examens de tamoul au collège Patten à Rose Hill. C’était durant l’assemblée du matin. Sangeelee a dit : « L’innocence rajoute à la beauté de la femme. » Mootoocoomaren était aussi le premier rédacteur en chef du journal La Lumière, organe de la Fédération des Temples tamouls de Maurice. Il a écrit une série de leçons pour initier les apprenants à la langue tamoule en se servant du français.

Sur l’échelle internationale, Sangeelee a contribué à promouvoir la langue tamoule notamment aux première et septième conférences sur les études tamoules en 1966 (Malaisie) et 1989 (Maurice) respectivement. C’est une perle inestimable du coffre-fort mauricien qu’on ne finira jamais de remercier pour sa contribution à bâtir la nation mauricienne.

Published in print edition on 25 September 2015

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